L’obsession des pick-up pleine grandeur

En 2017, dans le palmarès des véhicules les plus vendus au Canada, les camionnettes pleine grandeur occupent quatre des cinq premières places.
Photo: iStock En 2017, dans le palmarès des véhicules les plus vendus au Canada, les camionnettes pleine grandeur occupent quatre des cinq premières places.

Les propriétaires de camionnettes, fourgonnettes et autres petits véhicules utilitaires énergivores peuvent dormir tranquilles : Québec ne leur imposera pas de surtaxe en marge de ses efforts pour atteindre ses cibles de réduction de gaz à effet de serre (GES). Le premier ministre Philippe Couillard a été clair à ce sujet à l’issue d’une visite industrielle en Montérégie : « Dans ma région, ce sont des agriculteurs et des forestiers. Ce monde-là, ça roule en pick-up », a-t-il déclaré aux journalistes.

En 2017, dans le palmarès des véhicules les plus vendus au Canada, les camionnettes pleine grandeur occupent quatre des cinq premières places. Le Ford Série F et le Dodge Ram sont loin devant, en première et deuxième place. Au Québec aussi, le Ford F-150 domine en tête des ventes.

Encore une fois, le malus qui taxe les plus gros véhicules pour subventionner les véhicules moins énergivores (bonus) vient d’être balayé de la main pour deux raisons idéologiques opposées : 1) le pick-up est essentiel pour ceux qui l’achètent ; 2) le bonus ne doit pas servir à acheter plus de voitures, même si celles-ci sont électriques.

Originaire de la campagne profonde, et non d’Outremont, je me suis questionné sur cet engouement pour le Ford Série F. Chez nous aussi, la marque Ford a été populaire. Au début des années 1950, le petit tracteur Ford gris, acheté en commun, a remplacé les chevaux. C’était une avancée technologique inévitable. Soit, la puissance de 29 HP était un peu limite pour les gros travaux. Les fabricants de tracteurs ont rapidement compris la bonne affaire. Pour vos besoins agricoles, il faut toujours plus gros, même si au fond retourner la terre demande la même énergie de base.

Quand mon père a vendu la ferme pour devenir entrepreneur en maçonnerie, naturellement, il s’est tourné vers GM ou Ford. Il avait besoin d’un camion capable de transporter du sable, de la pierre ou de la brique. Or le moteur de notre Ford 150 était moins puissant que celui que ma voisine de banlieue vient d’acheter. Même situation pour mon autre voisin immédiat : il a troqué sa Toyota pour un Dodge Ram. Regardez autour de vous, en banlieue, près de votre résidence secondaire, les voitures standards et les petits VUS ont été remplacés par ces immenses camionnettes, pas faciles à garer, et qui demandent une échelle pour y accéder.

L’abandon aussi expéditif du bonus-malus et l’attitude favorable du premier ministre envers les pick-up sont électoralistes, sans fondement pour l’économie des régions. Quand un camion est un outil de travail, l’entrepreneur peut justifier des dépenses auprès du fisc. Pour les autres propriétaires de ces mastodontes, une taxe sur l’achat de leur véhicule n’est que justice écologique. Pour aller dans le bois, pour traîner une motoneige ou une chaloupe, ils peuvent toujours se rabattre sur un véhicule plus petit, qui offre l’avantage d’être plus confortable, moins encombrant et souvent plus fiable. Pourquoi l’achat d’un Ford Série F est-il justifiable aujourd’hui alors qu’il y a à peine une décennie on s’accommodait d’un 4x4 ordinaire ? Et comment comprendre qu’ailleurs dans le monde une Toyota ou une Nissan remplissent la même fonction, et souvent mieux ?

Je devine déjà la réplique : « Publicité à l’appui, les amateurs de ces camions clameront qu’ils ont une efficacité énergétique au moins aussi grande que les autres véhicules. » Le premier facteur qui dicte l’efficacité d’un véhicule, c’est le poids. Faites le test avec vos voisins : combien de personnes sont nécessaires pour pousser une Prius C sur 100 mètres comparativement à un Ford SuperDuty, boîte allongée, 4x4, moteur de 6,7 litres ?

15 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 5 avril 2018 06 h 49

    LE PLUSSSSSSS GROS EN TOUT

    Il n'y a pas que les camions, avez-vous remarqué les paniers d'épicerie... remplis de produits en format « Cosco »?

    Cela dit, je peux comprendre les « utilitaires » hors de l'île de Montréal. Les besoins de ces résidentEs peuvent être différents de ceux du Centre-ville de Montréal ou Plateau.

  • Pierre Desautels - Abonné 5 avril 2018 07 h 02

    Pourquoi?


    Ces véhicules sont devenus un moyen de montrer son statut social. Et il est très rare de voir le moindre objet dans l'immense boîte arrière.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 5 avril 2018 12 h 02

      On doit aussi considérer ceux qui ont le "besoin" d'une camionnette quelques 2 ou 4 fois par année
      pour tirer une roulotte ou une remorque utilitaire ou pour transporter un chaloupe ou une motoneige.
      Pour des raisons de réduire les émissions de GES ,
      à ces besoins de quelques fois ces personnes pourraient emprunter d'un ami ou d'un voisin sinon une location occasionnelle.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 5 avril 2018 12 h 15

      On dirait que c,est un phénomène de mode ; même TRUMP a un piton nucléaire plus gros et efficace que celui de Kim Jung Un ou Poutin !
      Puis, la publicité mon VUS ou mon pick-up est plus haut plus long , plus fort, plus vite que ceux des autres ...
      comme dans la devise olympique ; ALTIUS , CITIUS. FORTIUS
      Même les tracteurs de fermes , passant du Ford de 29 Hp de monsieur Lafrance
      à un J DEERE CASE ou autres de 500 Hp à cabine insonorisée et climatisé reliée GPS ,
      à traction AWD 4 roues doubles de 8 pieds de hauteur capables de labourer ou herser 7,5 mètres ( 24 pieds ) de largeur
      faire quelques hectares è l'heure suivi de repos et d'une cervoise fraiche bien méritée .

  • Line Marcheterre - Abonnée 5 avril 2018 08 h 27

    justice écologique

    Il est aberrant de constater en effet la prolifération de ces gros véhicules énergivores sur nos routes. J'habite en région depuis 20 ans et lorsque j'ai quitté Montréal pour venir m'établir en région, la première chose que j'y ai remarqué était le grand nombre de pick up. Quoique en dise notre premier Ministre, une bonne partie des gens habitant les régions n'ont pas nécesairement besoin de ces gros cylindrés pour gagner leur vie. Comme le dit M. Lafrance, ceux pour qui le pick up est nécessaire ont le fisc pour justifier cette dépense. Pour les autres, qui sont la majorité, il s'agit plutôt d'un mode de vie; ça nous sert pour déplacer notre roulotte, aller à la chasse, à la pêche. Il est indéniable aussi qu'en région il peut être utile d'avoir un tel véhicule pour affronter les rigueurs de l'hiver par exemple ou pour se rendre à son chalet dans le bois. L'industrie touristique de nos régions (chasse, pêche, motoneige) ne pourrait pas se passer de ce type de véhicules non plus. Alors on fait quoi? Oui la solution de taxer ces véhicules pourrait être envisagée ce qui nous amènerait à mieux réfléchir sur la nécessité réelle d'en posséder un. Mais je terminerais en disant que de s'acharner sur les propriétaires de pick ups uniquement n'est surtout pas la solution à nos problèmes d'émission de GES...les gens des régions vous le diront ça c'est certain. Il s'agit plutôt d'un problème collectif de prolifération de véhicules sur nos routes, tout gabarit confondu, pickups, voitures, VUS, etc...

  • Marc Martel - Abonné 5 avril 2018 08 h 57

    Nous payons et paieront tous collectivement pour le gros pickup du voisin.

    Le credit très facile -à peu près n'importe qui peut financer un véhicule neuf de 60 000 $ et plus-,le je ne me sens pas concerné pas mon impact sur les changements climatiques (c'est l'affaire des gouvernements), la roulotte à tirer deux semaines par année et le prix de l'essence beaucoup trop bas sont tous des facteurs contribuant à la prolifération de ces monstres sur nos routes. Couillard n'irait jamais imposer une taxe sur ces véhicules à six mois des élections; ce serait un suicide politique... Par contre, les coûts vont tous nous rattrapper par les dépenses reliées aux phénomènes extrêmes du climat mais ceux-ci sont plus insidieux et moins directement perceptibles qu'une taxe directe.

  • François Beaulé - Abonné 5 avril 2018 09 h 23

    L'idéologie libérale

    Le gouvernement libéral refuse de planifier l'avenir. Il abandonne l'urbanisme à des promoteurs immobiliers privés. Il abandonne le mode de vie au marché. L'environnement en prend pour son rhume. Les libéraux, constatant le désastre environnemental, dans quelques décennies, conclueront que c'était là le choix d'individus libres qui font des choix individuels. Le déni de la dimension sociale et la pensée magique en matière environnementale sont des postulats pour les adeptes du néo-libéralisme.

    Cela va bien au-delà des pick-up et de l'immatriculation « bonus-malus ». Au coeur de la question, il y a la conception individualiste de l'humanité et la croyance dans le caractère absolu de la liberté individuelle. Ces mythes vont causer la déchéance de notre civilisation.

    • Jean Richard - Abonné 5 avril 2018 11 h 43

      « Le déni de la dimension sociale et la pensée magique en matière environnementale »

      Voilà des mots qui résument bien la situation. L'idéologie libérale, manifestement, a toujours privilégié l'individuel face au social. Il n'en fallait pas plus pour que l'environnement cesse d'être considéré comme un bien collectif pour ne devenir qu'une somme de petits espaces n'ayant plus aucun lien réel entre eux.

      « Il abandonne l'urbanisme à des promoteurs immobiliers privés. »

      Une ville, c'est un écosystème et qui dit écosystème sous-entend interrelations. L'urbanisme pourrait s'apparenter à une sorte de gestion des interrelations dans un écosystème urbain. Or, abandonner l'urbanisme à des promoteurs, c'est une négation de l'urbanisme, et c'est aussi une négation de la valeur collective et sociale de l'environnement. Si rien ne change, les villes seront condamnées. Et si les villes sont condamnées, la surpopulation humaine fera le reste : un suicide collectif.