La sécurité internationale sans l’Occident

Seconde puissance militaire derrière les États-Unis, la Chine se déploie de plus en plus dans certaines régions du monde, soulignent les auteurs. 
Photo: Agence France-Presse Seconde puissance militaire derrière les États-Unis, la Chine se déploie de plus en plus dans certaines régions du monde, soulignent les auteurs. 

Le glissement est insidieux depuis la fin du millénaire. On parle de fin de l’Histoire, de retournement du monde, du retour des murs et du territoire, de déclin de l’empire américain. L’ère ouverte par le président Donald Trump semble avoir accéléré ce mouvement, au point de précipiter le choc des plaques tectoniques qui forment le monde et d’en redéfinir l’alignement. Au point où une série d’indicateurs montre que le centre du monde, pour autant qu’il ait déjà existé, opère un glissement inexorable vers l’Eurasie.

Les enjeux de sécurité internationale échappent de plus en plus au contrôle de l’Occident, si bien que l’on peut dorénavant parler de « désoccidentalisation » du monde. L’Occident se retrouvera, dans un avenir proche, bien plus à la remorque qu’au-devant des événements, et ce, pour plusieurs raisons.

Des tendances lourdes qui échappent à l’Occident

Sur le plan militaire, de nouveaux joueurs remplacent les anciens. L’Arabie saoudite arrive au troisième rang des pays qui investissent le plus en défense. Son budget militaire dépasse en 2017 celui de la Grande-Bretagne, reléguée à la cinquième place. L’Inde, pour sa part, devance la France et détient désormais la sixième position. La Chine occupe toujours le second rang. Si elle reste loin derrière les États-Unis, elle déploie de plus en plus sa puissance militaire, que ce soit en mer de Chine ou à Djibouti, dans la Corne de l’Afrique, où elle est implantée. Elle envisage même l’ouverture d’une nouvelle base navale à Vanuatu, en plein coeur du Pacifique.

Sur les plans commercial et environnemental, l’Occident semble dépassé. Qui tient actuellement le discours d’ouverture économique ? La Chine. Qui déclare la guerre commerciale ? Les États-Unis de Trump. Tandis que le jeune roi désigné d’Arabie saoudite souhaite accomplir une refonte complète de l’économie de son pays, pour préparer l’après-pétrole, les États-Unis s’entêtent à nier les changements climatiques et s’accrochent aux bienfaits du charbon. Dans le même temps, Pékin se positionne en défenseur des accords internationaux.

Sur un autre registre, la Russie, trublion des relations internationales, s’affirme comme acteur incontournable en Syrie, fait un retour remarqué en Afghanistan, renforce ses capacités militaires en Asie centrale et tente de se réimplanter en Afrique. Elle participe et profite du recul de la démocratie comme valeur et système politique, s’érigeant en modèle pour des pays attirés par « une autre voie », porte ouverte vers une nouvelle forme de populisme ou d’autoritarisme. L’ironie du sort veut que l’exemple russe attire principalement en Europe de l’Est. Ces nouvelles ambitions bouleversent l’ordre mondial et redéfinissent les hiérarchies.

Qui définira l’ordre international ?

L’Occident, qui, fort de sa majorité au Conseil de sécurité, a dominé le discours des relations internationales depuis plusieurs siècles, définit les termes des opérations de paix et de guerre, n’a plus ni les moyens ni la volonté de régir le monde. Une géopolitique sans un Occident prédominant, colonial ou néocolonial, ouvre une autre ère, qui ne sera ni forcément plus altruiste ni moins associée à la realpolitik. Elle conduira sans doute à la redéfinition des institutions internationales, où les pays habitués à régir le monde devront s’accoutumer à s’asseoir sur des strapontins et à regarder passer le train, trop rapide pour qu’ils y embarquent. Et c’est cette réalité, où cet Occident pourtant multiple ne jouera pas le premier rôle, qui doit être prise en compte aujourd’hui.

La montée des populismes aux États-Unis et en Europe ne fait qu’alimenter ce repli, alors que sont propulsés au pouvoir des gouvernements dont les maîtres mots sont nationalisme, protectionnisme et fermeture. L’échec du multilatéralisme, surtout celui promu et incarné par les États-Unis, a été lourdement souligné par le président français Emmanuel Macron dans son discours devant le Congrès américain plus tôt cette semaine.

Dès lors, on peut se demander qui est en mesure de gérer le mieux la dimension diplomatique des relations internationales, face notamment aux défis que pose la nucléarisation (ou la dénucléarisation) de la Corée du Nord. À cet égard, la Chine, la Corée du Sud et le Japon joueront vraisemblablement un rôle crucial pour faire aboutir le sommet entre les leaders américain et nord-coréen. Car il n’y a pas de solution militaire unilatérale américaine valable dans ce dossier, pas plus que dans le cas de l’Iran, qui constitue déjà le prochain point d’achoppement entre l’Occident, la Russie et la Chine.

Des réponses militaires inadaptées et improbables

Ce bouleversement de l’ordre international tient en partie aux échecs répétés des dernières années. Afghanistan, Irak, Libye, Syrie : autant d’exemples montrant toutes les limites du recours à la force et des interventions militaires occidentales. Certes, les drones, les bombardements ciblés et les opérations spéciales peuvent venir à bout, pour un temps, d’un adversaire tel que le groupe armé État islamique. Mais ils ne résolvent rien sur le terrain et n’apportent guère de solution durable.

Ni les grandes puissances occidentales ni l’ONU n’ont la capacité de véritablement transformer les choses. Si bien qu’on peut parler de reculs dans à peu près tous les acquis de l’ère post-guerre froide dans le domaine des missions de paix, de la « responsabilité de protéger », du devoir d’ingérence, d’instauration de la démocratie et des opérations de stabilisation et de restauration de la sécurité. Qui aurait d’ailleurs cru possible de revivre à plus petite échelle au Myanmar le cauchemar et le souvenir des Balkans ou du Rwanda, surtout après les promesses du « plus jamais ça » professées en particulier par l’Occident ?

Se profilent donc à l’horizon une série de tensions, qui se répercuteront plus durement sur les conflits dits périphériques, à l’image de ce que l’on observe déjà en Syrie et au Yémen. La contestation de l’ordre établi et sa redéfinition par des puissances montantes comme la Chine ouvrent une période d’incertitudes, dont profite entre autres la Russie, qui a ajouté à son arsenal les cyberattaques contre des démocraties. L’ère de la « désoccidentalisation » de la sécurité internationale a donc bel et bien débuté.

Les auteurs sont codirecteurs de la 4e édition du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale (regroupant l’Université de Montréal, l’UQAM et l’Université Laval), qui se déroulera les 3 et 4 mai prochains à Montréal.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 avril 2018 09 h 52

    Lucide

    et triste! On en était arrivé à avoir des sociétés presque idéales, en Occident et au Japon. Jamais dans l'Histoire si peu de pauvreté, de maladies, de violences. Il est normal que la Russie, la Chine et d'autres prennent leur place, mais auront-ils la volonté de libéraliser leurs sociétés comme nous l'avons fait progressivement depuis 200 ans? Et puis nous creusons aussi notre tombe en surconsommant et en détruisant notre environnement -- ça, c'est le côté sombre du libéralisme et de la maximisation du PIB.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 avril 2018 15 h 31

      La Russie a beaucoup plus de chance de libéraliser sa société. Pour la Chine, l'Inde et autres pays populeux, impossible. La Terre n'a pas assez de ressources.