Pulitzer à Kendrick Lamar: un choix conforme aux valeurs de l’institution

Le fait que Kendrick Lamar reçoive ce prix en cette année 2018 est plutôt conforme aux valeurs musicales que défend l’institution depuis 1943.
Photo: Amy Harris/Invision/Associated Press Le fait que Kendrick Lamar reçoive ce prix en cette année 2018 est plutôt conforme aux valeurs musicales que défend l’institution depuis 1943.

La prestigieuse institution léguée par Joseph Pulitzer semble avoir pris tout le monde par surprise en annonçant lundi la remise de son prix musical au rappeur Kendrick Lamar. La catégorie associée à la composition musicale et qui a été créée en 1943, après avoir célébré le canon de la musique moderne avec des remises aux Charles Ives (1947), Walter Piston (1948), Elliott Carter (1960 et 1973) et plusieurs autres, fait de Lamar le premier musicien de la culture pop à recevoir ce prix. Bob Dylan l’a bien reçu en 2008, mais dans la catégorie des mentions qui vient se juxtaposer à la catégorie officielle reconduite sur une base annuelle. Dès lors, le fait que Lamar remporte ce prix est célébré comme une ouverture vers les autres musiques, ici les musiques qui ne sont rattachées ni à la tradition classique ni à la tradition jazz. En cela, le choix de Lamar constitue une avancée hautement symbolique que tout un chacun célèbre comme une juste victoire en faveur des musiques populaires et, qui plus est, de la contribution des musiciens afro-américains au développement de celles-ci.

Dès lors, comme le discours médiatique en fait la démonstration depuis l’annonce du prix et comme les réseaux sociaux s’en font l’écho, la tentative est grande de voir dans cette attribution un geste politique, le propos contestataire des chansons de Lamar et cette reconnaissance entrant ainsi dans une relation symbiotique qui fait sens pour les uns et pour les autres. L’attribution du prix s’inscrirait alors dans les transformations sociales et politiques qui affectent les États-Unis des dernières années et que la musique de Lamar met en relief, par exemple le mouvement Black Lives Matter qui a émergé dans la foulée des tensions sociales et des assassinats de jeunes Noirs, et dont la chanson Alright de Lamar est devenue l’hymne lors des rassemblements. Ainsi, en concomitance avec les autres gestes posés par des musiciens associés à la mouvance hip-hop, dont la performance de Beyoncé dans les derniers jours à Coachella, le prix accordé à Lamar est interprété dans une perspective homologique : le mouvement de revendication qui a propulsé sa popularité trouve comme équivalent un geste politique en faveur d’un musicien hautement célébré au sein des communautés afro-américaines.

La politique a certes joué un rôle dans l’attribution du Pulitzer à Lamar. Personne ne peut nier que le prix, sous la gouverne de l’Université Colombia, s’est ouvert aux musiciens afro-américains depuis les années 1990, entre autres avec deux prix dans un court laps de temps qui ont fait la preuve à l’époque d’une politique de rattrapage : George Walter en 1996, puis Wynton Marsalis en 1997. Et les mentions spéciales à titre posthume se sont succédé au cours des années 2000, notamment dans le contexte d’une canonisation du jazz : Duke Ellington en 1999, Thelonious Monk en 2006, John Coltrane en 2007, et ainsi de suite. En réalité, l’ouverture politique qu’on relie en ce moment au phénomène Lamar est survenue il y a plusieurs années.

Célébrer l’excellence musicale

Dans ce contexte, il convient de remettre les pendules à l’heure quant aux raisons qui ont poussé le comité à choisir ce musicien. Le fait que Lamar reçoive ce prix en cette année 2018 est plutôt conforme aux valeurs musicales que défend l’institution depuis 1943 : célébrer l’excellence musicale et la capacité pour un musicien de se renouveler d’un geste artistique à l’autre. Si, du côté des industries associées aux musiques populaires, Lamar a reçu de nombreuses reconnaissances, notamment en lien avec les musiques hip-hop, lesdites reconnaissances, hormis dans des cercles critiques très restreints, n’ont pas souligné la recherche d’innovation musicale qui guide son travail d’un album à l’autre, et dont To Pimp a Butterfly en 2015 et DAMN. en 2017 portent les traces : textes élaborés d’une chanson à l’autre, références à la culture romanesque (par ex. The Color Purple d’Alice Walker), présence d’éléments stylistiques propres à l’album concept, intégration d’idiomes propres au free jazz, au soul et au funk, rencontre des meilleurs musiciens des scènes associées à la côte ouest, etc. Le fait que Lamar soit l’un des musiciens les plus célébrés à l’heure actuelle, et que cette célébrité se traduise par des ventes importantes et une couverture médiatique favorable, tend à jeter dans l’ombre le contexte d’innovation musicale dans lequel sa musique s’enracine, lui qui rejoint d’une certaine façon le courant de la musique expérimentale, le jazz et l’importance d’un travail de studio placé sous la responsabilité d’une équipe de qualité avec un produit pleinement abouti.

En lui remettant ce prix, le Pulitzer vient donc reconnaître cette excellence musicale, par-delà la popularité de l’artiste. Car Lamar, c’est aussi d’une certaine façon l’aboutissement le plus réussi des musiques associées au hip-hop quant à leur capacité de renouvellement stylistique et de synthèse des musiques afro-américaines. Si les Ray Charles, Aretha Franklin et James Brown eurent été tout aussi méritoires à leur époque, la remise à Lamar vient de fait reconnaître l’héritage à la fois du soul et des musiques afro-américaines. Nul doute que le musicien est pleinement à la hauteur de cette distinction, et qu’il continuera de nous étonner dans les prochaines années !

1 commentaire
  • Raymond Chalifoux - Abonné 19 avril 2018 06 h 32

    L'hystérie...

    Vraiment amusant de voir la réaction de l'Amérique raciste: l'hystérie de certains faisait cramper en fin de semaine... Les explications tarabiscotées, les justifications inventées, le mépris, la dénégation, l'élucubration comme argumentaire, bref, pas très édifiant. Après 20 ans sinon plus, certains ne voient encore dans le rap, que du caca. Pardon du nom. (Qui a dit: "La vérité choque!"