Manifeste québécois pour la démondialisation

Au cours des années 1990-2000, le mouvement antimondialisation ou altermondialiste avait provoqué un débat public, autour de l’AMI et de la ZLEA par exemple.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au cours des années 1990-2000, le mouvement antimondialisation ou altermondialiste avait provoqué un débat public, autour de l’AMI et de la ZLEA par exemple.

L'année 2018 est une année électorale où les Québécois seront appelés à choisir un nouveau gouvernement. Nous allons nous rendre aux urnes comme d’habitude, c’est-à-dire en faisant comme si nous élisions des gens capables d’exercer les pleins pouvoirs, de réaliser tous les projets qu’ils nous proposent et toutes les promesses qui nous font. Pourtant, il existe quelque chose de plus grand que nous, une force qui vient sévèrement réduire la marge de manoeuvre et le champ des possibles : la mondialisation. Dans plusieurs pays du monde, elle est remise en question : les classes travailleuses savent que le libre-échange les a flouées et que les peuples ont perdu le pouvoir de décider pour eux-mêmes. […] Il est temps de cesser de jouer à l’autruche et de nous engager dans une autre voie qui permettra de reprendre le contrôle sur notre existence collective : celle de la démondialisation. […]

Au cours des années 1990-2000, le mouvement antimondialisation ou altermondialiste avait provoqué un débat public sur ces questions, autour de l’AMI et de la ZLEA par exemple. Aujourd’hui, cependant, les sommets de décideurs se sont faits plus discrets et l’enjeu du libre-échange et de la mondialisation a été éclipsé des nouvelles. […]. Il est urgent non seulement de renouer avec la critique de la mondialisation et du libre-échange, mais de proposer de nouvelles institutions locales, régionales, nationales et internationales pour remplacer celles qui ont été corrompues par la logique entrepreneuriale et organisationnelle. […]

Démondialiser et se réapproprier le pouvoir d’agir

Voici les quatre principales avenues que nous proposons de mettre en discussion en vue de reprendre collectivement du pouvoir.

La démondialisation : contre la logique dominante imposée par le haut, construire le pouvoir des gens d’en bas.

[…] Nous proposons d’engager au Québec une démarche de démondialisation visant à contrer la logique dominante imposée par la mondialisation et le libre-échange afin de donner du pouvoir aux « gens d’en bas », c’est-à-dire au peuple. Ce projet visant une indépendance réelle du peuple n’est aucunement à confondre avec le repli et la fermeture sur soi. Au contraire, il est la condition pour établir, par-delà la mondialisation néolibérale, une véritable coopération humaine et une véritable solidarité internationale.

Se réapproprier la souveraineté

La mondialisation libre-échangiste a confisqué la souveraineté des peuples pour la remettre au marché et aux multinationales. Les peuples doivent donc récupérer cette souveraineté pour pouvoir réorienter leur devenir démocratiquement en fonction de la justice sociale et de l’écologie. Le Québec, cependant, ne peut pas récupérer cette souveraineté directement puisqu’il ne l’a jamais détenue, n’étant pas indépendant et étant prisonnier du carcan du régime canadien, tout comme le sont les nations autochtones qui sont elles aussi privées du pouvoir de s’autodéterminer comme peuples. C’est donc dire que la démondialisation suppose aussi un processus qui demande de sortir du régime, des institutions, de la Constitution et du droit canadiens, afin de refonder de nouvelles institutions démocratiques. […].

Démocratiser l’économie : un nouveau mode de développement économique plus juste et plus écologique

Il est certain que l’économie actuelle basée sur la croissance infinie pose de sérieux problèmes, notamment sur le plan écologique. Malheureusement, sans la démondialisation et la récupération de la souveraineté, les peuples ne peuvent pas décider de faire autrement, alors qu’une transition vers un nouveau mode de développement économique plus équitable et plus écologique est à l’ordre du jour, et même urgente. Le mode de développement actuel laisse de plus en plus de gens des classes travailleuses, de villages, et même de régions entières, à l’abandon parce qu’ils ne sont plus jugés « concurrentiels ». Nous pouvons au contraire chercher à inventer et à mettre en place une nouvelle dynamique économique plus juste et respectueuse de la nature, qui serve les besoins des gens localement avant de servir les intérêts des entreprises multinationales. […]

Développer la coopération : démondialisation et internationalisme

Démondialiser ne signifie pas se replier sur nous-mêmes en devenant indifférents au sort des autres peuples du monde. Au contraire, les êtres humains sont interdépendants, aussi bien au sein de leurs communautés politiques qu’à l’échelle de l’humanité. C’est pourquoi la mise au rencart de la mondialisation libre-échangiste, fondée sur la concurrence et la guerre économique de tous les peuples entre eux, doit être accompagnée d’une démarche visant la solidarité internationale, notamment en réformant ou en mettant en place de nouvelles institutions de coopération entre les peuples afin d’assurer, notamment, l’équité et la lutte contre la pollution à l’échelle internationale. […]

Il y a parmi les signataires de ce texte des gens différents qui proviennent de plusieurs horizons. Nous ne prétendons pas nous entendre sur tout. Une chose fait cependant consensus chez nous, et c’est l’urgence de rompre avec le système actuel de la mondialisation néo-libre-échangiste et néolibérale. Ce manifeste n’est pas un programme exhaustif, mais l’appel à une grande discussion collective autour de l’idée de démondialisation, dont les contours et implications particulières restent encore à définir. Nous appelons à l’union des démondialistes au Québec aussi bien que dans tous les pays afin de reconstruire un ordre politique et économique fondé non pas sur l’exploitation prédatrice des peuples, mais sur la liberté, la justice, le respect des cultures et celui de la nature.

 

Signataires

  • Jonathan Durand-Folco, professeur à l’Université Saint-Paul
  • Éric Martin, professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit et membre des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO)
  • Simon-Pierre Savard-Tremblay, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris et essayiste
  • Mélikah Abdelmoumen, enseignante, éditrice et auteure
  • Yves-Marie Abraham, professeur à HEC Montréal
  • Emiliano Arpin-Simonetti, secrétaire de rédaction de la revue Relations
  • Hugues Bonenfant, éleveur de chèvres et professeur de philosophie au collège Édouard-Montpetit
  • Ronald Cameron, enseignant à la retraite
  • Catherine Caron, rédactrice en chef adjointe de la revue Relations
  • Léa Clermont-Dion, candidate au doctorat en science politique à l’Université Laval
  • Paul Cliche, militant politique, ex-journaliste et syndicaliste
  • Benoit Coutu, chargé de cours à l’UQAM
  • Jocelyne Couture, professeure associée de philosophie à l’UQAM et membre des IPSO
  • Balint Demers, cinéaste et doctorant à l’UQAM
  • Daniel Dagenais, professeur de sociologie à l’Université Concordia
  • Alain Deneault, directeur de programme au Collège international de philosophie
  • Bernard Émond, cinéaste
  • Gilles Gagné, professeur de sociologie à l’Université Laval
  • Élisabeth Garant, directrice du Centre justice et foi et de Relations
  • Andréane Gagnon
  • Mélissa Grégoire, professeure de littérature au Cégep de L’Assomption
  • Lorraine Guay, attachée de recherche retraitée de l’Université de Montréal
  • André Jacob, professeur associé de l’UQAM, membre des Artistes pour la paix et des IPSO
  • Marianne Kempeneers, professeure de sociologie à l’Université de Montréal
  • Gilles Labelle, professeur à l’Université d’Ottawa
  • Micheline Labelle, professeure émérite de sociologie à l’UQAM et membre des IPSO
  • Gordon Lefebvre, enseignant à la retraite
  • Hugo Latulippe, cinéaste
  • François L’Italien, chercheur à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC)
  • Annie Maisonneuve, militante politique et étudiante à la maîtrise en études régionales à l’UQAC
  • Anne Migner-Laurin, éditrice
  • Pierre Mouterde, sociologue et essayiste
  • David Murray, éditeur
  • Sébastien Mussi, essayiste et professeur
  • Maxime Ouellet, professeur à l’École des médias de l’UQAM
  • Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations
  • Jean Pichette, sociologue et éditeur
  • Samie Pagé-Quirion, candidate au doctorat à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa
  • Carole Poliquin, cinéaste
  • Michel Rioux, journaliste et syndicaliste
  • Michel Roche, professeur de science politique à l’UQAC
  • Guy Rocher, professeur émérite de sociologie à l’Université de Montréal
  • Yvon Rivard, écrivain
  • Paul Sabourin, professeur de sociologie de l’économie à l’Université de Montréal
  • Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal
  • Annie Thériault, professeure de philosophie au collège de Maisonneuve
  • Arnaud Theurillat-Cloutier, professeur de philosophie au collège Brébeuf et doctorant en sociologie à l’UQAM
  • Thibault Tranchant, doctorant en philosophie à l’Université de Rennes 1 et à l’Université de Sherbrooke
  • Claude Vaillancourt, écrivain

 
Texte complet disponible au www.demondialisation.quebec

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