Des mythes justifient les hauts revenus des médecins spécialistes

Les soins de santé représentent certes un service essentiel, vital. Cependant, plusieurs autres corps de métier sont aussi incontournables, tout en étant loin d’être aussi bien rémunérés, affirment les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les soins de santé représentent certes un service essentiel, vital. Cependant, plusieurs autres corps de métier sont aussi incontournables, tout en étant loin d’être aussi bien rémunérés, affirment les auteurs.

L'augmentation de la rémunération des médecins spécialistes qui fait les manchettes depuis plusieurs mois a été décriée de toutes parts. Ce tollé nous apparaît justifié considérant le fait que cette hausse salariale — à nos yeux indécente — s’est effectuée auprès de médecins déjà grassement payés au moment même où les conditions de travail de l’ensemble des travailleuses et travailleurs de la santé se sont détériorées, et où les services ont été réduits de façon draconienne à la suite des politiques néolibérales mises en oeuvre par le gouvernement actuel.

Outre la justification fallacieuse invoquée du rattrapage salarial avec l’Ontario, trois arguments servent aux fédérations médicales pour légitimer leurs demandes pécuniaires incessantes : de longues études, le haut niveau de responsabilité envers la santé des gens, ainsi que l’effort et le sacrifice au travail. Ces idées véhiculées dans l’espace public méritent d’être démystifiées.

De longues études. L’éducation supérieure représente une expérience unique, qu’on peut ou non apprécier, mais qui demeure inaccessible à une grande partie de la population. La majorité des étudiants inscrits dans les facultés de médecine au Canada provient de ménages aisés. Ainsi, il apparaît que l’accès à l’éducation supérieure relève beaucoup plus du statut social et du privilège que du fardeau sacrificiel.

À l’argument qui veut que de longues études représentent des années de salaire perdues, nous répondons que si une compensation peut s’avérer légitime, encore faut-il qu’elle soit proportionnelle à la perte réelle. Ce qui n’est pas le cas actuellement lorsqu’on constate que certains médecins gagnent plus en l’espace d’un mois que les droits de scolarité déboursés pour la totalité de leurs études en médecine, ceux-ci étant heureusement demeurés bas au Québec grâce aux revendications des mouvements étudiants.

Évoquons aussi le cas de toutes ces personnes qui ont étudié aussi longtemps, voire plus, dans différents domaines moins reconnus, dont le salaire et le statut n’ont rien à voir avec ceux des médecins.

La responsabilité pour la santé des autres. Les soins de santé représentent certes un service essentiel, vital. Cependant, plusieurs autres corps de métier sont aussi incontournables, tout en étant loin d’être aussi bien rémunérés. Les pompiers mettent leur vie en jeu pour sauver celle d’autrui. Les éducatrices en garderie et les enseignants ont la primordiale tâche de prendre soin et d’éduquer nos enfants. Dans le réseau de la santé, pensons évidemment aux infirmières et travailleuses sociales surchargées, mais aussi aux préposées aux bénéficiaires, qui font un travail aussi dévalorisé que nécessaire. N’oublions pas les proches aidantes, qui doivent combler les lacunes de notre système de santé, et ce, sans aucune rémunération. De toute évidence, la responsabilité pour assurer la santé et le bien-être de la population est loin d’être portée par les seuls médecins.

L’effort et le sacrifice. La plupart des médecins travaillent fort et sont dévoués […]. Pourtant, l’ardeur à la tâche n’est pas garante d’un salaire élevé. Dans d’autres métiers, la santé et même la vie risquent même d’être compromises.

Les éboueurs courent, jusque tard dans la soirée […| et soulèvent parfois une vingtaine de tonnes de déchets par jour. Des personnes migrantes dans le secteur agricole travaillent, le corps plié en deux, souvent en contact avec des pesticides, pour un salaire de misère et sans sécurité sociale […]. Par ailleurs, les décès médiatisés des travailleurs évoquent une réalité révoltante : certaines personnes sont contraintes de pratiquer des métiers potentiellement mortels pour des salaires risibles. […]

On ne met pas sa vie en jeu en pratiquant la médecine. L’horaire de travail chargé des médecins constitue certainement une mauvaise condition — la détresse des médecins qui en découle est assez bien documentée —, mais on n’y remédie pas en augmentant le salaire. Si les médecins travaillent trop, il faudrait plutôt repenser l’organisation des soins […].

Une réflexion pour le bien commun

Dans un système capitaliste, tout se valorise par l’argent. Cependant, croire qu’une rémunération moyenne des médecins sept fois supérieure à celle des travailleurs est en soi gage d’un meilleur service revient à octroyer des propriétés magiques à l’argent.

La rémunération du corps médical n’est que le résultat du rapport de force qu’il entretient avec le reste de la société, consacré par le gouvernement libéral. La différence des salaires se calque ainsi au reste de la hiérarchie sociale, dans l’accès à l’éducation, dans la répartition du pouvoir et des responsabilités, dans le statut et la dignité qu’il confère. On a affaire ici à un privilège de classes qui entretient une société plus hiérarchique, plus inégalitaire et plus autoritaire.

La rémunération scandaleuse des médecins doit être dénoncée et remise en question. Nous devons entamer collectivement une véritable réflexion sur la dépense équitable des fonds publics dans le but d’avoir des soins de santé et des services sociaux dignes axés sur les besoins réels de la population. Ainsi, nous viserons une société plus égalitaire et solidaire qui va de pair avec une société plus en santé.

Marie-Claude Goulet, médecin de famille et militante féministe, Pascal Lebrun, militant, politologue, horticulteur et auteur de « L’économie participaliste : Une alternative contemporaine au capitalisme » et Samir Shaheen-Hussain, pédiatre urgentiste et militant pour la justice sociale.

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