L’espoir sous les pavés de Mai 68

Des policiers manient la matraque rue Saint-Jacques, à Paris, lors des heurts entre les manifestants et les forces de l’ordre qui bouclaient le Quartier latin le 6 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968.
Photo: Agence France-Presse Des policiers manient la matraque rue Saint-Jacques, à Paris, lors des heurts entre les manifestants et les forces de l’ordre qui bouclaient le Quartier latin le 6 mai 1968, pendant les événements de mai-juin 1968.

Il y a un peu plus de 50 ans, le 20 mars 1968, à Nanterre, un groupe d’étudiants occupe une salle de l’université en signe de solidarité avec les étudiants arrêtés lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam. Deux jours plus tard, ces étudiants constituent le Mouvement du 22 mars et ce geste est généralement considéré depuis comme le début des événements de mai 1968 en France. Comme c’est souvent le cas dans l’Histoire, on peut encore être étonné par la disproportion entre la taille de l’événement inaugural et l’ampleur de la suite des événements. Mais, outre le fait que le mouvement de Mai 68 a des causes plus profondes, on peut, plus à propos, reprendre un slogan de l’époque, attribué à Mao Tsé-Toung : « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine. »

Révolution, mouvement révolutionnaire, journées insurrectionnelles pour les uns, fausse révolution, révolte petite-bourgeoise « d’agitateurs-fils à papa », « chienlit » pour les autres, les qualificatifs associés aux événements de mai 1968 sont multiples, mais on peut au moins avancer, sans risque de se tromper, que ce fut un mouvement général de contestation des pouvoirs et des institutions en place et de libération de la parole : remise en cause du pouvoir politique — « Dix ans, ça suffit ! » — et du fonctionnement des universités, remise en cause, et de l’intérieur, de la hiérarchie syndicale et de la discipline de parti, mais aussi, et non des moindres, contestation des rôles traditionnels des femmes et des hommes, dans et hors de la famille. Quant à la libération de la parole, les affiches et slogans de Mai 68 parlent d’eux-mêmes.

En juin 1968, après le « retour à la normale » qui suit la victoire de la droite aux législatives, les gains immédiats des « enragés » et des travailleurs apparaissent bien maigres. Les étudiants obtiennent une mise en sourdine du « mandarinat professoral » et on leur offre une participation consultative à la gestion des universités. Les travailleurs gagnent une hausse significative du salaire minimum, mais rejettent ce qui avait été trop tôt mal nommé par les directions syndicales et le patronat, les accords de Grenelle.

Pourtant, la société française sortira de cette période fortement ébranlée. Son conservatisme parfois désuet, son attachement souvent rigide à des principes, son respect de l’autorité en place auront été mis à rude épreuve, et son caractère patriarcal va fortement être remis en question par le Mouvement de libération des femmes qui prend alors son essor.

Cinquante ans après, que reste-t-il de cette période ? Pour celles et ceux qui, comme moi, ont pleinement et volontairement participé aux événements, Maurice Blanchot a bien résumé le sentiment dominant quand il écrivait : « Quoi qu’en disent les détracteurs de Mai 68, ce fut un beau moment, lorsque chacun pouvait parler à l’autre, anonyme, impersonnel, homme parmi les hommes, accueilli sans autre justification que d’être un autre homme. » C’est peu et c’est beaucoup, et c’est surtout inoubliable !

Une autre époque

Pour celles et ceux qui n’ont pas connu cette période, on leur dit maintenant que c’est une autre époque ou que la page est définitivement tournée.

Il faut croire que ce n’est pas tout à fait vrai puisque les personnes qui le disent agitent encore, à l’occasion, l’épouvantail de « l’esprit de 68 », synonyme, pour elles, de laisser-aller contre-productif et de contestation de l’ordre établi. Cinquante ans, c’est un peu plus qu’une demi-vie humaine. Si, en 1968, on m’avait demandé ce qu’évoquait pour moi l’année 1918, que je n’ai pas connue, j’aurais répondu sans hésitation : la fin d’une boucherie humaine. Si, cette année 2018, on demande à une personne ce qu’évoquent les événements de mai 1968, j’aimerais qu’elle reprenne l’idée, sans nostalgie — ou pas trop ! —, mais avec espoir, que le retour « du temps des cerises qu’on cueille en rêvant », comme le dit la chanson du communard Jean-Baptiste Clément, est encore possible.

3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 2 mai 2018 08 h 58

    Une affaire bien française!

    Mai 68? Une affaire bien française, surtout parisienne. Un défoulement, une révolte dans une société à grand-papa de Gaulle. Ce fut la fin d'une certaine France. Je n'ai personnellement pas connu mai 68; je suis arrivé comme étudiant en France en septembre de la même année. Il ne restait alors guère de traces physiques de mai à Paris. Mais les livres n'ont pas tardé à sortir sur l'événement: ce qui fut une conclusion bien française! Tout finit par un livre!

    M.L.

  • André Rocque - Abonné 2 mai 2018 13 h 54

    Ce qu'il en reste

    Reste le mythe pour les uns, le symbole pour d'autres, et en tout cas l'événement lui-même dont on peut au moins dire qu'il en a été un. Une vie sans événements me paraîtrait bien pauvre et une société sans événements n'évolue pas. Un beau texte. Je salue avec plaisir l'ancien collègue de physique.
    André Rocque
    professeur de philosophie retraité du Collège Montmorency

  • Steve Brown - Abonné 2 mai 2018 19 h 42

    Le désordre

    Le désordre n'est pas toujours salutaire pour une société.