Au-delà du cliché de la location d’utérus

Selon les auteurs, la majorité des ententes de gestation pour autrui se déroulent bien et à la satisfaction de l’ensemble des personnes impliquées.
Photo: Johan Ordonez Agence France-Presse Selon les auteurs, la majorité des ententes de gestation pour autrui se déroulent bien et à la satisfaction de l’ensemble des personnes impliquées.

Le recours à la gestation pour autrui (GPA) fait les manchettes. Nous constatons, dans l’ensemble des textes d’opinion publiés sur le sujet, que le pouvoir décisionnel des femmes en matière de procréation est encore aujourd’hui un motif de controverses, au point que — comble de l’ironie — le point de vue de celles directement concernées par le sujet est évacué de la discussion. Ne pas tenir compte des expériences vécues par les femmes porteuses et de leur agentivité participe à leur infantilisation tout en niant leurs regards singuliers sur la pratique.

Les amalgames douteux et les raccourcis déconnectés des données empiriques qui circulent actuellement dans les médias inhibent l’émergence d’un dialogue raisonné sur la question. La pratique de GPA n’est pas en soi une atteinte à la dignité humaine, c’est plutôt le « flou juridique » actuel concernant les dépenses admissibles et l’absence d’encadrement législatif au Québec qui fragilisent le parcours des femmes et des hommes impliqués dans une telle entente.

En tant qu’autorité fédérale responsable de l’élaboration des politiques relevant de la Loi sur la procréation assistée et de leur application, Santé Canada ne dispose pas de mécanismes de contrôle pour vérifier la conformité des ententes de GPA au regard des dispositions de la Loi. Surtout, les dépenses admissibles ne sont toujours pas réglementées. Ainsi, une femme ne peut pas être rémunérée pour porter un enfant pour autrui, mais peut se faire rembourser les dépenses liées à sa grossesse, par exemple les vêtements de maternité, les médicaments et les déplacements pour les rendez-vous médicaux. Les conditions particulières de chaque entente de GPA font en sorte qu’il est difficile de déterminer quelles dépenses sont admissibles ou non, et dans quelles circonstances les reçus sont requis. En pratique, il n’y a pas de procédure officielle pour guider les personnes impliquées dans l’élaboration de leur entente et sa teneur sur le plan financier, ce qu’ont dénoncé les femmes porteuses et parents d’intention qui participent aux recherches que nous conduisons.

Tempête médiatique

Le tabou et les positions idéologiques entourant la rétribution ou, du moins, le versement d’une certaine forme de dédommagement empêchent toutefois toute discussion collective visant à assurer que les femmes porteuses ne se retrouvent pas financièrement désavantagées lorsqu’elles acceptent de collaborer au projet parental d’autrui. La rhétorique du don comme « cadeau de vie » donne préséance au dévouement de soi et au caractère altruiste du geste de porter un enfant pour autrui, tout en reléguant au second plan les considérations financières et matérielles de la GPA, composantes pourtant essentielles pour le bien-être des femmes qui choisissent de s’impliquer dans ce labeur reproductif.

Toute référence à l’aspect financier débouche immédiatement sur un contre-discours avilissant le geste, le comparant à « l’achat » d’un enfant chosifié en bien de consommation ou à la « location d’utérus ». Cela apparaît d’autant plus paradoxal que personne ne semble dénoncer le fait que les intermédiaires qui participent parfois à la réalisation d’un projet parental par GPA — juristes, professionnels des cliniques de fertilité, employés des agences — reçoivent une rétribution pour leurs services. Les femmes porteuses se retrouvent ainsi malgré elles au coeur d’une tempête médiatique les réduisant de façon caricaturale à de simples victimes exploitées par des couples retors et riches en mal d’enfant.

Ce portrait réducteur de la pratique et passe sous silence un constat pourtant essentiel : la vaste majorité des ententes de GPA se déroulent bien et à la satisfaction de l’ensemble des personnes impliquées. Plusieurs études menées en Occident — dont les nôtres — témoignent en effet du fort lien relationnel noué entre les parents d’intention et la femme porteuse, et de la fierté ressentie par cette dernière d’avoir « donné naissance à une famille ». Il est ainsi démontré que les parents maintiennent très souvent les contacts avec la femme porteuse, et ce, des années après la naissance de l’enfant, ce qui contredit le portrait déshumanisant et purement contractuel dépeint par les détracteurs de la GPA qui font fi des savoirs scientifiques actuels.

Même si la plupart des études tendent à démontrer que la pratique semble être positive et satisfaisante pour l’ensemble des parties, loin de nous l’idée de dépeindre une vision idyllique de la GPA. C’est la raison pour laquelle le droit apparaît être un garant majeur pour assurer la protection et la sécurité des personnes impliquées dans un tel processus. La discussion concernant la régulation de la GPA doit se poursuivre, mais elle doit se faire en tenant compte de l’état actuel de la recherche à ce sujet. Ce n’est que de cette façon que nous pourrons formuler une régulation qui soit conséquente et au service du mieux-être des personnes impliquées dans les ententes de GPA, non seulement les femmes porteuses et les parents d’intention, mais également les enfants ainsi nés.

15 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 9 avril 2018 07 h 28

    Le "labeur reproductif"

    Je trouve cette lettre condescendante. Les partisans de l'interdiction totale de la location d'utérus seraient des gens victimes de tabous faisant fi des données empiriques. Ah! les fameuses données probantes.

    Cette lettre s'appuie sur le principe du bras dans le tordeur, ou de la cage à homard, en disant essentiellement qu'il n'y a rien à faire puisque ça se fait déjà et que des intermédiaires impliqués (jutristes, professionels de cliniques, etc.), de toute façon, reçoivent déjà une rétribution pour leurs services. Alors pourquoi pas la prêteuse d'uterus? Quelle injustice!

    Quant à l'expression "louer son utérus" que les auteurs n'aiment pas, je les comprends. Ça fait toujours mal quand une réalité exprimée en trois mots rentre dans les flancs des "données empiriques".

    Mais revenons aux vraies affaires. Les auteurs parlent de "labeur reproductif". Le mot labeur a le mérite d'être clair. Monsieur Lavoie, madame Côté, seriez-vous d'accord à ce que les écoles présentent le travail de femme porteuse aux jeunes filles comme un travail légitime et une façon comme une autre pour elles d'avoir un revenu d'appoint plus tard dans leur vie?

    Prenez votre temps...

    • Johanne St-Amour - Abonnée 9 avril 2018 09 h 33

      Déjà le titre traduit la façon très banale dont on traite un sujet si important: on parle du «cliché» de la location de l'utérus!!! Faut le faire!
      La marchandisation du corps des femmes est ici minimisé. Encore plus la marchandisation d'un enfant, bien souvent choisi sur commande!
      Il semble que le gouvernement libéral n'a que faire de la marchandisation du corps des femmes, M. Justin Trudeau et M. Anthony Housefather, le «mandataire» du projet de loi qui veut décriminaliser le paiment des femmes qui deviendront des incubateurs à louer (où on n'y verra aucune femme financièrement aisée, cela dit en passant.), tentant d'en faire la promotion comme d'une autonomisation (empowerment) pour les femmes et d'un droit à l'enfant. Notamment le droit à un enfant génétiquement lié. Sinon, pourquoi ne pas promouvoir l'adoption et y inclure l'évaluation des compétences parentales et motivations des commanditaires de ces femmes-incubateurs?
      Ce gouvernement semble ramener les femmes à de la chair à fabriquer des bébés ou encore à satisfaire les désirs et fantasmes des hommes dans la prostitution, vu son envie, également, de mettre de côté le projet de loi C-452 qui inverserait le fardeau de la preuve dans le cas de proxénétisme et de traite humaine pour le remplacer par un projet C-38 qui satisferait davantage les lobbys proprostitution.
      Et ça ose se dire féministe!!!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 9 avril 2018 11 h 02

      Une approche néo-libérale individualiste?
      À remarquer également que les auteurs de l'article font complètement fi des enjeux fondamentaux liés à la GPA, soit des enjeux éthiques, économiques ( à part souligner le pactole qu'en récoltent des juristes, les professionnels des cliniques de fertilité et les employés des agences) et des enjeux sociaux.
      Une analyse qui manque sérieusement de profondeur!

  • Johanne St-Amour - Abonnée 9 avril 2018 08 h 45

    Les commanditaires désirent avant tout un enfant génétiquement lié

    L'intention première des commanditaires pour l'utilisation d'une femme qui porterait un enfant, est avant tout purement égoïste et narcissique puisque ceux-ci désirent avant tout un enfant qui leur est génétiquement lié. De plus, ces commanditaires, au contraire des personnes qui désirent adopter, ne font l'objet d'aucune étude afin d'évaluer leurs compétences et leurs motivations.
    Dans ces études auxquelles vous vous référez, mais dont vous ne glissez mot, combien y a-t-il de femmes aisées financièrement qui acceptent de porter un enfant? Vous êtes conscients que ce marché attirera avant tout des femmes vulnérables et moins aisées financièrement. Comme dans ces usines à femmes-incubateurs en Inde ou au Mexique, entre autres. Quelles étaient, d'après vous, les motivations d'un homme riche Japonais qui a utilisé treize femmes en même temps afin d'avoir treize enfants???
    Au moins, vous touchez un bon point en mentionnant que les juristes, les professionnels des cliniques de fertilité et les employés des agences sont fort bien rémunérés pour la marchandisation qu'ils effectuent. Une industrie qui passe outre l'achat d'un enfant - souvent choisi sur commande comme l'aurait fait Joël Legendre par exemple - qui aura à vivre les conséquences de cette gestation (et parfois d'un certain eugénisme). Et de la marchandisation du corps des femmes, bien entendu!

    • Raymond Labelle - Abonné 9 avril 2018 11 h 38

      En effet Mme Saint-Amour, le seul but de ce recours pour ses commanditaires est d'avoir un enfant génétiquement lié à ces commanditaires. C'est un fait. Il s'agit là du premier fait à reconnaître lorsqu'on discute de ce sujet.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 9 avril 2018 08 h 48

    De l'agentivité des femmes


    Il fut un temps où les femmes ne jouissaient de la reconnaissance sociale que dans la mesure où les fonctions qu'elles y exerçaient étaient dans le prolongement de leurs rôles domestiques, subalternation comprise, comme en témoignait au plan financier le fait que ce travail était ou bien bénévole ou bien soumis à un régime de rétribution sous la forme d'une «compensation» destiné à pallier le fait qu'elles ne pouvaient s'adonner pleinement aux tâches les plus conformes à leur nature. Les femmes n'ont pleinement accès au monde du travail que pour autant qu'elles peuvent, comme les hommes, y poursuivre des fins de réalisation personnelle (familiale comprise) et de se donner les moyens d'y pourvoir de façon autonome. Le débat autour de la rémunération des GPA est peut-être le symptôme de ce que cette reconnaissance de l'agentivité des femmes en tant que personnes n'est pas encore accomplie et qu'elle repose encore au moins en partie sur un régime paternaliste de concessions. Un beau test. Il risque pourtant d'être éludé au nom de considération humanitaires qui ne sont pas futiles... mais qui ne l'étaient pas davantage avant que la question de la rétribution soit soulevée.

  • Marc Davignon - Abonné 9 avril 2018 08 h 57

    Ouf!

    Si certains avilissent les «GPA», vous, vous la décrivez comme les comptoirs pour votre nouvelle cuisine (votre «intention», ce qui n'est pas une intentionnalité!).

    Alors, si les comptoirs arrivent avec une «puck», que faire? HA! Vous avez une contracte tout comme il faut pour faire respecter vos droits!

    En effet, les comptoirs devaient être livrés selon les spécifications stipulées dans le contrat.

    Il est beau votre monde. Avez-vous fait des études sur les cas de vassalité moderne? Pourquoi pas? Pourquoi ne louer qu'une seule partie du corps? Avec un bon contrat, il n'y a jamais de problème.

    Allez, hop! Le contrat stipule que l'enfant doit être vivant et exempt de toute maladie.

    Vous croyez cela cynique, vous vous trompez!

  • Paul Gagnon - Inscrit 9 avril 2018 10 h 58

    Les Stella de la GPA en marche!

    Il n'y a pas d'arguments trop spécieux pour justifier l'injustifiable : à savoir le commerce d'êtres humains.