Un traitement de choc s’impose pour favoriser la parité

Des 40 femmes députées qui formaient en 2007 32% de l’Assemblée nationale, elles ne sont plus que 29% actuellement.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Des 40 femmes députées qui formaient en 2007 32% de l’Assemblée nationale, elles ne sont plus que 29% actuellement.

Lors de mon élection en 1981, je ne voyais pas la nécessité d’une loi sur la parité. Nous formions, les huit femmes élues, 6,6 % de l’Assemblée nationale, une nette amélioration en regard du 0,9 % d’avant 1976. J’avais confiance que nous allions constamment progresser, le mouvement des femmes étant fortement mobilisé et les chefs de parti étant consentants. Nous allions poursuivre inexorablement, pensais-je, notre avancée jusqu’à la parité. En 2005, 24 ans plus tard, lorsque la professeure Manon Tremblay me demande d’écrire la préface de Québécoises et représentation parlementaire aux Presses de l’Université Laval, j’écris avec inquiétude que « les reculs ne sont pas impossibles ». Le recul se produira effectivement dès 2007 : des 40 femmes députées qui formaient alors 32 % de l’Assemblée, pourcentage le plus élevé, atteint également en 2012, elles ne seront plus que 27 %, et 29 % actuellement.

Le plafond du tiers : un plafond de verre

Depuis 1976, soit depuis 42 ans, jamais nous n’avons réussi à dépasser ce plafond du tiers. Selon les études consultées, ce plafonnement se vit à l’échelle de tous les groupes qui, ayant connu de la discrimination, sont en marche vers l’inclusion. Le groupe majoritaire, de façon systémique et involontaire, se protège de sa propre transformation en maintenant ses façons de faire. Dépasser ce plafond du tiers et se mettre en route vers la zone paritaire (sans recourir aux quotas) ne se fait pas sans résistance, parce que cela signifie basculer dans l’inconnu d’une nouvelle majorité et de ses possibles nouvelles règles.

Je prends la gestion du temps comme exemple prosaïque. Depuis des temps immémoriaux, l’Assemblée nationale avait cette fâcheuse habitude de siéger sans arrêt, jour et nuit, durant 72 heures, parfois 96 heures ou plus. La présence des femmes députées, qui, unanimement, détestaient cette façon de faire, a eu une influence certaine sur la modification du calendrier pour mieux planifier les travaux et siéger, avec plus de concentration, à des heures raisonnables, tout en tenant compte des semaines de relâche scolaire. Une loi sur la parité, entre 40 % et 60 %, lancerait un puissant signal de changement irrévocable, appliqué cette fois dans tous les domaines de la vie parlementaire et du débat politique.

Vaincre la résistance des partis

Le maillon le plus faible, et pourtant le plus déterminant, dans la chaîne de présence des femmes au Parlement est celui du recrutement de candidates par les partis politiques. Sans parler de quotas pour les femmes, la zone paritaire viendrait pallier le fait que des candidats se précipitent dès qu’une place se libère alors que les candidates hésitent longuement à pénétrer dans l’univers politique, se considérant à tort comme inadéquates et mal préparées. La rudesse de la joute politique amène les partis, de façon consciente ou inconsciente, à faire d’abord confiance au modèle dominant, y compris dans ses apparences. Je ne sais combien de fois je me suis entêtée à passer outre aux commentaires sur le timbre trop féminin de ma voix qui enlève de l’autorité, me disait-on. La présence d’un plus grand nombre de femmes modifierait non seulement cette norme, mais bien d’autres stéréotypes associés aux attributs masculins.

Les partis politiques sont la clé de voûte pour aplanir les obstacles qui persistent et qui maintiennent, souvent à leur insu, la sous-représentation des femmes. Cela s’avère d’autant plus justifié que les partis sont maintenant très largement financés par des fonds publics auxquels les femmes contribuent à égalité. Une loi sur la zone paritaire enverrait un signal puissant, comme le fut, en 2011, la loi du gouvernement Charest sur la parité hommes-femmes au sein des conseils d’administration des sociétés d’État, loi qui fait maintenant consensus en raison des nombreux bénéfices qui lui sont reconnus.

Un traitement de choc s’impose maintenant

« Les façons de faire la politique », la « culture masculine du débat politique fondée sur l’idée de combat et de joute », que le directeur du Devoir invite à modifier dans son éditorial du 30 avril, ne changeront pas sans la contrainte d’une loi sur la parité. La transformation de l’Homo politicus nécessite un changement de paradigme, un traitement de choc. C’est le phénomène de la poule et de l’oeuf : sans une présence accrue des femmes au Parlement, il n’y aura pas de véritable changement de cette « culture masculine » qui a imprégné l’exercice du pouvoir, et sans changement de culture, ce ne sera pas plus attrayant d’être candidates.

Nous en sommes rendus là dans notre épopée de l’émancipation et de la conquête du pouvoir politique par les Québécoises. Nous devons avec lucidité reconnaître que nous faisons du surplace depuis une décennie et que notre pusillanimité laisse le problème entier à la génération suivante. Contrairement à ce que nos mères et nos grands-mères nous ont légué !

2 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 5 mai 2018 11 h 11

    Au risque de passer pour un vieux mononcle...

    J'ai de la difficulté avec cette idée de découper la société en tranche de saucisse afin que chaque tranche puisse être bien représentée à l'Assemblée nationale par le biais d'une législation l'imposant. Après une représentation «équitable»selon le genre, va-t-on la demander selon d'autres critères (comme l'orientation sexuelle) au nom de la diversité afin d'être inclusif! Où devra donc s'arrêter pareil découpage du tronc commun? Je veux bien qu'on parte à la chasse au «vieux mâle blanc» responsable de tous les maux comme se complaisent à le prétendre les gardiens de la rectitude politique, mais cette simplification simpliste ne fait guère avancer une société, elle verse plutôt dans une forme de dérive individualiste qui perd de vue que le peuple constitue plus que la seule somme de ses parties, mais bien une communauté de destin.

    Que les formations politiques s'imposent un tel objectif, ça je le veux bien. Car, c'est leur rôle d'incarner des changements allant dans le sens des valeurs qu'ils entendent porter, mais de là à devoir en faire une loi! Avec pour quels résultats: choisir une personne uniquement en se fondant sur son genre risque de meubler la chambre bleue d'encore plus de plantes vertes (sans jeu de mots sexiste). Encore aujourd'hui des députés sont nommés ministres uniquement en fonction de leur provenance régionale!

    Oui, il y a moins de femmes volontaires pour se porter candidates. Est-ce dû au syndrome de l'imposteur? Est-ce dû aux rôles familiaux traditionnels? Probablement un mélange de nombreux facteurs. Mais quand j'entends Louise Harel soulever que son style n'en imposait pas suffisamment, je sursaute. Jamais je n'ai vu une telle politicienne illustrée avec autant de finesse cet adage «une main de fer dans un gant de velours». Or des femmes aptes au pouvoir, il y en a bien d'autres comme des Valérie Plante, Manon Massé ou Véronique Hivon. Le relève est là, elle n'a pas besoin d'une loi pour prendre toute sa place.

  • Marie-Claude Bertrand - Abonnée 6 mai 2018 18 h 46

    Changer la culture politique

    Cette culture machiste de la politique ne changera pas tant que les actrices ne seront pas plus nombreuses. Il nous faut une loi sur la parité. C’est un pas fondamental qui permettra de renouveler cette culture que le peuple n’aime pas et redonnera confiance en notre démocratie. Quant à la représentation des groupes minoritaires de notre société, voilà un autre enjeu qu’il nous faudra aussi analyser par la suite, car là démocratie c’est bien entendre la voix de chacune des composante d’une société.