Pour un retour des débats d’idées

«Des fois, en passant devant une cafétéria illuminée par les écrans de téléphones portables, je me demande : “Où sont passés les débats enflammés de nos agoras?”»
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Des fois, en passant devant une cafétéria illuminée par les écrans de téléphones portables, je me demande : “Où sont passés les débats enflammés de nos agoras?”»

L'autre soir, je suis allé au théâtre en compagnie d’une très bonne amie. Pendant le voyage de retour, un sujet abordé très souvent par les jeunes, les relations amoureuses, occupe la discussion. Je ne sais pas par quelle magie notre discussion a dérapé à ce point, mais elle l’a fait. Nous voilà à présent engagés dans un débat d’idées sans fin : quotas de musique francophone, souverainisme, laïcité, littérature, études. Tout y passe.

J’ai alors fait quelque chose qui me manque cruellement dans ma vie courante, un besoin primaire réprimé depuis trop longtemps : j’ai réfléchi. Pas au sens empirique du terme, mais bien au sens philosophique et sociologique. J’ai aujourd’hui besoin de dénoncer une dictature, la pire qui soit, qui porte le nom de : « Je sais pas, je m’en fous ». Aussi connue sous le nom de : « Ça m’intéresse pas de toute façon ». Cette situation, je ne suis sûrement pas le seul, je la vis au quotidien. Elle s’immisce partout, sournoisement ; elle touche tous les âges, mais les jeunes sont particulièrement affectés. Des fois, en passant devant une cafétéria illuminée par les écrans de téléphones portables, je me demande : « Où sont passés les débats enflammés de nos agoras ? Où sont passées les diatribes de nos salles de classe ? Où sont passées les satires de nos amphithéâtres ? » Les idées sont toujours là, mais trop souvent noyées sous un fil d’actualité regorgeant de vidéos de chat, de cuisine ou de voyage. Parfois, un like est apposé sur un article dont seul le titre accrocheur fut lu, un partage suivra peut-être pour essayer de montrer qu’on est, nous aussi, un penseur du monde contemporain.

Cette « motivation » à faire part de son opinion sur les réseaux sociaux disparaît comme par enchantement lorsque le téléphone se met en veille. De quoi avons-nous peur ? Faire tache dans une mer de politiquement correct ? Se ridiculiser en pratiquant un art qu’on ne nous a jamais enseigné à l’école : l’art oratoire ? Réaliser notre propre insipidité intellectuelle ? Je ne sais pas. Pour ma part, je trouve assez triste que nous nous soyons débarrassés collectivement de la censure ecclésiastique pour nous voir imposer celle d’une jeunesse qui baigne, sans le vouloir, dans un conformisme intellectuel des plus assommants. Demandez-leur ce qu’ils pensent de Donald Trump et ils vous répondront qu’il s’agit du pire président de l’histoire, sans pour autant être capables de dire pourquoi. Demandez-leur ce qu’ils pensent du Brexit et ils vous répondront qu’il s’agit d’une catastrophe épouvantable, sans pour autant être en mesure d’expliquer le fonctionnement étouffant de l’Union européenne. Ils sont les premiers à se plaindre, à critiquer le gouvernement, en se considérant comme des rebelles ou des opposants politiques, mais demandez-leur pour qui ils ont l’intention de voter et ils vous répondront sûrement : « Je sais pas, j’m’en fous ».

J’invite tous mes camarades étudiants à briser ce silence forcé. C’est en pensant qu’on devient penseur, c’est en philosophant qu’on devient philosophe, c’est en repoussant les limites qu’on devient citoyens. Nous assistons actuellement à la mort de l’art oratoire, du débat et de la réflexion elle-même. Nous avons le droit de rêver, ensemble, d’une nation de pamphlétaires et de polémistes. Alors, étudiants de tous âges, prenez vos plumes, vos micros, vos caméras et, pour l’amour de Zeus, débattez de ce que vous voulez, mais débattez.

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