L’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones doit être prolongée

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées est la première véritable commission d’enquête nationale de l’histoire du pays.
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées est la première véritable commission d’enquête nationale de l’histoire du pays.

Le discours du premier ministre Trudeau à l’assemblée spéciale des Chefs de l’Assemblée des Premières Nations le 2 mai dernier m’a directement interpellée. Les simples paroles « nous pouvons le faire rapidement ou nous pouvons le faire correctement » m’a frappé au coeur, car c’est exactement ce que les commissaires s’évertuent à expliquer dans le cadre de l’enquête.

Cette enquête est le résultat de batailles menées par de nombreux leaders et militants autochtones pendant des décennies. Pour eux, la durée initiale de deux ans fixée par le gouvernement a toujours été inadéquate pour permettre à la Commission d’apporter un éclairage suffisant pour expliquer les niveaux de violence effarants envers les femmes et des filles autochtones de ce pays. Rappelons qu’au Canada, les femmes autochtones courent 3,5 fois plus de risques que les autres femmes d’être victimes de violence conjugale et d’agression sexuelle. Les jeunes femmes autochtones sont quant à elle 5 fois plus susceptibles que les autres femmes du même âge de connaître une mort violente.

La FFADA est la première véritable commission d’enquête nationale de l’histoire du pays. Elle couvre 14 administrations provinciales et territoriales et son mandat a une portée englobante, presque universelle. Elle intègre notamment les services de police, la protection de l’enfance, les systèmes de justice et les services sociaux. Chacun de ces sujets de l’Enquête pourrait être l’objet d’enquêtes distinctes en bonne et due forme.

Et oui, je vous l’accorde, la FFADA a fait face à des défis qui ont fait régulièrement la une des médias depuis sa création en septembre 2016. Sans grande surprise, plusieurs d’entre eux ont utilisé des termes peu élogieux pour qualifier l’Enquête au moment où nous demandions une prolongation de 24 mois au gouvernement fédéral. Dans les faits, les raisons pour lesquelles l’Enquête a besoin de plus de temps pour mener à bien son mandat sont tout autres que celles qui ont fait les manchettes.

Les membres de famille et les survivantes autochtones ont à coeur le succès de l’Enquête nationale. Chaque survivante et chaque membre de famille venu témoigner à la FFADA partagent une caractéristique commune : le courage. Ce courage de rendre publique une expérience de vie d’une douleur extrême, marquée par la souffrance et la perte d’êtres chers. En témoignant, ils espèrent que leur témoignage comptera et contribuera réellement à changer les choses.

À ce jour, les audiences tenues à travers le pays nous ont permis d’entendre plus de 1200 témoins venus partager leur histoire. Plus de 500 autres personnes sont inscrites et souhaitent aussi partager leur vérité propre. L’Enquête nationale continuera de consigner des témoignages tant que le temps le permettra. L’Enquête nationale va tenir des audiences institutionnelles ainsi que des audiences d’experts et de Gardiens du savoir pour se pencher sur les thèmes au coeur des recommandations de la Commission, notamment les droits de la personne, les services gouvernementaux, le racisme et les services policiers. Malheureusement, à moins qu’elle n’obtienne la prolongation souhaitée, l’Enquête nationale devra réduire la portée de ces activités.

Si l’Enquête nationale devait prendre fin sans disposer des ressources et du temps nécessaires pour mener à bien son mandat, les membres de famille et les survivantes en subiraient des conséquences autrement évitables. Ils ne seraient pas seulement amèrement déçus, ils risqueraient d’être victimisés à nouveau par des systèmes qu’ils contribuent à corriger.

Mais l’enjeu est plus important encore : il faut du temps et beaucoup de travail pour produire des recommandations solides et pertinentes, susceptibles d’engendrer des changements systémiques. Si nous échouons à élaborer des solutions pour mettre fin à cette tragédie qui afflige encore les communautés autochtones, ce sont les filles, les petites-filles et les nièces de la prochaine génération qui continueront d’en payer le prix.

La demande de prolongation formulée par la FFADA n’est ni unique ni une première pour une enquête mise sur pied par le gouvernement du Canada. Par le passé, plusieurs commissions d’enquête ont vu leur mandat prolongé afin de leur permettre de terminer leurs travaux. La Commission de vérité et réconciliation en est un exemple parmi d’autres : son mandat est passé de deux ans à sept ans.

[…]

L’urgence n’est plus seulement de démontrer des faits, mais de rallier tous les citoyens et de s’exprimer avec des actions concrètes qui se font attendre depuis trop longtemps. Déjà, dans notre rapport provisoire de novembre 2017, les commissaires y allaient de recommandations visant à apporter un soutien immédiat aux membres de famille, aux survivantes et aux communautés autochtones. Ces actions, et bien d’autres encore, peuvent être mises en oeuvre sans attendre la fin des travaux de l’Enquête nationale.

Par le passé, le gouvernement canadien a fait des déclarations claires démontrant son engagement à agir face à cet enjeu et l’importance de permettre à l’Enquête de terminer ses travaux. Il doit maintenant honorer sa parole en accordant la prolongation demandée de 24 mois. Alors, oui nous pouvons la faire rapidement ou le premier ministre Trudeau peut décider de la faire correctement.

La FFADA ne peut faire cavalier seul. Nous avons besoin de toute l’aide et la collaboration disponible pour surmonter les défis, poursuivre et terminer nos travaux. Nous refusons l’idée d’un travail bâclé ou superficiel. Le temps est venu pour les organisations autochtones, les gouvernements, les membres de famille, les survivantes, les communautés et les Canadiens de partout au pays d’unir leurs efforts pour faire face à cette tragédie qui touche chacun d’entre nous. Car comme le confirme le premier ministre : « Les autochtones et les non-autochtones bâtissent un Canada meilleur et plus fort ensemble. »

Alors, et seulement à ce moment, nous réussirons à honorer convenablement la mémoire des femmes et des filles autochtones qui nous ont été volées.

La version intégrale de ce texte a été publiée sur la page Facebook de l’auteure.