Sciences de la nature: des amalgames faciles et non fondés

«Il est faux de prétendre que cette révision ne vise qu’à augmenter les taux de réussite et à faciliter l’entrée à l’université des étudiants en sciences de la santé», selon les auteurs.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Il est faux de prétendre que cette révision ne vise qu’à augmenter les taux de réussite et à faciliter l’entrée à l’université des étudiants en sciences de la santé», selon les auteurs.

Sont parues récemment dans les pages du Devoir deux lettres ouvertes au ton inutilement alarmiste au sujet de la révision du programme d’études Sciences de la nature au cégep. L’une annonçait « le chaos » et l’autre la « décapitation » du programme actuel, et par extension, la mise en péril de la formation scientifique de base des jeunes Québécois et l’avenir même des cégeps. Au moins trois rectifications s’imposent.

Contrairement à ce qu’affirme M. Richer, il est faux de prétendre que cette révision ne vise qu’à augmenter les taux de réussite et à faciliter l’entrée à l’université des étudiants en sciences de la santé. Le comité de rédaction a suivi un processus rigoureux et itératif, en s’appuyant sur un document qui a établi les attentes des universités. La principale préoccupation qui a animé les membres du comité tout au long de ces travaux était celle d’améliorer la qualité de la formation, et ce, en regard des attentes des universités. Une telle affirmation de la part de l’auteur est dénuée de fondement et traduit une méconnaissance du processus de révision.

Le même auteur suggère que des pressions politiques agiraient sur la révision du programme, avec pour objectif de faire disparaître la formation de base et peut-être même la formation préuniversitaire au cégep. Cette insinuation laisse planer un doute sur l’intégrité du comité et le sérieux de la démarche, tout en suggérant qu’il y aurait des intentions inavouées. Loin d’avoir été l’objet d’une quelconque pression d’ordre politique, les enseignants du comité ont même été agréablement surpris d’avoir les coudées aussi franches dans la réalisation de leur mandat. La seule représentante du ministère au comité de rédaction avait pour rôle de s’assurer de la coordination des travaux entre les instances consultatives du programme (le comité-conseil et le Comité des enseignantes et des enseignants), du respect des balises techniques liées au format d’écriture et à leur insertion dans un document ministériel officiel. Nous l’affirmons tous d’une seule voix : le processus s’est déroulé sans aucune ingérence politique ! Pourquoi une telle méfiance ? Et surtout, pourquoi l’alimenter à ce stade-ci de la consultation ?

Document de 2014

En réalité, le processus de révision prend appui sur un document publié en 2014 et qui visait, après consultation des universités, à établir le profil attendu des diplômés des programmes de sciences. Ce document de près de 100 pages dresse un portrait assez détaillé de ce qui est attendu du programme révisé. Le profil ayant été jugé insatisfaisant sur le plan des contenus disciplinaires par les deux comités consultatifs, le ministère est retourné en consultation auprès des universités, et en 2015 le profil initial fut complété par une autre étude apportant des précisions sur ces contenus. Ici, une nuance s’impose : un programme ne se limite pas à une liste de contenus. Il prétend à plus : il a des visées de culture générale, de formation citoyenne, de conscience environnementale, etc. Il ne vise pas qu’à satisfaire les exigences étroites, aussi légitimes soient-elles, d’un établissement universitaire en particulier.

À la suite de la production de ces deux études, un autre comité, lui aussi formé d’enseignants et d’enseignantes, a procédé à une analyse comparative de ces attentes avec la version actuelle du programme. Ce comité a énoncé un certain nombre de recommandations qui allaient guider le comité de rédaction. La première stipulait clairement que le programme devait être réécrit en respectant l’approche par compétences et l’approche programme. Ces deux approches sont au coeur de tous les programmes collégiaux depuis 1993.

Tous les travaux réalisés dans le cadre de la révision ont été présentés aux comités consultatifs. Des enquêtes complémentaires ont été réalisées et le comité de rédaction a été élargi à 15 enseignants pour l’élaboration des compétences disciplinaires. À notre connaissance, jamais un processus de révision de programme n’aura été aussi consultatif que celui-ci.

Est-ce que le projet de programme dérange ? Il est probable que oui. Il propose une redistribution de l’importance relative des disciplines et est susceptible de bousculer les habitudes en place. Après tout, l’actuel programme Sciences de la nature a très peu évolué depuis près de 50 ans, soit l’âge du réseau collégial. Par contre, pourquoi parler de décapitation, alors que les 900 heures de formation réparties sur quatre sessions d’études sont maintenues ? L’expression est exagérée et nous espérons qu’elle n’est que la manifestation d’une inquiétude quant à la nouvelle distribution des heures de formation.

La parole est présentement donnée aux acteurs du milieu qui, après une période de consultation prolongée, sont invités à formuler leurs commentaires sur l’actuel projet de programme. Le comité de rédaction prendra le temps nécessaire pour analyser les résultats de la consultation et apportera certainement les modifications qui s’imposeront. Nous jugeons que les affirmations inutilement alarmistes sont plus susceptibles de nuire que d’aider le processus de consultation en cours. Ainsi, dans un souci de scientificité minimale et de civisme élémentaire, il serait avisé de ne pas professer de faussetés sur la démarche en cours.

15 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 avril 2018 06 h 43

    Civisme élémentaire, en effet

    Il est tout à fait normal que des gens s'inquiètent du sort d'un programme et plus spécifiquement de la place que la discipline qu'ils enseignent y occupera éventuellement. Ils peuvent le faire au nom de l'idée qu'ils se font de l'importance de celle-ci dans une formation préuniversitaire qu'ils jugent acceptable. Ils peuvent aussi très légitimement craindre les effets de ces modifications sur leur emploi. Ils exercent ainsi un droit civique et même un devoir. Il faut les en remercier.

    Cependant, ils ne peuvent ignorer les effets déplorables qu'une présentation alarmiste et mâtinée de procès d'intentions peut entraîner auprès d'une population dont la connaissance générale des voies de l'école québécoise reste à bon droit assez approximative. A bon droit : la garde des institutions est assurée en l'occurrence par le MEES, les directions de Cégeps, les départements et leurs professeurs, les syndicats, etc.

    Les citoyens ont le droit de présumer que tout ce beau monde travaille dans leur intérêt. Mais les prérogatives qui sont accordées aux acteurs du réseau collégial viennent avec le devoir d'agir avec transparence et respect les uns envers les autres et avec les citoyens. Expressément, en évitant de chercher à attirer sur soi la sympathie du public, quitte à déformer les faits.

  • Jean Lacoursière - Abonné 12 avril 2018 07 h 50

    Une lettre décevante et peu convaincante qui évite le fond

    Monsieur Richer, auquel ces auteurs répondent, a débuté sa lettre ainsi:

    "Le gouvernement libéral et son ministère de l’Éducation veulent imposer un nouveau programme de science au collégial. Dans ce nouveau programme, on propose, entre autres choses, de supprimer ou de rendre facultatifs plus de 40 % de la physique et au moins 30 % des mathématiques."

    https://www.ledevoir.com/opinion/idees/524259/le-gouvernement-decapite-le-programme-de-science-au-cegep#commentaire_1041027

    Voilà ce qui m'inquiète, et les auteurs n'en parlent pas. Ils préfèrent décrire comment ils ont bien travaillé, ce qui n'a rien à voir avec la qualité ou la pertinence du résultat. Les gens qui ont pondu la réforme des "compétences transversales" avaient probablement aussi bien travaillé.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 avril 2018 10 h 53

      Peut-être que s'ils n'en parlent pas, c'est qu'ils préfèrent parler de ce qui s'est fait plutôt que de spéculer sur des visées sournoises du gouvernement libéral. La campagne électorale a beau être déjà commencée, ce n'est pas une raison pour tout y ramener.

  • Robert Bernier - Abonné 12 avril 2018 10 h 31

    Sans vouloir partir une polémique

    À titre d'auteur de la première lettre, celle qui parle de chaos, et au nom des cosignataires de ladite lettre, je me sens le devoir de répondre ici à cette accusation de 'manque de civisme élémentaire' qui est portée contre nous.

    Les auteurs de la présente lettre auraient dû noter que la lettre que nous avons cosignée, et dont je reconnais avoir été l'instigateur principal, réfère correctement aux études de 2014 et de 2015 auxquelles ils réfèrent eux-mêmes. Le travail d'analyse que nous en avons fait en a été un des plus sérieux et des plus rigoureux qu'on puisse attendre. Nous avons également analysé l'étude de 2008 et celle de 2016 à laquelle dernière ils ont probablement participé.

    Nous avons relevé des consultations faites auprès des universitaires que « les élèves diplômés des programmes d’études préuniversitaires en sciences sont bien préparés ». Le groupe de travail qui a produit le document d'analyse comparative en 2016 admet cela en page 29 pour, en page 33, nous dire que 'ce groupe de travail recommande la révision en profondeur du programme d’études Sciences de la nature (200.B0)'. On nous dit qu'il n'y a pas de problème majeur -et cela ressort clairement de toutes les études que nous avons analysées- et on en conclut qu'il faut une réforme majeure. Il me semble qu'il y a là une faute logique.

    Nous avons quant à nous fait ressortir que, si la réforme est appliquée telle que dans sa présente formulation, les modifications à tous les cours, de même qu'à tous les manuels scolaires seront majeures et menant à un chaos qui pourrait s'étirer sur plusieurs années. Nos auteurs d'aujourd'hui ne peuvent contester ça.

    Nous continuons de penser que 'On ne devrait pas se permettre de lancer une réforme majeure sans des raisons majeures de le faire.' Et nous ne croyons pas que d'avancer que 'l’actuel programme Sciences de la nature a très peu évolué depuis près de 50 ans, soit l’âge du réseau collégial', comme le font les auteurs, en soit une.

    Robert

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 avril 2018 12 h 49

      Merci monsieur d'avoir lu et analysé tout ça et de vous défendre de manière convaincante.

      Ces gens disent que 50 ans, c'est trop vieux pour un programme de physique ou de mathématique. S'ils savaient..., les lois de la physique et les mathématiques changent tellement plus lentement que ça!

  • Benjamin Gosselin-Cliche - Inscrit 12 avril 2018 11 h 13

    Un bien drôle de bateau

    En effet, les acteurs du milieu ont désormais la parole. Alors si certains sont alarmistes, ils ont le droit de l’exprimer. Vous vous exprimez d’ailleurs librement ici dans l’espace public, merci tout de même pour ces rectifications qui nous renseignent sur le fait que vous êtes les principaux acteurs de la proposition de programme avec l’approbation du Ministère. Alors, excusez-moi du peu, mais ce n’est pas vrai que votre comité de rédaction va transformer de cette manière le programme de Science de la Nature. Car on ne parle pas de la couleur des poignées de la porte là, on parle du programme de Sciences de la Nature qui a fourni des centaines de milliers de diplômes à autant de jeunes depuis 50 ans. Pour la formation spécifique, ce sont 4 disciplines formées en 4 départements qui ont développé des expertises. Les 4 départements, ce sont des décennies de travail collectif. Ce sont des professionnels experts en Mathématique, en Physique, en Chimie et en Biologie qui ont construit des idées pédagogiques sur le long terme en département et en comité sur ce qui semble le meilleur. Et vous dites que le programme n’a pas évolué? En effet, il est «probable» que votre projet de programme dérange: vous coupez quelque chose comme 40% du contenu de physique et 30% du contenu de mathématique, sans vraiment de justification, au nom d’un modèle qui ne fonctionne pas. Parlant de souci de scientificité minimale, vous transformez les heures absolues par contenu en heures minimum par compétence et vous faites disparaître les cours!!! Par exemple, quatre-vingt-dix heures de physique sont vaporisées au profit de l’espace parallèle de la compétence transversale C2 dont les quatre sous-éléments n’ont aucun rapport entre eux. Votre comité est politique: vos décisions résultent de débat et de rapport de force. En quoi votre proposition de programme améliorera quoi que ce soit? On attend la démonstration. Vraiment, vous nous avez mis dans un bien drôle de bateau.

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 avril 2018 12 h 43

      "Par exemple, quatre-vingt-dix heures de physique sont vaporisées au profit de l’espace parallèle de la compétence transversale C2 dont les quatre sous-éléments n’ont aucun rapport entre eux."

      Merci monsieur d'avoir pris le temps de lire et de partager avec nous les vraies affaires.

  • Simon De Sousa - Inscrit 12 avril 2018 13 h 08

    La position définit l'opinion

    Dans tous les commentaires émis, une chose me semble évidente : la position définit l'opinion. Le professeur de physique et de mathématique s'indignera de la coupe des heures dans sa discipline. Le professeue de biologie se réjouiera d'une plus grande place de sa discipline dans le programme. Qui a raison? Tous vont évoquer des arguments qui réfèrent à la qualité de la formation offerte aux étudiants, mais la logique devrait l'emporter. Aucun (supposition) professeur de physique ne va reconnaître le bienfait de bonifier la formation en biologie, car cela vient gruger des heures de cours dans ses talles. Les opinions sont tous biaisés par sa vision disciplinaire de la formation scientifique. Pourquoi alors ne pas s'en remettre au bon sens? Selon quelle logique un étudiant qui est en sciences de la santé doive suivre 3 cours de physique et seulement 2 de biologie? Selon quelle logique un étudiant qui est en sciences pures doive suivre 4 cours de physique et un seul de biologie? La réponse ne doit pas être «parce que ça fait longtemps que c'est comme ça». L'argument ne peut pas être que «la formation va diminuer en qualité» parce que cela n'est pas un fait mais une opinion définie par sa position et sa vision personnelle de la science.

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 avril 2018 14 h 14

      Pourquoi trois cours de physique et trois cours de math obligatoires? (Du moins, c'était ainsi dans les années 1980.)

      Prenez un phénomène biologique et grattez, vous aurez à un moment donné besoin de la chimie pour comprendre ce qui se passe.

      Prenez un phénomène chimique et grattez, vous aurez à un moment donné besoin de la physique pour comprendre ce qui se passe.

      De solides connaissances en physique et en mathématiques sont nécessaires dans toutes les sciences. Voilà pourquoi je trouve normal que les étudiants en sciences de la santé en fassent solidement une dernière fois avant de ne presque plus en faire par la suite.

    • Robert Bernier - Abonné 12 avril 2018 15 h 01

      Pour répondre correctement à votre interrogation, il faudrait revenir à l'ancienne division entre deux Programmes distincts: un en Sciences Pures et Génie, l'autre, je crois, en Sciences de la Santé. C'était comme ça dans mon temps ... en 1972. Pourquoi cela a-t-il été changé? Je n'en sais rien. Un professeur de physique serait-il nécessairement contre ça? Je ne sais pas. Moi pas en tout cas.

      Mais, même en sciences de la santé, il y faudrait des cours de physique et de chimie. Le tout serait sans doute moins mathématisé.

      Mais -et c'est là que vous serez surpris- dans le document de 2015 intitulé "Précisions sur les savoirs disciplinaires requis par les universités dans les programmes d’études préuniversitaires en sciences" (leur figure 3, en page 9), ce sont les universitaires en provenance des secteurs de la santé qui prisaient toujours au plus haut point les savoirs disciplinaires obligatoires de physique. Ils les prisaient même un peu plus que les universitaires du domaine des Sciences Pures ou des Sciences appliquées et génie.

      Robert Bernier

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 avril 2018 18 h 31

      En 1983 - 1985, le tronc commun obligatoire en Sciences consistait en (de mémoire):

      - 3 cours de math (103, 203, 105);
      - 3 cours de physique (mécanique, électromagnétisme, optique);
      - 2 cours de chimie (chimie analytique et chimie des solutions);
      - 1 cours de biologie (écologie).

      Ceux suivant le parcours Sciences de la santé ajoutaient un cours de chimie organique et un cours de biologie (humaine). Ceux en Sciences pures ajoutaient des cours additionnels de mathématiques (303, 307) et (ou) d'informatique.