La Bolduc, la chanteuse la plus populaire du Québec

Selon l’auteur, Mary Travers, dite La Bolduc, a transformé le paysage de la chanson québécoise et développé l’art de raconter le quotidien des gens ordinaires dans la langue du peuple.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada, Fonds Philippe Laframboise Selon l’auteur, Mary Travers, dite La Bolduc, a transformé le paysage de la chanson québécoise et développé l’art de raconter le quotidien des gens ordinaires dans la langue du peuple.

Il faut parfois que la vie d’un personnage soit portée à l’écran pour réaliser sa grandeur. L’histoire de Mary Travers, dite La Bolduc, raconte la vie d’une simple ménagère d’origine gaspésienne devenue une véritable star de l’industrie du disque des années 1930. Pionnière des pionnières en ce domaine, elle mérite le titre de « Reine des chanteurs folkloriques canadiens ». Retour sur l’une des plus grandes de son époque.

Mary Travers naît à Newport, le 4 juin 1894, d’une famille modeste. Son père, Lawrence Travers, est de souche irlandaise, et sa mère, Adéline Cyr, est une Canadienne française. Elle plonge dans la musique par son père, qui lui apprend à jouer du violon, de l’accordéon et de l’harmonica. À 12 ans, on l’aperçoit dans les veillés de musique du village et lors des mariages. En 1907, à 13 ans, elle quitte Newport pour s’installer avec sa demi-soeur à Montréal. Comme bien des jeunes Gaspésiennes de son époque, elle devient ménagère dans une famille bourgeoise afin de venir en aide à sa famille.

À l’été 1914, Mary se marie puis devient couturière. La musique, sans être une passion, lui permet d’arrondir les fins de mois, une simple façon de survivre. Rapidement, on réclame madame Bolduc qui, dans un monde d’hommes, prend évidemment le nom de son mari, Edmond Bolduc.

En 1928, sa carrière professionnelle connaît une envolée fulgurante. La Bolduc participe à une veillée de musiciens au Monument-National, diffusée sur les ondes de la station CKAC. Après l’émission, la vie familiale bascule totalement. En quelques mois, elle enregistre son premier disque en accompagnant le chanteur Ovila Légaré, en plus d’être repérée par la compagnie de disque Starr.

Décembre 1929, quelques semaines après le jeudi noir à la Bourse de New York, La Bolduc sort un premier disque sur lequel on retrouve La cuisinière. À Montréal, rue Sainte-Catherine, c’est la folie : 10 000 disques sont vendus en 30 jours. Mary Travers devient la chanteuse la plus populaire du Québec, ce qui n’est pas sans troubler son mari, qui voit « sa femme » assurer la survie de la famille. Mary Travers réalise l’impossible en devenant la première Québécoise à gagner sa vie comme chanteuse, auteure, compositrice et interprète de la chanson au Québec. Le tout dans un contexte l’empêchant de signer un chèque ou d’accepter des contrats sans l’accord de son mari.

Un apport majeur

La Bolduc transforme le paysage de la chanson québécoise. Elle développe l’art de raconter le quotidien des gens ordinaires dans la langue du peuple. Bien qu’elle ne soit pas la seule à écrire ses propres textes, l’univers dans lequel elle puise son inspiration, lui, est unique. Aussi, le style de ses contemporains est ancré dans la chansonnette française ou dans des adaptations de chansons américaines. La Bolduc, elle, n’emprunte pas de style. Elle forge le sien. Les refrains sont turlutés, l’harmonica est bien présent entre les couplets et ses chansons se démarquent par son accent, son humour distinctif et son désir de raconter la vie des gens ordinaires.

La Bolduc en arrive à enregistrer un nouveau disque par mois. Composées dans la cuisine, ses chansons sont inspirées du folklore qu’elle connaît. Elles sont remplies de situations, d’anecdotes et de personnages qui font rire les gens en des temps difficiles, la Gaspésie y occupant une place de choix. En pleine crise économique, les gens s’accrochent à sa musique. Elle est la voix des plus démunis, des chômeurs, des ouvriers exploités, des mères de famille qui élèvent une trâlée d’enfants dans la misère.

À l’automne 1930, elle présente ses premiers spectacles dans les sous-sols d’église ou les salles de cinéma. Le public connaît toutes les paroles. Sa popularité atteint des sommets. Elle passe de la pauvreté au succès et à la richesse en deux ans. En 1932, la crise ralentit la production et la vente de disques. La chansonnière part en tournée avec Jean Grimaldi. La crise apaisée, elle enregistre de nouveau pour repartir en tournée en Nouvelle-Angleterre.

En juin 1936, Grimaldi et La Bolduc partent à l’assaut du Québec avec Olivier Guimond, Manda Parent, Rose Ouellette… Sur la route, un accident survient. Une blessure à la jambe de La Bolduc se transforme en tumeur maligne, ce qui lui fait perdre l’inspiration pour écrire. Elle enregistre ses derniers disques en 1939, Grimaldi l’invitant à tourner une nouvelle fois en Nouvelle-Angleterre. À son retour, le cancer s’est aggravé. Il aura raison d’elle le 20 février 1941. Elle a 46 ans. La Bolduc repose au cimetière Notre-Dame-des-Neiges de Montréal parmi de nombreuses autres célébrités. L’année précédant son décès, le droit de vote est enfin accordé aux femmes, le Québec étant la dernière province canadienne a résisté à ce droit plus qu’élémentaire.

Auteure-compositrice-interprète et musicienne autodidacte, La Bolduc, que certaines personnes ont déjà snobée (encore aujourd’hui) à cause de son accent et de son attirance naturelle pour le peuple, est toujours considérée comme la première « chansonnière » du Québec. La voilà passée à l’histoire.

(Une première version de ce texte avait été publiée en février dans le journal gaspésien Le Graffici.)