Bataille entre deux monstres pour représenter le peuple vénézuélien

«Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, est certainement un monstre.»
Photo: Federico Parra Agence France-Presse «Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, est certainement un monstre.»

Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, est certainement un monstre. Cumulant tous les pouvoirs (exécutif, judiciaire, électoral, militaire, constitutionnel, communal), il empêche le Parlement — détenu aux deux tiers par l’opposition — de légiférer, emprisonne ou force à l’exil les figures de l’opposition, réprime de manière sanglante les manifestations.

Pourtant, cette monstruosité ne devrait pas servir à masquer celle d’une opposition putschiste qui conspire pour renverser pratiquement tous les gouvernements élus depuis celui de Chávez en 1998 et qui est en grande partie responsable de la crise économique actuelle, du fait, notamment, de la fuite colossale de capitaux, évaluée à plus de 20 milliards de dollars américains par an. S’accusant mutuellement de tous les maux, ces deux monstres prétendant représenter le peuple s’enfoncent dans une crise sociale, économique et politique qui risque de les entraîner tous trois vers l’abîme de la guerre civile.

Chávez, le monstre du populisme de gauche

Bien que l’opposition vénézuélienne puisse légitimement se présenter aujourd’hui comme victime de l’autoritarisme de Maduro, elle n’a cessé de se présenter en victime depuis l’élection de Chávez, malgré les nombreuses victoires électorales du chavisme, reconnues par la plupart des observateurs étrangers.

L’opposition reprochait à Chávez de « manipuler » le peuple en prétendant le faire participer aux processus décisionnels. On se demande, pourtant, en quoi la mobilisation de laissés-pour-compte dans des instances « participatives » serait davantage une manipulation que la délégation (aliénation) de la souveraineté populaire dans l’urne.

Le monstre de l’oligarchie travestie en démocratie

Le gouvernement des meilleurs porte un nom : l’aristocratie, du grec aristoï (meilleurs) et kratos (pouvoir). Pourtant, comme le faisait remarquer Aristote, il est curieux que les « meilleurs » se trouvent toujours du côté de l’oligarchie, c’est-à-dire des riches ou du petit nombre (olígos). Pourtant, la démocratie libérale n’accepte de nommer « démocratie » que le gouvernement des meilleurs (aristocratie) ou du petit nombre (oligarchie) plébiscité par le peuple.

Ce qu’on reproche alors à Chávez et aux populistes, c’est de croire en la substantialité du peuple et de la démocratie. Le postulat de ce reproche est donc que le peuple n’existe pas et que ceux qui prétendent lui donner le pouvoir ne sont pas des démocrates, mais des démagogues ou des populistes. Le pouvoir du peuple dans cette « démocratie » se limiterait ainsi à choisir, parmi les oligarques, le « meilleur » pour le gouverner.

La monstruosité d’un coup d’État « démocratique »

Paradoxalement (ou monstrueusement), l’opposition va organiser un coup d’État contre un gouvernement élu pour, prétendument, sauver la démocratie… Heureusement, cette « dictature démocratique » ne dura que 48 heures, entre le 11 et le 13 avril 2002. Pourtant, elle sera suivie, quelques mois plus tard, par une nouvelle tentative de « renverser la dictature de Chávez », à travers une grève-lockout insurrectionnelle qui coûtera 10 % du PIB.

Incapable de récupérer le pouvoir, la bourgeoisie vénézuélienne décide de placer son argent à l’extérieur du pays, engendrant une fuite de capitaux catastrophique, obligeant le gouvernement à instaurer, en 2003, un sévère système de contrôle des changes. Ce système est à l’origine de la crise économique, sociale et politique qui accable le Venezuela depuis 2014.

Le monstre Nicolás Maduro : une dramatique farce

Pour paraphraser Marx, l’histoire se répète : la première fois comme tragédie et la seconde comme farce. Maduro n’est certainement qu’une farce grotesque, par rapport à Chávez. Dramatique farce cependant, avec des centaines de morts et de nombreuses violations des droits civiques et de la personne.

Pourtant, après avoir réussi à pacifier la scène politique avec la mascarade électorale de l’Assemblée constituante, le 30 juillet 2017, il est parvenu à gagner, sans trop d’irrégularités (mais dans un parfait silence médiatique…), les élections régionales du 15 octobre dernier et s’apprête à récidiver lors de l’élection présidentielle du 20 mai prochain.

Gigantomachie

Les relatifs succès électoraux de Maduro, malgré son manque de charisme, son autoritarisme et la crise économique, s’expliquent par le fait que l’opposition apparaît tout aussi monstrueuse que les chavistes. Se comportant de manière ouvertement insurrectionnelle depuis l’élection de Maduro et continuant à spéculer sur le bolivar et le marché noir pour sortir son argent du pays, l’opposition se présente de manière divisée et discréditée à des élections qui, sans être nécessairement truquées, se déroulent dans un contexte de dissymétrie de pouvoirs favorisant l’officialisme.

La seule sortie de crise serait l’établissement d’une scène agonistique où les adversaires pourraient s’affronter, sans chercher à s’annihiler. Chose plutôt improbable avec cette gigantomachie.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, mars 2018, no 319.
2 commentaires
  • Francois Paré - Inscrit 8 mai 2018 08 h 02

    Bataille agonistique!

    Ésotérique politique et vocabulaire de scribe, le dialecte des «monstres»!

  • Saul Rosales - Inscrit 9 mai 2018 12 h 23

    Bataille inégale

    Je trouve vraiment irresponsable le fait de réduire la crise Venenzuelaine à une bataille politique.

    C'est vrai que l'opposition vénézuélienne a démontré être naïve et incompétent, mais, vous ne semble pas être au courant qu'il y a plus de 300 prisonniers politiques, des exilés, des victimes de la torture et des personnes assassinées par le régiment.

    Il ne s'agit pas d'une bataille entre "deux monstres" il s'agit d'une grosse botte militaire en train d'écraser la dissidence.

    Le régime est responsable à 100% de la famine, de la violence, de l'exode et de l'hyperinflation après 20 ans de politiques désastreux qu'on détruit le pays. Ça ne fait pas aucun bon sens responsabiliser à une opposition que n'a pas était au pouvoir depuis l'arrivée de Chavez au pouvoir en 1998.

    Saul