La Société du patrimoine des Beaucerons en danger

La riche mémoire collective des Beaucerons mérite d’être entretenue et cultivée, et donc lue et relue au travers de ses brillants vestiges, estime l'auteur. Sur la photo, la Maison de la culture de Saint-Joseph-de-Beauce. 
Photo: Jean-Stéphane Vachon La riche mémoire collective des Beaucerons mérite d’être entretenue et cultivée, et donc lue et relue au travers de ses brillants vestiges, estime l'auteur. Sur la photo, la Maison de la culture de Saint-Joseph-de-Beauce. 

Pourquoi un chercheur européen serait-il conduit à prêter attention à l’article de Jean-François Nadeau paru dans Le Devoir du 29 mars, « Les archives historiques de la Beauce ne sont plus accessibles » ? Bien plus, de quel droit peut-il s’estimer concerné et même personnellement touché par la perte de l’agrément dont bénéficiait jusqu’alors la Société du patrimoine des Beaucerons (SPB) auprès du ministère de la Culture et des Communications du Québec ? Ne peut-on voir là une marque d’ingérence indue ? Sans doute, mais chacun sait que non-ingérence n’exclut nullement non-indifférence…

En effet, dans le cadre d’une recherche consacrée à l’évolution socio-économique de la Beauce, j’ai assidûment fréquenté la salle de consultation des archives de la SPB et maintes fois bénéficié de la science et du savoir-faire de son archiviste, Daniel Carrier, qui en a constamment animé le développement. Sans cet accueil inconditionnel qui m’a permis l’accès à de très riches collections, je n’aurais pas été en mesure de conduire mon projet de recherche. Parmi tant de cartons ouverts et de dossiers consultés, me revient notamment à l’esprit celui qui est consacré à l’incendie, en septembre 1972, de la totalité des vastes locaux industriels — 100 000 pieds carrés — de la Glendale. L’implantation de cet établissement d’une entreprise ontarienne, spécialisé dans la fabrication de maisons mobiles et attiré à Saint-Joseph-de-Beauce par un trio de visionnaires, avait été à l’origine, six ans plus tôt, du sursaut industriel et du salut économique de la ville et de sa région. Sur la base d’un rapide et solide accord entre le gérant de l’entreprise, le syndicat et le maire de la ville, l’immédiate reconstruction des installations par les 260 employés ainsi que par des habitants a permis la sortie de la première maison 45 jours seulement après le sinistre. Le gouverneur général du Canada, Roland Mitchener, est venu lui-même visiter le chantier et planter quelques clous pour célébrer l’exemplarité de cette très inédite « grande corvée », qui ne pouvait se clôturer que par la célébration de la messe de la résurrection.

Le présent a un passé

L’évocation de cet événement, qui, comme bien d’autres, a marqué de son empreinte la société beauceronne, va bien au-delà du regret, aussi profond soit-il, susceptible d’animer un chercheur confronté à la fermeture d’un outil de recherche documentaire irremplaçable et inégalable. Elle entend aussi et surtout signifier que le présent a un passé, qui remonte à la création de seigneuries dans les années 1730 et qui fut la matrice d’une société beauceronne volontiers présentée, par les Beaucerons eux-mêmes, comme « tricotée serré ». Sa riche mémoire collective mérite d’être entretenue et cultivée, et donc lue et relue au travers de ses brillants vestiges.

La Beauce est longtemps demeurée à la marge de la Révolution tranquille sur le plan à la fois de l’économie et de l’éducation, et son décollage économique fut alors tenu pour improbable. S’il est une leçon que j’ai tirée de ma recherche et des nombreux entretiens que j’ai conduits dans chacune des trois MRC de la région, c’est assurément celle-ci : le développement de ce qu’il fut convenu d’appeler, dans le dernier quart du XXe siècle, le « petit Japon » demeure non seulement énigmatique, mais sans aucun doute incompréhensible sans le recours à la recherche historique. Ce qui est en jeu, ce n’est donc pas seulement le sauvetage d’un simple centre d’archives, ce qui serait déjà fort honorable, ce sont véritablement la conservation et la possibilité de consultation du passé d’une région résiliente et réfractaire qui a construit sa survie puis son développement en prenant appui sur le fort sentiment d’appartenance territoriale des « jarrets noirs » et sur des relations de confiance qui associent coopération et compétition. L’enjeu n’est autre que la survivance des « archives intérieures » de la Beauce, et donc aussi celle de la société patrimoniale qui s’est donné pour mission de sauver et de faire connaître ce fondement mémoriel.

Ce maintien, désormais entre les mains du gouvernement québécois, dépend de choix politico-financiers. Il impose aussi peut-être une forte et salutaire mobilisation des acteurs institutionnels et économiques régionaux eux-mêmes. Les chefs d’entreprise (ceux de Pomerleau, Canam, Maax, Victor Innovatex, Garaga…, parmi des centaines d’autres) ont en effet construit leur succès entrepreneurial sur les valeurs singulières de leur région, dont les quelque 800 000 documents conservés par la SPB portent trace et témoignage.

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3 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 11 avril 2018 07 h 25

    Pourtant la Beauce...

    ...n'est-elle pas reconnue comme étant un «château fort du conservatisme» au Québec? Tout dépend sans doute de ce que l'on désigne par ce mot. Y a-t-il encore ce «fort sentiment d'appartenance territorial» chez les jarrets noirs ou ne sont-ils pas plutôt devenus une antenne québécoise du néolibéralisme étasunien? Leur réaction à cette réelle menace culturelle qui pèse sur leurs archives intérieures nous en dira plus long sur le «sens» de leur conservatisme.

  • Michelle Paquet - Abonnée 11 avril 2018 09 h 18

    La Beauce,terre de mes aïeux et de mes espoirs !

    Le silence des autorités de St-Joseph-de-Beauce devant l’incertitude sur l’avenir de la Société du Patrimoine a de quoi inquiéter sur les intentions véritables de la Mairie ou leur insouciance face aux repères de l’identite´
    beauceronne que tant de gens nous envient.
    300 bonnes volontés à 100$ par tête suffiraient pour garantir une année de relance de ce joyau!
    J’en suis ! A qui faire le chèque ?

    Autre solution: tout transférer à la Société historique de Bellechasse qui nous semble de loin plus animée !

  • Gilles Théberge - Abonné 11 avril 2018 12 h 34

    Je pense que l’histoire appartient à tout le monde. Je ne comprends pas la gêne qu’éprlive le chercheur. Ce qui serait banal concernant les indiens, de nombreux exemples concernant les innus de la côte nord deviendrait gênant pour nous?

    Et elle permet d’expliquer, ce qui étant donné la tendance naturelle à l’oubli, serait vite enfoui dans les poubelles de l’histoire.