Lettre d’un «jeune» et d’un «vieux» pour une «clause égalité»

Il y a un an, des centaines de citoyens avaient pris la rue spontanément afin de s’opposer à ce détournement massif de fonds publics dans les poches des grands patrons de Bombardier, rappellent les auteurs. 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Il y a un an, des centaines de citoyens avaient pris la rue spontanément afin de s’opposer à ce détournement massif de fonds publics dans les poches des grands patrons de Bombardier, rappellent les auteurs. 

Le Québec souligne ces jours-ci un bien triste anniversaire. Il y a un an, la hausse spectaculaire de la rémunération des hauts dirigeants de Bombardier, à peine quelques mois après que le gouvernement du Québec eut investi 1,3 milliard de dollars dans l’entreprise, suscitait l’indignation. Des centaines de citoyens et citoyennes avaient même pris la rue spontanément afin de s’opposer à ce détournement massif de fonds publics dans les poches des grands patrons de Bombardier. Un sondage avait confirmé l’étendue de la grogne : 93 % des Québécois s’opposaient à cette hausse odieuse. Tous les partis politiques avaient joint leur voix à celle des citoyens et citoyennes, dénonçant vertement la situation.

Un an plus tard, rien n’a changé. Pire encore, il y a quelques jours, malgré le licenciement d’employés québécois et la cession gratuite du contrôle de la CSeries à Airbus, les cinq plus hauts dirigeants de l’entreprise se sont à nouveau octroyé une augmentation de 12,3 %. Leur rémunération totale a ainsi atteint 39 millions en 2017. À lui seul, le p.-d.g. Alain Bellemare a reçu 13,7 millions, soit une hausse de 12 % depuis l’an dernier. Cela représente plus de 340 fois le salaire de l’employé le moins bien payé chez Bombardier. Pour une entreprise ayant eu besoin des fonds publics à de très nombreuses reprises pour se maintenir à flot, un tel écart est moralement inacceptable.

Les Québécois et Québécoises sont prêts à ce que l’argent public serve à développer l’économie du Québec, en créant ou en conservant de bons emplois partout sur le territoire. Mais ce que l’indignation de l’an dernier a démontré, c’est qu’ils n’acceptent pas que l’argent provenant de leurs impôts soit détourné dans les poches des ultrariches. Il est socialement inadmissible que les fonds publics servent, directement ou indirectement, à financer des primes astronomiques, alors que près d’un million de personnes au Québec gagnent moins de 15 $ l’heure.

Inégalités sociales

L’augmentation des inégalités sociales est un fléau économique et social maintenant dénoncé de toutes parts. D’Oxfam au FMI en passant par le Forum économique de Davos, tout le monde s’entend désormais pour dire que l’affaiblissement de la classe moyenne, combiné à l’explosion des revenus du 1 % le plus riche, crée une situation de plus en plus explosive. La cohésion sociale et l’égalité démocratique sont en jeu.

Dans ce contexte, les États ont plus que jamais la responsabilité d’agir en modérateur plutôt qu’en catalyseur des inégalités. Cela est aussi vrai pour l’État québécois, qui doit refuser que ses subventions, prêts et investissements alimentent la dangereuse spirale vers le haut à laquelle se prêtent les directions des grandes entreprises. L’explosion des rémunérations des grands patrons doit être bridée et non alimentée par les investissements publics. De moins en moins de gens acceptent que la classe politique encourage un système qui alimente, voire glorifie, les inégalités. C’est plutôt le contraire qu’il faut faire : remettre l’économie au service de la majorité.

En ce sens, la « clause Bombardier » proposée récemment par Québec solidaire est un pas dans la bonne direction. En proposant de rendre conditionnels les investissements publics dans une entreprise privée au respect d’un ratio 30 pour 1 entre la rémunération du plus haut patron et celle de l’employé le moins bien payé, les solidaires ont le mérite de mettre le doigt sur le bobo et de proposer un début de solution. À ce jour, il s’agit du seul parti politique à avoir eu le courage politique d’en proposer une.

Six décennies séparent les deux auteurs de ce texte : l’un a connu une époque où le développement économique était encore soumis au respect de valeurs comme l’égalité des chances et la justice sociale, l’autre a grandi dans un monde où les inégalités n’ont fait qu’augmenter. Nos trajectoires diffèrent, mais notre conclusion est la même : le décrochage grandissant entre la rémunération des hauts dirigeants d’entreprises et le niveau de vie général des Québécois et des Québécoises est un grave danger pour notre démocratie. Les scandales comme celui de l’an dernier alimentent le cynisme. Nous disons : plus jamais.

10 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 7 avril 2018 08 h 00

    Patriotisme naïf

    Les Québécois ont-ils sauvé Bombardier avec l'argent public par patriotisme naïf, alors que les boss de Bombardier s'en moquent du Québec ? Même pour un croyant convaincu des vertus du système capitaliste, de la rémunération à la performance, ces augmentations de salaire ne sont aucunement justifiées par la performance des ces dirigeants qui ont presque mené l'entreprise à la faillite. Québec aurait pu conditionner son aide à une baisse de paye, au moins symbolique.

  • Jean-Guy Lebel - Abonné 7 avril 2018 10 h 02

    À marteler

    Il faut dire et redire le danger de creuser ce fameux fossé puisque le seul sens moral ne semble pas suffire. Merci à vous deux d’écrire notre indignation.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 avril 2018 11 h 27

    Le boomerang de M. Béland

    Les auteurs doivent certainement être félicités pour leur combat en faveur de plus de justice sociale.

    Il est toujours hasardeux de lancer des roches aux autres lorsqu’on habite une maison de verre.

    On doit se rappeler des nombreuses fraudes commises par Desjardins Sécurité financière (DSF) à l’époque où M. Béland avait autorité sur cette institution.

    En effet, en aout 2017, DSF a été condamné à payer 1,5 million$ pour deux fraudes dont l’une s’est étendue sur onze ans et a rapporté 22 millions$ à DSF et 1,7 million$ à la Fédération des Caisses populaires. Cette fraude a fait 127 784 victimes parmi les détenteurs d’un prêt _étudiant_.

    Je suis donc heureux de voir que les deux signataires de cette lettre sont, malgré tout, devenus de bons amis.

    Quant à l’autre fraude, à l’assurance épargne, DSF a dû payer une pénalité de 450 000$.

    Cela ne comprend pas l’assurance solde de crédit applicable à leur carte VISA Desjardins, vendue par télémarketing comme étant gratuite, alors que cela n’était pas le cas.

    Éviter que la haute finance ne fraude le pauvre monde est une autre façon de lutter contre les inégalités sociales.

    Conséquemment, j’inviterais M. Béland à utiliser toute l’influence qu’il possède auprès des Caisses populaires afin qu’elles améliorent leur éthique commerciale.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 avril 2018 14 h 53

      Petite précision : à l’époque de la fausse représentation au sujet de l’assurance solde de crédit, j’avais écrit à M. Béland pour réclamer la démission des fraudeurs de DSF. Si M. Béland avait donné suite à cette suggestion, la bonne foi de Desjardins lui aurait valu une sanction plus douce de la part des tribunaux.

      Malheureusement, M. Béland ne s’est même pas donné la peine d’accuser réception de ma lettre.

      Ceci étant dit, je suis heureux d’avoir de ses nouvelles et je me réjouis de voir les belles dispositions anticapitalistes qu’il partage maintenant avec Québec Solidaire.

      C’est touchant.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 7 avril 2018 11 h 30

    JEUNE-VIEUX, ENCORE UN GHETTO

    Excusez, mais le discours « jeune-vieux », comme « femme-homme », « immigrant-natif », etc. me paraît d'un autre siècle...

    • Marc Therrien - Abonné 7 avril 2018 17 h 23

      Un discours "jeunes-vieux" d'un autre siècle sans pour autant parler de 100 ans passés. Disons de la fin du siècle dernier, dans les années 1990, avant que le développement du management intergénérationnel prenne tout son essor au 21 ème siècle.

      Marc Therrien

  • René Cormier - Abonné 7 avril 2018 16 h 21

    Attention au ratio 30 pour un

    Je concours à l'analyse de MM Dubois et Béland. L'accaparement des richesses par le 1 % est inacceptable. Il mène à l'injustice et à la pauvreté qui mène à la délinquance avec tout ce qui s'en suit.
    Par contre, mettre de l'avant le principe qu'un ratio de 30 pour 1 serait acceptable justifierait la multiplication des écarts et l'enrichissemement global du 1 %. Pensez à M. Barrette et le salaire des médecins spécialistes, un ration de 30/1 équivaudrait à un 1 500 000 $ / 50 000 $. Pourquoi ce ratio ne s'appliquerait pas également aux dirigeants des sociétés d'état? 30/1 pour les hauts dirigeants, 25/1 pour les plus bas, etc...
    A l'exception de quelques individus composant ce 1 %, l'application d'un tel ratio n'apparapit pas garantir à une meilleur équité ou justice sociale.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 avril 2018 13 h 42

      C'est que le ratio est enfermé dans l'entreprise qui a ses propres frontières. Si vous voulez parler sérieusement d'équité sociale vous ne pouvez pas vous en tenir a ces frontières toutes privées que sont celles des entreprises. Même celles publiques comme le démontre votre exemple du domaine de la santé.

      Ensuite il faut cassé ce cliché du 1%. Cassé cette idée que ce 1% est le fait d'un personnage inconnu très très loin de nous-mêmes. Ce 1% c'est en fait 0.7% de la population mondiale, mais 3% de la population canadienne, qui elle compte pour 0.5% de la population mondiale. Du coup il y a pas de monde d'ici qui embarquent dans la petite chaloupe de 1% qui devient ainsi un peu plus paquebot...

      Et la plage sociale de l'équité de n'est pas l'obscure "classe moyenne".
      Moyenne de quoi au juste ??

      Si l'on suit le discours des deux auteurs ici cette classe moyenne c'est tout le monde sauf le 1%.
      Mais le rapport sur les inégalités mondiale 2018, auquel a participer Thomas Piketty, donne pour 2016, "le décile supérieur (les 10 % des revenus les plus élevés) a perçu 47 % du revenu national aux États-Unis/Canada, contre 34 % en 1980". Les inégalités sont donc loin de se confiner dans le rapport 1% versus 99%.

      Les deux auteurs, comme l'ensemble de la couverture médiatique, veulent bien s'en tenir qu'au cliché qui condamne le 1% parce que cela leur est plus confortable en ne questionnant pas les résultats en matière d'équité sur lequel débouche la "libre négociation" lié au droit d'association a qui la CSC donne une importance "suprême". On reste aveugle ainsi sur le fait que ce droit s'association débouche sur un droit aux inégalités qui sont favorables a son groupe, a sa classe, et plus simplement dit a la gagne auquel on s'identifie.