Une policière représente une institution

Dans l’exercice de ses fonctions, une policière n’est pas juste une citoyenne.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans l’exercice de ses fonctions, une policière n’est pas juste une citoyenne.

Mettre une norme religieuse au coeur du fonctionnement des institutions publiques qui ont un pouvoir coercitif n’est absolument pas une mesure d’ouverture antiraciste.

En effet, le hidjab ne peut être réduit au statut de symbole. Les courants religieux et politiques qui en font la promotion le présentent, en situation de migration, comme un symbole qui est librement choisi. Il signifierait simplement qu’on a une identité musulmane, au même titre que d’autres signes, tels que le nom que l’on porte par exemple. En tant que symbole, sa régulation relèverait d’une intrusion indue de l’État dans la façon dont les femmes choisissent de s’habiller.

Mais dans les sociétés à majorité musulmane, ce n’est pas du tout en tant que symbole qu’il a été propagé. C’est plutôt en tant que norme de comportement, qui est porteuse de valeurs. Il fait l’objet depuis 50 ans de discussions religieuses de fond, d’études, d’injonctions, de significations contestées et de luttes politiques. Personne n’en fait la promotion pour des raisons autres que religieuses : ce sont des arguments religieux qui sont présentés, discutés, analysés, réfutés. Et, bien sûr, ces arguments ne font pas consensus. Mais, au-delà de ces arguments, une chose demeure : l’enjeu qui se joue autour du hidjab n’est pas celui d’un caprice vestimentaire. Il s’agit bien de la mise en oeuvre, de façon souple ou rigide, d’une norme religieuse. Et les revendications du droit de le porter sont des revendications de droits religieux.

Conviction religieuse

Même si les pressions sociales de l’entourage ont quelquefois un impact, c’est en général par conviction religieuse que la plupart des femmes le portent : conviction qu’il constitue une obligation, ou alors conviction que c’est un choix d’exprimer sa croyance religieuse comme on l’entend. Mais dans les deux cas, le référent est religieux. Si ce n’était pas par conviction religieuse, le port du voile aurait varié autant que tout autre vêtement, au gré de la température, de l’état d’esprit, des occasions sociales, etc. Ce n’est pas le cas. La constance du port du voile exprime une norme plus stable que le reste des vêtements. Il n’est pas du même ordre qu’un pendentif qu’on attache autour du cou ou du poignet.

Ni symbole de soumission, ni symbole d’inégalité, ni d’égalité non plus, ni symbole d’obscurantisme social. On ne peut dire ce qu’il symbolise tellement ses significations sont variables. Les discours hostiles au voile qui sont fondés sur de faux arguments ne font pas avancer le débat, bien au contraire. Les femmes qui le portent en Occident sont généralement affirmatives, peuvent même être combatives dans leurs luttes pour l’égalité et anticonformistes dans la pratique de leur carrière ou de leur sport préféré. En conséquence, il serait malvenu de réguler la mise en oeuvre de cette norme religieuse : toute citoyenne a le droit d’exprimer dans son apparence les normes religieuses auxquelles elle croit.

Mais voilà : dans l’exercice de ses fonctions, une policière n’est pas juste une citoyenne. C’est la représentante d’une institution qui a un pouvoir coercitif. Les lois qui encadrent son travail ont été établies par des Parlements successifs, mis au pouvoir démocratiquement par l’ensemble des citoyens et citoyennes et non pas par un groupe religieux spécifique. Cette policière a le pouvoir de faire appliquer ces lois de façon coercitive. En ayant affaire à une policière, il faut bien savoir à quel système de lois elle se réfère. C’est pour cela que les policiers et policières ont un uniforme, mais que les employés de l’État, par exemple, n’en ont pas.

Normes différentes

Il faut non seulement que les policiers et les policières adhèrent au système de lois qu’ils appliquent, mais aussi, et c’est fondamental, qu’ils manifestent cette adhésion, ou du moins qu’ils ne manifestent pas leur adhésion à un système de normes autre qui aurait préséance sur celui qu’ils représentent. Or tous les discours religieux qui incitent au port du hidjab expriment des normes différentes de celles qu’une policière montréalaise doit faire appliquer et affirment la préséance de ces normes sur les autres systèmes de normes « humains ». Une policière qui affiche un autre système de normes, même variable, qui pourrait même être libérateur pour elle, mais qui n’est pas celui qui a été déterminé par des processus démocratiques, et en vertu duquel l’État lui a donné un pouvoir de coercition, n’a pas la légitimité pour faire appliquer ce système coercitif.

Même si on fait abstraction de tous les débats qui entourent le hidjab dans les sociétés à majorité musulmane et des méthodes plus ou moins coercitives par lesquelles il a été popularisé, et même si l’on considère que porter le hidjab est un choix libre et protégé par la Constitution, le problème demeure entier pour une policière qui détient un pouvoir coercitif défini par des lois civiles. Affirmer par son vêtement l’adhésion à un système de normes autres — qu’elle estime supérieures — que celles qu’elle doit faire appliquer est hautement problématique.

Il faut donc espérer que nos élus cesseront de faire de la politique identitaire en voulant récolter quelques votes par-ci par-là. Une politique identitaire qui se prétend favorable aux minorités demeure une politique identitaire, et non pas une politique progressiste. Oui, il faut arrêter de s’énerver devant toute expression du retour au religieux qui caractérise de nombreuses cultures à travers la planète. Mais il faut savoir où mettre les limites. Les institutions qui ont un pouvoir de coercition direct et explicite, comme la police, la GRC ou les juges, doivent absolument conserver une apparence de neutralité normative. C’est une garantie de légitimité d’un système déjà trop fragilisé.

28 commentaires
  • Gilles Racette - Abonné 12 avril 2018 04 h 09

    Merci de l'avoir dit

    Je ne m'ennuye pas de 'mononcle' Denis, mais je déplore que madame Plante semble manquer carrément de jugement dans certains dossiers d' importance et qu'elle aurait intérêt a réfléchir un peu avant de parler (en Français) ,à moins qu'elle ne soit déjà elle même devenue une vieille politicienne déjà en train de magasiner des votes pour les prochaines élections,(à Montréal ou ailleurs) puisque le vent de fraicheur qui l'a amené là commence déjà a sentir pas mal moins bon, en fait, avons nous une nouvelle Mélanie Joly.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2018 15 h 53


      Bien d'accord avec vous M. Racette. J'ai bien aimé le texte de M. Antonius. N'en déplaise à la très Sainte rectitude politique, on peut être arabe sans être un fanatique religieux.

      Tous sont désappointés de la maire de Montréal. J'imagine que vous ne pouvez pas sortir le multiculturalisme des adeptes d'une gauche solidaire et matriarcale, oblige. Coderre était pire, mais choisir le candidat ou la candidate du moins pire, cela apporte toujours ses conséquences.

      La phrase tonitruante du texte de M. Antonius était celle-ci : « Personne n’en fait la promotion pour des raisons autres que religieuses : ce sont des arguments religieux qui sont présentés, discutés, analysés, réfutés ». Tous les symboles ostentatoires ont cette portée religieuse; de l’hijab au turban en passant par les soutanes. Le nier, c’est de mentir à son ami imaginaire, magique et extraterrestre préféré. ;-)

  • Denis Grenier - Abonné 12 avril 2018 07 h 23

    Port d'un vêtement

    Ai-je bien compris monsieur Antonius ? Toute personne en accord avec vos propos sur les normes différentes peut le confirmer à l'exception des représentants d'un parti politique. Permettez-vous à ces personnes de dire donner leur opinion politique comme vous le faites en appui à vos dires si ces personnes portent un vêtement religieux ?

  • Claude Bariteau - Abonné 12 avril 2018 07 h 25

    Voilà qui éclaire et trace la voie pour mieux cerner le problème.

    Voilà qui éclaire. Mais aussi trace la voie pour avancer sur les normes identitaires.

    M. Antonius, votre argumentaire sur le port de signes religieux chez les policières vaut aussi chez les policiers avec un turban et toutes personnes qui assument des fonctions coercitives de représentation de l’État. Reste toutefois les cas des fonctions se service qui ne sont pas coercitives.

    En notant que vous insistez sur la dimension religieuse qui demeure la principale source de conflits entre la religion et l’État, je me suis mis à penser que la question de l’identité religieuse est à la fois le talon d’Achille et la pierre angulaire des débats.

    Si on fait l’hypothèse que les habitants du Québec issus de l’immigration se retrouvent dans un univers majoritairement de gens de langue et de culture française, ce qui a toujours été le cas, le port de signes vestimentaires ou autres distincts de ces derniers sont des marqueurs de leurs distinctions.

    La question alors est alors la suivante : comme il n’y a pas de marqueurs identitaires coercitifs hors des postes d’autorité, pour quels motifs en tolérer dans les multiples fonctions de l’État ?

    Est-ce pour intégrer les gens de l’immigration ? Est-ce parce que l’État doit être neutre ?

    Poser le problème en ces termes banalise le fait que l’intégration passe par l’octroie de la citoyenneté et que, sans ce pouvoir détenu par le Québec, cet octroi ne devient-il pas la source principale des pressions pour que soient appliquées au Québec les règles canadiennes en matière de citoyenneté et de droits qu’elle confère.

    Une question se pose : les promoteurs de signes identitaires qui recourent aux droits individuels ne cherchent-ils pas à affirmer leur appartenance au Canada au Québec, ce qui va dans le sens contraire des vues des habitants qui y vivent ?

    La deuxième : si le Québec est un pays indépendant, le problème se poserait-il dans les mêmes termes. J’aimerais connaître votre position.

  • Caroline Mo - Inscrite 12 avril 2018 07 h 33

    soumission, inégalité, obscurantisme et pureté...

    Ni symbole de soumission, ni symbole d’inégalité, ni d’égalité non plus, ni symbole d’obscurantisme social.

    Je ne suis pas d'accord avec ça. Je travaille auprès des immigrants et ce sont eux qui m'ont appris qu'une femme voilée valait moins qu'un homme (permissions à demander au mari, pas d'héritage pour la femme, certificat de virginité pour la femme, opprobre envers les divorcées, etc.) et qu'une femme non voilée était une mécréante, une femme de mauvaise vie, un exemple à ne pas suivre.

    Ni hijab, ni turban pour les employés de l'État laïque du Québec payés par les contribuables.

    • André Joyal - Abonné 12 avril 2018 10 h 20

      «Ni symbole de soumission, ni symbole d’inégalité, ni d’égalité non plus, ni symbole d’obscurantisme social.»

      Je suis bien d'acord avec vous Mme Mo. j'invite notre sociologue de l'UQAM à écrire ue texte pour démondrer cette affirmtion qui me parait très constestable. Je lui suggère de prendre l'exemple,demeuré célèbre, de la garderie Baby-Loup de Chanteloup-les-Vignes en banlieue parisienne pour tenter de prétendre que le voile ne fait pas partie de l'islam politique.
      Pour nos gardeires à nous, le voile serait un signe de...pureté. Merci pour les mères des petites Québécoises de souche...

    • Rachad Antonius - Abonné 12 avril 2018 18 h 17

      Le hidjab pourrait signifer le conservatisme religieux, ou même l'obscurantisme, mais ce n'est pas automatique, et je ne suis pas sûr que ce soit généralisé EN CE MOMENT. La signification du voile a changé au cours des 30 ou 40 dernières années. Introduit par les courants islamistes qui lui donnent entre autres les significations que vous soulignez, il a été adopté par une majorité des femmes qui du coup lui ont donné d'autres significations. Ce que je dis c'est qu'on ne peut pas présumer du sens précis qu'une femme qui porte le hidjab donne à ce vêtement. Je connais des femmes athées, en Égypte, qui le portent pour qu'on ne les embête pas ...

  • Jean-François Trottier - Abonné 12 avril 2018 07 h 48

    L'immense différence entre la foi et la religion

    La foi n'est pas la religion et inversement.

    Beaucoup, que dis-je, énormément de personnes dans le monde pratiquent une religion sans croire. L'inverse est encore plus vrai.
    La foi est entièrement, totalement et intrijnsèquement une question qui regarde chaque individu. C'est une question plus que personnelle, intime.

    La religion est affaire de code de vie, de pratiques et, c'est là que le bât blesse, de morale commune partagée entre eux par des individus sous l'égide de quelques personnes... ou pas, ce qui est plutôt rare mais existe.

    En clair, et ici je parle principalement des monothéismes, les religions placent une morale et tous ses codes au-dessus de la loi. Ce sont des idéologies.

    Selon les morales religieuses, et principalement en ce qui concerne la sexualité mais pas seulement (et de loin!), il existe des règles qui dépassent celles édictées par la communauté humaine. Le plus simple exemple en est, d'abord, les gouvernement Islamiques dont le code de vie colle à une et une seule lecture de la Charia. Mais le KKK aussi se rapportait à Dieu, et aucun président des USA ne peut être élu sans passer au crible de la "bonne vie religieuse".

    Dès que des communautés dans le monde imposent les lois d'une religion à leur État, le danger est réel et immédiat partout dans le monde.

    C'est par essence que les religions monothéistes sont exclusives, i.e. non-inclusives.

    Par respect pour la foi et chaque religion, par respect pour moi et les miens, aucune trace de religion ne peut paraître chez les personnes qui peuvent avoir autorité sur les autres.

    Tout signe religieux dit nettement "ma loi est supérieure à la tienne", comme n'importe quel drapeau dit "je me réclame de tel pays et pas des autres". Ce n'est pas l'individu qui le dit, c'est le symbole, que la personne qui le porte en soit consciente ou pas.

    Je ne veux pas subir des idéologies pour lesquelles je n'ai pas voté. Ai-je droit à ce respect minimal ?