Les monteurs ripostent aux scénaristes

Les monteurs ont toujours été les alliés naturels des scénaristes. Ils sont des artisans sensibles au scénario avec lequel ils travaillent pendant des jours, des semaines, voire des mois, défendent les auteurs.
Photo: Getty Images Les monteurs ont toujours été les alliés naturels des scénaristes. Ils sont des artisans sensibles au scénario avec lequel ils travaillent pendant des jours, des semaines, voire des mois, défendent les auteurs.

Dans un article paru sous la plume de Manon Dumais dans l’édition du Devoir du 14 avril dernier et intitulé « Le ras-le-bol des scénaristes », des scénaristes revendiquaient leur droit à une reconnaissance renforcée pour leur contribution à une oeuvre de fiction. Cependant, fort malheureusement, ces mêmes scénaristes écorchent au passage un autre métier, encore moins reconnu à sa juste valeur : le montage.

Est-ce la magie du « montage » qu’a fait la journaliste des propos recueillis ou cela reflétait-il le fond de leur pensée ? Quoi qu’il en soit, plusieurs monteurs sentent le besoin de réagir.

Dans cet article, les propos de la scénariste Joanne Arseneau concernant le montage sont rapportés ainsi : « C’est des têtes enflées de monteurs qui ont appelé le montage la troisième écriture. »

Cette expression utilisée de tout temps dans le monde du cinéma a comme fonction de décrire les trois étapes de la construction d’un film : l’écriture, le tournage et le montage.

Les monteurs ont toujours été les alliés naturels des scénaristes. Ils sont des artisans sensibles au scénario avec lequel ils travaillent pendant des jours, des semaines, voire des mois. Toujours dans cet article, Joanne Arsenau ajoute : « […] je sais que pour des raisons de rythme et de fluidité on peut changer le scénario, mais il y a un récit et déjà une mise en scène dans ce qu’on écrit ».

Or, dans la réalité d’une salle de montage, il se prend des centaines de décisions par jour, pour une multitude de considérations qui s’ajoutent à celles du rythme ou de la fluidité. L’art du montage est loin d’être aussi anodin que d’aligner des plans bout à bout comme le décrit la scénariste Marie Vien : « Le monteur prend ce que le réalisateur a recréé comme pièce et assemble cette pièce-là. »

Les monteurs s’attellent, jour après jour, à définir et à préciser les intentions du récit et des personnages, ils font leur travail avec amour, patience et créativité afin de rendre à l’écran la vision du réalisateur et de l’auteur. Combien de fois nous est-il arrivé, comme monteurs, de défendre le propos qui se trouvait à la base même du scénario ? De tempérer certains écarts qui se sont immiscés en cours de processus de mise en image pour revenir à l’essentiel d’un scénario ?

Cependant, l’oeuvre de départ évolue nécessairement depuis la dernière version de scénario. Et n’en déplaise aux scénaristes, les monteurs contribuent à cette évolution.


*La lettre est signée par :
Michel Arcand, Marjolaine Beaudet, Alain Belhumeur, Edith Bellehumeur, Mathieu Bélanger, Claude Collins, Myriam Coulombe, Cédric Coussy, David Di Francesco, Éric Drouin, Benjamin Duffield, Jean-François Forget, Dominique Fortin, Michel Grou, Annie Jean, Justin Lachance, Mathieu Lalonde, Guillaume Marin, Louis-Martin Paradis, Myriam Poirier, Luc St-Louis.


 
8 commentaires
  • Serge Beauchemin - Abonné 21 avril 2018 07 h 04

    Une riposte qui s'imposait

    J’endosse la réponse des monteurs suite aux commentaires désobligeants sur le montage.
    Une riposte nécessaire et juste face aux deux scénaristes qui font quand même partie du conseil d’administration de la Sartec.
    Vivement le retour du respect complice!

    Hélène Girard,
    monteuse

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 avril 2018 13 h 41

    Orson Welles a dit :

    "Pour moi, presque tout ce qui est baptisé mise en scène est un vaste bluff. Au cinéma, il y a très peu de gens qui soient vraiment des metteurs en scène, et, parmi ceux-ci, il y en a très peu qui aient jamais l'occasion de mettre en scène. La seule mise en scène d'une réelle importance s'exerce au cours du montage. Il m'a fallu neuf mois pour monter 'Citizen Kane', six jours par semaine. Oui, j'ai monté les 'Amberson', en dépit du fait qu'il y avait des scènes dont je n'étais pas l'auteur, mais on modifia mon montage. Le montage de base est le mien, et, lorsqu'une scène du film tient, c'est parce que je l’ai montée.

    En d'autres termes, tout se passe comme si un homme peignait un tableau : il le termine et quelqu'un vient faire des retouches, mais il ne peut évidemment rajouter de la peinture sur toute la surface de la toile.

    J'ai travaillé des mois et des mois au montage des 'Amberson' avant qu'on ne me l'arrache : tout ce travail est donc là, sur l'écran. Mais pour mon style, pour ma vision du cinéma, le montage n'est pas un aspect, c'est l'aspect. (...)

    Le seul moment où l'on peut exercer un contrôle sur le film est le montage. Or, dans la salle de montage, je travaille très lentement, ce qui a toujours pour effet de déchaîner la colère des producteurs qui m'arrachent le film des mains. (...)

    En ce qui me concerne, le ruban de celluloïd s'exécute comme une partition musicale, et cette exécution est déterminée par le montage, de même qu'un chef d'orchestre interprétera un morceau de musique tout en rubato, un autre le jouera d'une façon très sèche et académique, un troisième sera très romantique, etc.

    Les images elles-mêmes ne sont pas suffisantes : elles sont très importantes, mais ne sont qu'images. L'essentiel est la durée de chaque image, ce qui suit chaque image : c'est toute l'éloquence du cinéma que l'on fabrique dans la salle de montage."

    (Entretien avec Orson Welles, par André Bazin et Charles Bitsch, Cahiers du cinéma n°84, juin 1958

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 avril 2018 13 h 52

    C'est en montant son dernier film que Xavier Dolan a fait disparaître le personnage défendu par Jessica Chastain

    Cela ne lui a pas sauté aux yeux dans le scénario ni lors du tournage.

  • Joanne Arseneau - Abonnée 22 avril 2018 09 h 55

    Le montage n'est pas de «l'écriture»

    J'ai eu un mouvement d'humeur regrettable - dit en boutade, cela dit - en utilisant cette expression. Mon humeur se référait à un article publié dans les pages du Devoir il y a quelques années décrivant le montage comme la «troisième écriture» évacuant du même coup l'apport de la scénarisation et laissant sous entendre qu'un film «s'écrit» au montage. Le montage est un art complexe et essentiel au cinéma et ceux qui le pratiquent doivent comme il est mentionné dans votre riposte «défendre le propos qui se trouve à la base même du scénario». La notion de «troisième écriture» qui date du siècle dernier est une dérive sémantique (idem pour cette notion de deuxième écriture à l'étape de la réalisation) qui entraine dans son sillon des notions erronées. Vous dites dans votre riposte ...que ...« Les monteurs s’attellent, jour après jour, à définir (...) les intentions du récit et des personnages...» Que fait alors le scénariste? Sans élaborer ici en détail toutes les étapes complexes de l’écriture d’un scénario, une oeuvre scénaristique qui ne définirait pas les intentions du récit et des personnages ne serait pas un scénario. De plus il ne serait même pas présentable aux institutions.

  • Serge Beauchemin - Abonné 22 avril 2018 12 h 41

    Ne jouons pas sur les mots.....

    Le scénario est un film en devenir.
    Il n’est pas une finalité en soi.
    À travers toutes les étapes et elles sont multiples, le scénario se transformera et s’accomplira dans la vision du réalisateur.
    Jusqu’au mixage final, en passant par son écriture musicale, le film évoluera.

    Hélène Girard,
    monteuse