Vers l’expansion des énergies fossiles au-delà de 2040

Des opposants au projet Trans Mountain ont manifesté lundi à Ottawa.
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Des opposants au projet Trans Mountain ont manifesté lundi à Ottawa.

Le gouvernement Trudeau négocie actuellement à Houston ce qui sera possiblement le plus important investissement public dans le secteur énergétique des dernières décennies. Ironiquement, ce sera pour appuyer la construction d’un pipeline qui transportera un des pétroles les plus sales de la planète. Alors que nous devrions nous engager dans une transition de grande ampleur pour respecter les engagements climatiques pris à Paris, Justin Trudeau et ses ministres usent de tous les moyens à leur portée pour forcer le passage de Trans Mountain.

Le projet serait dans « l’intérêt national » : il est une pièce essentielle du puzzle par lequel le premier ministre tente de convaincre la population que l’on peut concilier développement économique et environnement. À ceux qui tiennent à nos engagements climatiques, il explique que Trans Mountain est la clé pour faire accepter à l’industrie pétrolière un prix sur le carbone, première étape de la transition. Pourtant, devant les représentants de l’industrie, il présente les choses autrement. La tarification du carbone est le prix à payer pour assurer son développement à long terme, notre pétrole perdrait enfin son stigmate et gagnerait en acceptabilité sociale.

Réserves importantes

Le Canada dispose de réserves en bitume de 170 milliards de barils, assez pour assurer la croissance de l’industrie des sables bitumineux tout le long du XXIe siècle, à condition que s’accroisse en parallèle la capacité de transport par pipeline. De ce point de vue, il n’est aucunement question de transition ou de décarbonification. Trans Mountain ainsi que Keystone XL et l’expansion de la ligne 3 d’Enbridge ont tous pour fonction de permettre l’expansion à long terme de l’industrie des sables bitumineux. Si ces trois projets de pipeline sont construits, la capacité de production de pétrole dans l’Ouest pourra doubler d’ici 2030. Dans un tel scénario, pour atteindre nos cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES), il faudrait que le reste de l’économie canadienne, y compris les ménages, réduise ses émissions de 90 %. Trans Mountain n’est décidément pas dans l’intérêt national de ceux qui croient aux engagements que nous avons pris à Paris.

Donc, reposons la question. Qui a besoin de Trans Mountain ? L’économie, la péréquation, les extracteurs ? Les banques qui ont sauté sur l’occasion pour investir dans le projet il y a près d’un an ? Peut-être.

Regardons de plus près l’aspect économique du projet. Rappelons d’abord que le secteur des sables bitumineux au Canada est en pleine restructuration. Or, cela n’a rien à voir avec l’accès ou non aux marchés internationaux, avec l’écart de prix entre le Canada et le reste du monde ni avec la construction de pipelines. Rentable à 70 ou 90 $ le baril, un investissement dans l’extraction de sables bitumineux ne l’est plus depuis que le prix du baril sur les marchés internationaux se situe à 40 $ ou 50 $.

Ce bas prix a une cause : la révolution du pétrole de schiste aux États-Unis, amorcée vers 2010 et censée se prolonger jusqu’en 2030. Au début des années 2000, l’investissement dans les sables bitumineux était massif et structurant pour l’économie canadienne. Mais depuis 2014, la donne a complètement changé. Dans ce nouveau contexte, la stratégie des entreprises, celles qui n’ont pas tout simplement plié bagage (comme le firent Total, Shell et Statoil), a été de s’asseoir sur leurs actifs et de réduire leurs coûts pour rétablir leurs marges. Incapables de promettre une croissance exceptionnelle à leurs actionnaires, les Suncor de ce monde se tournent vers une stratégie défensive et dirigent leur surplus vers l’augmentation du dividende et le rachat d’actions. Toutes les entreprises du secteur que nous avons pu étudier se vantent de ne plus être exposées à l’écart de prix entre le « Western Canadian Select » et les prix sur les marchés internationaux. Dans leurs communications avec les analystes financiers, elles soutiennent toutes ne pas souffrir du manque de capacité de transport. Certes, il y a eu un engorgement pendant quelques semaines cet automne, mais il résulte de la décision de TransCanada de limiter l’usage du réseau Keystone après un déversement de plus de 8000 barils de pétrole dans le Dakota du Sud. Comme le résuma avec éloquence et simplicité le p.-d.g. de Suncor lors d’une discussion avec les analystes en octobre dernier, « les tuyaux et l’écart de prix ne me font pas perdre le sommeil ».

Les grandes entreprises extractives affirment que ce qui les amènerait à investir de nouveau dans l’expansion de leur capacité, ce n’est pas un nouveau pipeline comme Trans Mountain, mais plutôt un rétablissement, de manière durable, du prix du baril à l’échelle internationale. Or, cela est très improbable tant que dure le boom du pétrole de schiste aux États-Unis. Autre grande inconnue qui nuit aux projets d’investissement : il est difficile de savoir quelle sera la demande après ce boom, en 2030 ou 2040. Cela dépend de la vigueur des politiques de transition des grandes économies, de la Chine en premier lieu.

Bref, l’ajout du pipeline Trans Mountain ne peut seul relancer le secteur. L’économie albertaine, la péréquation, l’économie canadienne se sont déjà adaptées à cette nouvelle conjoncture économique ; les emplois ont été perdus, les actifs radiés, les investissements futurs annulés. Le contexte est propice pour planifier la décroissance de l’industrie et la diminution de la dépendance économique aux hydrocarbures.

Dans ce contexte, l’ultimatum lancé par Kinder Morgan est un curieux signal. Doute-t-elle de la rentabilité de son projet ? Cherche-t-elle des partenaires publics à qui elle peut transférer une partie de ses risques commerciaux ? Rappelons qu’il y a un an, la compagnie mère a créé Kinder Morgan Canada pour isoler l’entité américaine de l’activité de l’entité canadienne. La filiale américaine a utilisé une bonne partie des sommes tirées du Canada pour améliorer son bilan et diminuer son endettement. Et si Kinder Morgan n’avait plus besoin de Trans Mountain ?

Quand on compare les coûts et les risques écologiques (déversements et marées noires) et sociaux (répression, conflits avec les Premières Nations) au maigre bénéfice économique à court et à moyen terme du pipeline, on peut douter de l’intérêt national du projet. Certes, à long terme, Trans Mountain pourrait avoir un effet sur la croissance de l’industrie. Les conditions pourraient être réunies pour un nouveau cycle d’expansion de l’extraction de sables bitumineux, mais à partir de 2040. Une telle éventualité nous forcerait à renier nos engagements climatiques internationaux alors que l’humanité — il est à espérer — aura définitivement pris la décision de réduire, de façon draconienne, son usage des énergies fossiles.

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1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 26 avril 2018 08 h 14

    Remarquable

    Ce que j'ai lu de plus éclairant sur le sujet.