Le canari catalan

Les Catalans sont de nouveau descendus dans les rues de Barcelone cette semaine pour demander la libération des indépendantistes.
Photo: Lluis Gene Agence France-Presse Les Catalans sont de nouveau descendus dans les rues de Barcelone cette semaine pour demander la libération des indépendantistes.

Le mois dernier, la vénérable revue L’Action nationale consacrait un numéro spécial à la montée des mouvements nationalistes de droite radicale en Europe occidentale et de l’Est. Quelques mois auparavant, on y publiait un dossier de fond sur la crise catalane, qui perdure et a déjà causé des dommages profonds et irréversibles à la démocratie espagnole et plus largement, européenne. Cette revue aura contribué à l’analyse des dérives qui affectent l’Europe et dont il est urgent de prendre la mesure, à la lumière du contexte mondial.

En Catalogne, rappelons-le, des douzaines de simples citoyens, de militants et de dirigeants politiques élus ont été menacés, matraqués, poursuivis, exilés ou carrément écroués depuis octobre dernier, certains risquant jusqu’à 40 ans de prison. L’ultranationalisme autoritaire du Parti populaire espagnol, qui maintient la Catalogne sous tutelle après n’avoir récolté que 4 % des suffrages lors des élections régionales de décembre 2017, rappelle désormais l’injustice et la brutalité de l’ère franquiste.

Beaucoup de Québécois sont particulièrement sensibles aux malheurs des Catalans. D’autres pourtant y sont totalement indifférents, et d’autres encore sont sympathiques au pouvoir espagnol par légalisme ou par opposition au sécessionnisme. Nul ne peut ignorer, toutefois, qu’à nos propres portes les tendances autoritaires et le nationalisme, notamment économique, du gouvernement américain sont en voie de remodeler les relations et les institutions internationales desquelles le Québec, fondamentalement, dépend.

Alors que les États-Unis entament ce virage, l’influence économique, commerciale, diplomatique et militaire de régimes nationalistes et autoritaires tels que la Russie et la Chine, l’une venant de réélire un dirigeant aux ambitions impérialistes et l’autre venant de se donner un président à vie, ne fait que croître. Le retour à un système international véritablement multipolaire, auquel nous assistons depuis 15 ans, aura jusqu’ici été caractérisé par la montée rapide de l’ultranationalisme et de l’autoritarisme. Les trois plus grandes puissances du monde en sont les locomotives, et les wagons se multiplient.

La démocratie libérale et les équilibres internationaux atteints au cours de la seconde moitié du XXe siècle traversent une crise profonde

 

Ne rien attendre de l’Europe

Dans la poudrière du Proche et du Moyen-Orient, la lumière du Printemps arabe s’est définitivement éteinte. Pratiquement partout règnent la dictature, la junte militaire, l’autoritarisme ou l’anarchie et le tribalisme. Les quatre grandes puissances de la région, l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite et Israël, où les nationales-théocraties dominent, jouent de leur influence respective pour déstabiliser les autres. En Inde, cinquième économie du monde et puissance nucléaire, le nationalisme hindou de Narendra Modi alimente à nouveau les divisions sectaires qui ont ensanglanté le sous-continent par le passé. Les affrontements au Cachemire avec le Pakistan, autre puissance nucléaire, se multiplient rapidement.

La crise en Catalogne aura clairement illustré, par ailleurs, qu’on ne peut plus attendre de l’Europe qu’elle agisse en contrepoids à ces tendances. Un nombre impressionnant de pays membres de l’Union européenne est déjà en train de crouler sous la pression des mouvements nationalistes de droite radicale ou des néofascistes. En Hongrie, 70 % des votants viennent d’appuyer l’autoritarisme de Viktor Orbán et le néofascisme du Jobbik. En Bulgarie, les Patriotes unis ultranationalistes contrôlent la vice-présidence, l’économie, la défense et les politiques démographiques. En Pologne, l’ultraconservatisme catholique de Droit et justice n’a désormais d’égal que le dynamisme du nationalisme radical d’une part croissante de la jeunesse. En Autriche et en Italie, nationalistes et populistes sont désormais aux commandes.

En Allemagne, la droite radicale de l’AfD qui domine en ex-RDA est maintenant la deuxième force politique du pays et a fait une entrée fracassante au Bundestag, une première depuis 1945. En France et aux Pays-Bas, la droite nationaliste a fait des progrès considérables et malgré ses déceptions présidentielles récentes, elle continue d’influencer de plus en plus lourdement l’élaboration des politiques en raison de l’écho indéniable de ses idées au sein de l’opinion publique. Au Royaume-Uni, les partisans du « Brexit dur » mettent en péril les avancées démocratiques énormes réalisées par l’Irlande du Nord et l’Écosse depuis 1998. Jusque dans les pays scandinaves, les nationalismes eurosceptiques sont aujourd’hui des forces politiques bien établies, comme au Danemark et en Suède, ou sont intégrés aux coalitions gouvernementales, comme en Finlande et en Norvège.

Historiquement, la montée en puissance de tels mouvements au sein des démocraties libérales s’est alimentée aux crises économiques, au cynisme politique et à la légitimité charismatique qui en émerge. Considérant les tendances actuelles, la prochaine crise financière, inévitable et que bien des économistes entrevoient déjà, aura des conséquences politiques dévastatrices. La Catalogne, région immensément riche d’une démocratie établie, aura été le canari dans la mine. La démocratie libérale et les équilibres internationaux atteints au cours de la seconde moitié du XXe siècle traversent une crise profonde. La déflagration est inévitable, et les Québécois ne doivent en aucun cas se méprendre quant aux forces en présence. Les nationalismes autoritaires n’ont rien à offrir aux peuples minoritaires.

15 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 18 avril 2018 04 h 56

    Un tableau

    bien brossé de la triste réalité qui nous pend au bout du nez.

  • Françoise Labelle - Abonnée 18 avril 2018 06 h 52

    Des distinctions essentielles vous échappent

    D'accord avec vous: la plupart des gens ignorent complètement l'histoire de la Catalogne et de la constitution espagnole de 1978, instaurée trois ans après la mort de Franco, alors que les fonctionnaires et l'armée franquistes exerçaient encore une influence majeure. Il y aura d'ailleurs des tentatives de putch franquiste dans les années 80.
    Mais il y a une différence indépassable que vous ne semblez pas voir entre des pays souverains ayant accepté de déléguer des pouvoirs à l'UE et des dépendances coloniales n'ayant jamais exercé de pouvoir souverain, comme le Québec et la Catalogne.
    Les luttes nationales se doublent souvent d'une lutte contre la centralisation. On le voit présentement alors que Trudeau menace d'imposer un pipeline à une province alors que l'approbation des états américains est requis.
    Comparer la Grande-Bretagne ou la Hongrie au Québec et à la Catalogne relève de la confusion.
    En GB et en Hongrie, c'est la droite et l'extrême droite qui mènent le bal, alors qu'il s'agit d'un projet de gauche au Québec et en Catalogne.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2018 10 h 10

      Je crois que l'auteur qualifie d'ultranationaliste le pouvoir central espagnol et le courant du Brexit - qui seraient moins accommodants et démocratiques, voire franchement anti-démocratiques, envers les nationalismes minoritaires comme les nationalismes catalan et écossais, ou pourrait mettre en péril le compromis de l'Ulster. Enfin, c'est ce que je comprends (entre autres) du texte.

      J'ai personnellement l'impression que le Royaume-Uni respectera l'autonomie actuelle écossaise et demeurera démocratique. Quant à l'Ulster, cela ne découle pas d'une mauvaise volonté reliée à cette question mais par la complication situationnelle découlant du fait que l'Irlande fait partie de l'Union européenne - et que l'Ulster ne devrait plus en faire partie suite au Brexit.

      Je ne crois pas que l'on puisse mettre dans le même sac l'autoritarisme du gouvernement central espagnol et le Brexit. Et que ces deux sont à mettre dans le même sac que la Hongrie ou la Pologne.

      Le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro et a une longue histoire d'être "différente" du continent. Rappelons malgré tout qu'en temps normal, la Catalogne dispose de beaucoup d'autonomie - mais le gouvernement central exagère dans la répression, j'en conviens. Voire, aurait dû, dès le départ, collaborer à la tenue d'un référendum et faire campagne.

      Par ailleurs, les visées sécessionnistes en sont-elles pour autant valables? Ou nécessairement de gauche? C'est une autre question.

    • Clermont Domingue - Abonné 18 avril 2018 10 h 41

      Je n'ai pas vu de comparaison dans le texte de monsieur Rioux. J'y ai vu une montée universelle de la droite, des égoìsmes,des injustices et du danger.

  • Gilles Théberge - Abonné 18 avril 2018 07 h 39

    Oui comme vous dites « Les nationalismes autoritaires n’ont rien à offrir aux peuples minoritaires. »!

    Quand on voit le gouvernement fédéral affirmer que « sa » juridiction exclusive s’appliquera à l’ouest concernent le pipeline, on peut supposer que ce que vous dites est vrai.

    Et quand on voit le barreau d’un Québec remettre en question la législation Québécoise au sujet de l’adoption de ses lois, on peut supposer que c’est vrai aussi.

    Il suffirait d’un jugement de la Suprême Court of Canada qui pense toujours du même bord, du moins dans la plupart des cas, pour supposer que Le loi exclusive du Canada s’appliqiera le cas échéant.

    On peut avoir l’illusion de faire comme si de rien n’était mais il suffirait d’une question concernant un sujet sensible comme le creusage de la voie maritime dans le fleuve, ou la question des migrants ou de n’importe quel sujet ou le fédéral exerce une juridiction « exclusive », pour se rendre compte que les intérêts du Québec seraient battus en brèche.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 avril 2018 10 h 16

      Il n'est pas sûr que les tribunaux, jusqu'à la cour suprême, concluront à l'absence de juridiction de la Colombie-Britannique dans cette histoire du pipeline. Il y a des arguments valables allant dans ce sens. L'Alberta et le gouvernement fédéral s'opposent à un renvoi commun avec la C.-B. devant la Cour suprême, il doit bien y avoir une raison. À suivre.

  • Claude Bariteau - Abonné 18 avril 2018 07 h 49

    Alerte rouge qui nécessite d'agir.


    Votre présentation est exemplaire. Le Québec est bien ancré, comme vous le dites, dans le monde depuis toujours.

    Et, votre état du monde rejoint les vues de Mme Albright dans « Fascism, A Warning » paru le 10 avril 2018.

    Alors que vous n’attendez plus rien des pays de l’Europe qui s’enlise et que vous invitez les Québécois (?) à ne pas se méprendre, car les « nationalismes autoritaires n’ont rien à offrir aux peuples minoritaires, Mme Albright invite plutôt à l’action pour renverser le président Trump qui gouverne dans la direction que vous identifiez.

    À cet effet, j’invite à lire : https://www.npr.org/2018/04/03/599120190/madeleine-albright-warns-dont-let-fascism-go-unnoticed-until-its-too-late. Si son livre alarme, il invite à l’action, ce qui s’impose face à ce qui s'annonce.

    Mme Albright explique à sa façon que le monde de Yalta construit après la Deuxième Guerre mondiale s’est fissuré avec la chute du Mur de Berlin, qui mit fin à la Guerre Froide.

    S’est alors propagé un capitalisme tout azimuts, initialement promoteur, qui s'est transformé en luttes générant des pôles de compétition ayant conduit à l’élagage de programmes sociaux des Trente Glorieuses et à l’apparition d’un capitalisme d’accumulation effrénée associé à une exploitation des mains-d'oeuvre, à des guerres, des génocides, des déplacements de population et à la destruction de la planète.

    Immanuel Wallerstein, dans « Comprendre le monde, Introduction à l’analyse des systèmes-monde, a clairement identifié en 2006 ce basculement dont la sortie sera l’entrée en scène d’un nouvel ordre en gestation, car le capitalisme serait en fin de parcours.

    Cet ordre nouveau passe, à ses yeux, par une résurgence des forces citoyennes de l’ordre de celles envisagées par Mme Albright, donc de l’action citoyenne pour contrer les pouvoirs politiques de droite et d'extrême droite.

    C’est seulement ainsi que les Québécois, qui qu’ils soient, s'affirmeront comme les Catalans. Se méprendre ne suffi

    • Claude Bariteau - Abonné 18 avril 2018 08 h 49

      Complément de la dernière phrase du dernier paragraphe. Lire : « Se méprende ne suffit pas. »

  • Raynald Goudreau - Abonné 18 avril 2018 09 h 29

    D'ou viendra la lumiere ...

    C'est un texte fort qui nous met face au cul-de-sac inevitable vers lequel le neo-liberalisme nous a conduit. Il etait evident que la chute du communisme n'etait pas la victoire du capitalisme , lequel associe a la social democratie , aurait du nous eviter le mur que l'on voit maintenant. Les supposees democraties occidentales , qui gerent comme des monarchies avec a peine 40% des voies exprimees sont , en parties , responsables . C'est notre elite qui est partie avec la caisse.