Investir dans l’expertise interne: un bon placement pour la Caisse?

Le président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Michael Sabia, a recommencé en 2013 à redéployer une présence de la Caisse à l’étranger, souligne l'auteur. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Michael Sabia, a recommencé en 2013 à redéployer une présence de la Caisse à l’étranger, souligne l'auteur. 

Le teint basané et vêtus de chics complets italiens, ils quittaient rapidement leur jet privé à l’aéroport Trudeau pour s’engouffrer dans de luxueuses limousines en lançant au chauffeur « McGill College Avenue ». C’était alors l’adresse de la Caisse de dépôt, qui confiait à ces gestionnaires américains de portefeuilles de placements privés ou de fonds de couverture des sommes de 100, de 200 millions, voire de 500 millions de dollars. Leur rendement était en général assez bon, mais leur service n’était pas gratuit : 2 % de frais de gestion dès l’octroi du mandat, auxquels s’ajoutait une récompense de 20 % des bénéfices réalisés au-dessus d’un rendement minimal convenu (environ 8 %).

Il semblait à l’époque que c’était la seule, l’incontournable, façon pour la Caisse de participer à ce type de placements. Si certains sourcillaient devant les exigences de ces fonds, on leur rappelait que « cela était la norme de l’industrie ». Le résultat fut une rémunération mirobolante, indécente, pour les gestionnaires de ces fonds qui réalisaient des rémunérations annuelles frôlant le milliard de dollars dans certains cas. Cette structure de rémunération a d’ailleurs contribué au fiasco financier de 2008.

La Caisse n’avait pas alors l’expertise pour affirmer une présence dans des marchés des placements privés hors Québec. Il fallait s’en remettre aux Blackstone, KKR, Carlyle… où de jeunes diplômés universitaires californiens ou britanniques faisaient des salaires dans les sept chiffres avec l’argent des caisses de retraite québécoises et d’ailleurs. Parce qu’ils sont directement soustraits des revenus gagnés, ces frais de plusieurs dizaines de millions de dollars ne laissent aucune trace dans les livres de la Caisse. Donc, frais de gestion : zéro. En apparence !

Au fil des ans, la direction de la Caisse a bâti un réseau de bureaux à l’étranger qui offraient deux avantages : ils coûtaient six fois moins cher que les mandats externes et permettaient à des diplômés des universités québécoises de devenir des experts en financements privés internationaux. Malheureusement, en 2003, ce réseau de la Caisse a été démantelé ; Michael Sabia, après avoir nettoyé le bilan de la Caisse du levier qu’il comportait, a recommencé en 2013 à redéployer une présence de la Caisse à l’étranger.

Potentiel de croissance

Cette stratégie repose sur une conviction profonde des grands gestionnaires mondiaux : après neuf années de croissance, les actions en Bourse et quatre décennies de baisses des taux d’intérêt, les titres boursiers et obligataires n’offrent plus de potentiel de croissance intéressant. Il faut aller vers les marchés moins liquides pour débusquer de bonnes occasions d’affaires : immobilier, infrastructures, placements privés, marchés en émergence… Mais on augmente ainsi les frais apparents de gestion.

Un gestionnaire habile peut gérer facilement des milliards de dollars d’actions et d’obligations ; la taille du portefeuille n’a finalement qu’un impact limité. Gérer des obligations ne coûte que 4 ¢ par 100 $ d’actifs ; pour les actions, c’est 18 ¢ environ. Par contre, dans le cas des placements privés (plus rentables que les deux actifs précédents), il faut compter toujours à la Caisse 53 ¢ par 100 $ d’actif et les infrastructures, 48 ¢ par 100 $ d’actif. Rappelons que les gestionnaires étrangers coûtent au bas mot 2 $ par 100 $ d’actif… Au total, c’est six fois plus cher de donner un mandat à une firme américaine ou britannique.

Pour les actifs moins liquides, parce que chaque transaction est unique, le montant en jeu est souvent moins grand : l’expertise requise doit être plus nombreuse et plus spécialisée. Donc le développement de l’expertise interne semble coûter plus cher parce que l’autre option — le mandat à une firme étrangère — n’est pas visible dans les livres de la Caisse.

Au cours de la dernière année, la Caisse a pratiquement doublé à près de 100 personnes son effectif étranger, ce qui explique en bonne partie la montée importante des frais d’exploitation.

Non seulement ces dépenses se justifient très bien sur le plan financier, mais le développement d’un réseau international donnera aussi à la Caisse une vision globale des occasions sur la planète. La recette des grands merchants bankers britanniques a toujours été d’aller chercher les bonnes occasions d’affaires dans les pays qui les offrent pour un temps limité.

Enfin, cette stratégie comporte l’avantage de correspondre au deuxième volet du mandat de la Caisse : le développement économique du Québec. En permettant aux jeunes diplômés des universités québécoises de travailler à l’étranger avec des experts locaux, la Caisse construit ainsi les bases d’un grand joueur québécois international dans l’univers des placements privés. C’est ce qu’est devenu Ivanhoé-Cambridge dans l’immobilier. Et c’est peut-être ce que deviendra aussi CDPQ Infra dans le marché très prometteur des infrastructures. Mais attendons de voir comment les voyageurs montréalais apprécieront le REM en 2021.