Se mettre Facebook à dos est un pari risqué

Mark Zuckerberg était de passage devant le Congrès américain la semaine dernière. Selon l'auteur, le fait que le siège social de Facebook soit situé aux États-Unis, et donc soumis aux lois américaines, est un avantage pour les agences de renseignement.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Mark Zuckerberg était de passage devant le Congrès américain la semaine dernière. Selon l'auteur, le fait que le siège social de Facebook soit situé aux États-Unis, et donc soumis aux lois américaines, est un avantage pour les agences de renseignement.

Le passage de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain étonne plusieurs observateurs par sa fadeur. Les élus américains semblent, à quelques exceptions près, très peu enclins à critiquer vigoureusement le grand patron de Facebook, et plusieurs paraissent même plutôt lèche-bottes. Une contextualisation s’impose.

Les inquiétudes citoyennes par rapport à l’accumulation massive de données personnelles par une entreprise privée sont certes légitimes. Plusieurs hommes et femmes politiques profiteront de ces inquiétudes et de l’indignation qui en ressort en attaquant Facebook et en militant pour des lois plus sévères et un encadrement plus strict.

Charger de front le réseau social géant peut toutefois se révéler coûteux. L’organisme sans but lucratif américain Center for Responsive Politics (qu’on pourrait traduire par « Centre pour une politique transparente ») révélait récemment que les lobbyistes de Facebook avaient depuis 2013 donné plus de 600 000 $ aux campagnes des hommes et femmes politiques présentement en train de questionner Marc Zuckerberg. L’entreprise californienne augmente d’année après année ses dépenses en lobbying, particulièrement pendant les périodes électorales. Elle avait d’ailleurs été particulièrement active en 2016 au travers de l’organisme FWD.us, un lobby pour une réforme de l’immigration comprenant Zuckerberg, évidemment, mais également les grands patrons de Yahoo, LinkedIn, Google et Microsoft.

Le lobby de la Silicon Valley, assez mineur il y a une dizaine d’années, est aujourd’hui parmi les plus importants aux États-Unis, si ce n’est le plus influent. Seuls les secteurs pharmaceutique et financier ont investi depuis 2015 plus d’argent que le secteur des communications et de la technologie pour influencer les décisions à Washington, et aucun autre secteur ne présente un plus grand nombre de lobbyistes « revolvers », c’est-à-dire des lobbyistes qui ont auparavant occupé un poste au gouvernement. Plusieurs élus actuels ont été activement soutenus par les entreprises technologiques de la Silicon Valley et y penseront certainement à deux fois avant de se positionner ouvertement contre leurs intérêts.

Une situation inquiétante pour l’intelligentsia américaine

Le CISA (Cybersecurity Information Sharing Act) est une loi américaine, en place depuis octobre 2015, qui permet le partage de données informatiques d’utilisateurs entre le gouvernement et les compagnies technologiques. Le projet de loi avait été fortement critiqué par la Silicon Valley. L’échec du lobby des gros joueurs de la technologie, si influents habituellement, a été mal expliqué. Quelques sources restées anonymes pendant le processus, dont des avocats impliqués dans le dossier, des lobbyistes, ainsi que quelques figures publiques, dont Edward Snowden, ont affirmé que Facebook poussait secrètement à Washington pour l’adoption du projet de loi dans l’objectif d’avoir une immunité contre des poursuites reliées à la protection des données personnelles de plus en plus nombreuses. Les soupçons étaient alimentés par le fait que la lobbyiste en chef au Sénat chez Facebook, Myriah Jordan, était avant son embauche chez Facebook conseillère principale du sénateur Richard Burr, porteur du projet de loi, et s’était prononcée à maintes reprises pour une augmentation de la cybersécurité aux États-Unis. Facebook n’a jamais répondu aux critiques à ce sujet.

Le fait que le siège social de Facebook soit situé aux États-Unis, et donc soumis aux lois américaines, est un avantage non négligeable pour les agences de renseignement. Ces agences peuvent, dans certains contextes, obtenir des données sur des utilisateurs individuels, ou des groupes. L’accès légal à une banque de données de cette ampleur est, au niveau de la sécurité nationale, un avantage important par rapport à d’autres États « rivaux », dont la Russie. La crainte de voir Facebook perdre des plumes rapidement et que ses utilisateurs se dirigent vers d’autres réseaux sociaux concurrents est très certainement présente. Le réseau social russe VKontakte, par exemple, regroupe déjà près de 500 millions d’utilisateurs et est en croissance constante. Qu’un nouveau géant du Web vienne remplacer Facebook, et que ce dernier se trouve soumis à la législation russe, donne fort probablement des sueurs froides à plusieurs hauts dirigeants du renseignement et de l’industrie militaire américaine.

Plusieurs personnages politiques s’en prendront vigoureusement à Facebook dans les prochains mois. Mais plusieurs autres sont très bien au courant des risques d’une campagne de dénigrement trop violente. De la part du gouvernement américain, nous pouvons réalistement nous attendre à des réformes législatives mineures, mais certainement rien qui viendra fondamentalement remettre en cause la situation hégémonique de l’entreprise et, par le fait même, créer des enjeux de sécurité nationale qui pourraient être non négligeables. Ces changements de nature plus profonde, comme le notait Philippe de Grosbois dans Le Devoir la semaine dernière, devront émerger collaborativement et collectivement.

2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 17 avril 2018 05 h 08

    500 000 millions d’utilisateurs

    C'est beaucoup!

  • Yves Mercure - Abonné 17 avril 2018 15 h 06

    "Lobbyistes revolvers"

    Magnifique image, y a-t-il droit d'auteur sur l'expression?
    J'aurais le goût de l'utiliser pour qualifier quelques oiseaux de la faune de ce type chez nous. Certains, peu nombreux, doivent gagner leur vie apres leurs aventures politiques. D'autres ne font, en la matière, que d'y ajouter des épaisseurs de dorures assez honteuses.
    Votre article est éclairant pour un vieil analphabète du présent siècle. Une lumière qui tranche avec les sornette répétitives de tous horizons.
    Merci