Le traitement de faveur accordé par Ottawa à Google et à Facebook

Selon l'auteur, la mainmise de Google, de Facebook et des autres géants de la technologie sur l’information menace notre démocratie et notre capacité de raconter nos propres histoires.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Selon l'auteur, la mainmise de Google, de Facebook et des autres géants de la technologie sur l’information menace notre démocratie et notre capacité de raconter nos propres histoires.

Dans la foulée de la révélation voulant que la campagne de Donald Trump aurait exploité les renseignements personnels de 50 millions d’usagers de Facebook sans leur consentement, les gouvernements démocratiques du monde entier prennent des mesures pour restreindre le pouvoir des géants américains d’Internet.

Le Congrès américain et les Parlements britannique et européen ont demandé à Mark Zuckerberg d’expliquer pourquoi les règles de son entreprise permettaient un abus de confiance aussi flagrant. Jusqu’à présent, Zuckerberg manque à l’appel — possiblement parce que les députés britanniques ont accusé Facebook de les avoir induits en erreur. Il y a à peine un mois, Facebook niait publiquement les actions qu’il reconnaît aujourd’hui.

Le ministre de la Culture du Royaume-Uni, Matt Hancock, a réagi au dernier scandale de Facebook en déclarant que « fini le Far West pour les entreprises de technologie ».

Le ministre Hancock présente un nouveau projet de loi sur la confidentialité des données, ainsi que des mesures fiscales et réglementaires pour mettre fin au traitement de faveur dont Facebook, Google et d’autres géants de la technologie ont joui jusqu’ici. L’Allemagne, l’Australie et d’autres pays industrialisés agissent également pour protéger leurs démocraties contre le modèle commercial parasitaire de Facebook.

Que fait le gouvernement canadien pour protéger notre démocratie contre ces plateformes néfastes ? Malheureusement, pas grand-chose.

En fait, par la voie de sa politique fiscale, le gouvernement fédéral accorde une subvention annuelle de 1,3 milliard de dollars à ces géants de l’information.

Préserver les voix canadiennes

Depuis les années 1960, la Loi de l’impôt sur le revenu a incité les entreprises canadiennes à placer des annonces dans les médias canadiens. Ces incitatifs protègent nos médias contre la concurrence étrangère déloyale, tout en préservant les voix canadiennes et les emplois au pays.

Mais il y a une faille : ces incitatifs ne s’appliquent pas aux médias numériques. Par exemple, les entreprises qui visent les Canadiens sont récompensées lorsqu’elles placent des publicités dans un journal canadien plutôt que dans le New York Times. Mais ces récompenses ne s’appliquent pas lorsque les publicités destinées aux Canadiens sont placées sur nytimes.com. Nos règles visent à récompenser les annonceurs qui gardent leur argent au Canada, mais lorsque la publicité est numérique, nous n’appliquons pas les règles.

Cette brèche dans la loi envers la publicité sur Internet laisse 5,5 milliards de dollars, libres d’impôt, s’échapper du Canada chaque année. La majeure partie de cette somme file sur une voie hors taxes jusqu’aux coffres de Google, Facebook, YouTube et d’autres compagnies américaines.

En fait, chaque année, le gouvernement renonce à 1,3 milliard de dollars en recettes fiscales pour rendre la publicité plus abordable sur Facebook et Google. Alors qu’Ottawa reste les bras croisés, le reste du monde riposte contre ces sociétés anticoncurrentielles, qui évitent les impôts, qui bafouent la démocratie et la vie privée. Ottawa s’est même associé à Facebook pour lutter contre les fausses nouvelles, même si cette plateforme est le principal vecteur de fausses nouvelles !

Les avantages accordés à ces géants américains des médias sont énormes, et ils condamnent les médias canadiens à piquer du nez et à plonger dans l’oubli.

Déjà, plus de 10 000 journalistes canadiens ont été mis à pied et des centaines d’organes de presse ont fermé leurs portes.

Google, Facebook et les autres géants de la technologie constituent la plus grande menace à l’indépendance et à la souveraineté culturelle du Canada depuis Hollywood. Leur mainmise sur l’information menace notre démocratie et notre capacité de raconter nos propres histoires. Ils musellent la voix du pays.

Les médias canadiens sont essentiels à la démocratie et au maintien de notre culture. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi nous ne sommes pas aux prises avec des fusillades de masse, une guerre perpétuelle, Trump ou un système de santé privé ? Parce que nous avons notre propre culture et qu’elle nous protège des lacunes américaines. Pourtant, notre culture ne peut être plus forte que sa voix, et l’inaction d’Ottawa risque d’entraîner l’extinction de cette voix.

Une fois nos médias partis, qui rapportera nos histoires et qui produira des émissions sur notre pays ? CBS ? Le New York Times ? Google ? Facebook ? Les chances sont minces.

Ottawa peut arrêter l’hémorragie en mettant fin à son traitement de faveur des géants américains du Web, ceux-là mêmes qui entraînent l’asphyxie du journalisme fort et indépendant dont dépend notre démocratie, et l’élimination d’emplois dans la presse écrite et en radiodiffusion à l’étendue du pays.

Le temps est venu pour le gouvernement Trudeau d’assurer que ces entreprises étrangères protègent notre vie privée et respectent nos valeurs démocratiques. Elles doivent être réglementées pour assurer la concurrence et la protection de la vie privée, et elles doivent être tenues responsables lorsqu’elles publient des faussetés flagrantes.

Mais, d’abord et avant tout, Ottawa doit cesser de privilégier ces monopoles américains avec un statut d’exonération fiscale et d’autres avantages inéquitables qui étouffent la voix du Canada. Un pays sans voix ne peut pas survivre longtemps. Il est temps de prendre la parole, alors que nous le pouvons encore.

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