Nous avons le devoir de continuer de rêver

Martin Luther King, photographié à Paris en 1966
Photo: Agence France-Presse Martin Luther King, photographié à Paris en 1966

Dominic Champagne a traduit le discours prononcé par Robert Kennedy au moment de la mort de Martin Luther King avec l’aide de Normand Baillargeon. Ce texte sera lu par le comédien Vincent Graton lors d’une soirée du Théâtre À bâbord ! le 4 avril à la Comédie de Montréal, dans le cadre de la Semaine mondiale d’action contre les paradis fiscaux.

Il y a 50 ans
Le 4 avril 1968
Martin Luther King était assassiné

À l’époque, Robert Kennedy venait de se lancer
Dans une campagne vers la présidence des États-Unis.
Et ce soir-là,
Lui qui depuis le jour de l’assassinat de son frère,
Cinq ans plus tôt,
Avait vécu hanté par les questions profondes
Du sens à donner à sa propre vie
Du sens de son devoir et de son engagement politique
(Notamment dans la lutte contre les inégalités qui minaient son pays)
Lui qui savait bien que celui ou ceux qui avaient éliminé son frère
(Et les raisons qui avaient motivé son assassinat)
Risquaient fort bien de se dresser aussi contre lui
S’il décidait de se lancer dans la course à la présidence,
Ce soir du 4 avril, Bob Kennedy se rend dans le ghetto noir d’Indianapolis
Pour y prononcer un discours.

La police a déjà avisé son équipe qu’elle ne serait pas en mesure
De garantir sa protection et sa sécurité.

Sur l’arrière d’un camion où il est monté
Il fait face à une communauté d’hommes et de femmes
Composée majoritairement de Noirs.
C’est lui qui va leur annoncer la tragédie qui vient d’éclater.

Pour saluer la mémoire de Martin Luther King
Je voudrais ce soir vous redire les mots de Robert Kennedy
Qui allait, 63 jours plus tard, être à son tour assassiné.

Robert Kennedy
« J’ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre,
Une bien mauvaise nouvelle pour tous nos concitoyens
Et pour toutes les personnes qui aiment la paix
Où qu’elles soient dans le monde.

Martin Luther King a été assassiné ce soir à Memphis, Tennessee.

Martin Luther King a consacré sa vie
À l’amour de ses frères humains et à la justice
Et il est mort en se consacrant à cette cause.

En ce jour difficile,
En ces temps difficiles pour les États-Unis,
Il est peut-être avisé de se demander :
Quelle sorte de nation est-ce que nous sommes ?
Et dans quelle direction voulons-nous aller ?

Pour ceux parmi vous qui sont Noirs,
Sachant que de toute évidence des Blancs sont responsables,
Je comprends que vous puissiez être remplis d’amertume et de haine
Et du désir de vous venger.

Notre pays peut aller dans cette direction-là.
Aller vers une plus grande polarisation :
Les Noirs avec les Noirs,
Les Blancs avec les Blancs,
Pleins de haine les uns envers les autres…

Ou nous pouvons aussii
Comme Martin Luther King l’a fait,
Nous donner la peine d’essayer de comprendre
Et de trouver le moyen de remplacer cette violence,
Cette tache de sang qui s’étend à travers tout le pays,
Par un effort de compréhension, de compassion et d’amour.

Pour ceux qui parmi vous sont Noirs
Et qui seraient tentés,
Devant l’injustice d’un tel acte,
De se laisser remplir
Par la haine et la méfiance
Contre les Blancs,
Tout ce que je peux dire c’est : je ressens
Dans mon propre coeur
Les mêmes sentiments
Que vous ressentez.

Un membre de ma propre famille a été assassiné
Et il l’a été par un homme blanc.

Mais nous devons faire un effort aux États-Unis
Pour comprendre.
Afin de traverser ces temps difficiles.

Mon poète préféré s’appelait Eschyle
Et il a écrit ceci :

“Même dans notre sommeil
La douleur qu’on n’arrive pas à oublier
Tombe goutte à goutte sur notre coeur,
Jusqu’à ce que, dans notre désespoir,
Contre notre volonté,
À travers la terrible grâce de Dieu,
Vienne la sagesse.”

Ce dont nous avons besoin aux États-Unis
Ce n’est pas d’être divisés
Ce dont nous avons besoin aux États-Unis
Ce n’est pas de la haine
Ni de la violence, ni du mépris des lois
Ce dont nous avons besoin,
C’est d’amour et de sagesse.
Et de compassion les uns envers les autres.
Et d’un élan de justice
Envers ceux qui souffrent encore dans notre pays.
Qu’ils soient Blancs ou qu’ils soient Noirs.

Je vous demanderais donc
En rentrant chez vous ce soir
De dire, bien entendu,
Une prière pour la famille de Martin Luther King,
Mais aussi,
Et c’est plus important encore,
D’en dire une pour notre pays,

Pour ce pays que nous aimons tous
Et pour cet amour et cette compassion dont j’ai parlé.

Nous pouvons espérer que les choses s’arrangeront dans ce pays.
Nous aurons des moments difficiles,
Nous en avons eu dans le passé,
Et nous en aurons encore dans l’avenir.
Ce n’est pas la fin de la violence,
Ce n’est pas la fin du mépris des lois,
Ce n’est pas la fin du désordre.

Mais la grande majorité des Blancs
Et la grande majorité des Noirs
En ce pays
Veulent vivre les uns avec les autres
Et faire en sorte d’améliorer la qualité de nos vies
Et que la justice règne pour tous les êtres humains.

Consacrons-nous, dans nos actes et dans nos prières,
À cet idéal que les Grecs ont nommé il y a des siècles :

“Dompter la sauvagerie de l’homme
Et rendre le monde meilleur”

[…]

Merci beaucoup. »

C’est un politicien désespéré qui prononce ce soir-là
Cet appel ému à l’amour et à la compréhension.
Un homme qui sait, en son for intérieur,
Que ça aurait pu être lui, la cible.
Mais ce soir-là, partout des émeutes ont éclaté
Dans les grandes villes américaines,
Sauf dans les rues d’Indianapolis.

L’année de l’assassinat de John F. Kennedy en 1963
Était aussi l’année du célèbre I have a dream de Martin Luther King.

Nous sommes les contemporains du rêve
Et de la mort du rêve.

Et ce soir, dans l’écho de la grandeur et de la misère de ce rêve
D’égalité et de justice,
Nous avons le devoir
De dépasser le cynisme politique dont nous sommes les témoins,
De dépasser l’absence de morale
Malgré la violence qui frappe
À coups de balles ou à coups de bombes
Et aussi à coups de coupures dans les liens qui nous unissent,
Dans le partage de la richesse
Comme dans tout ce qui provoque l’appauvrissement
De millions d’êtres humains.

Malgré la mort qui continue de frapper,
Nous avons le devoir de continuer de rêver.

Rêver que la justice peut progresser
Et qu’elle va progresser si on s’y met.

Rêver que nous pouvons ensemble relever les défis
Et passer au travers des temps difficiles
Pour faire arriver plus d’amour et plus de partage
Plus de démocratie
Et plus d’égalité.


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3 commentaires
  • Nadia Ghalem - Abonnée 31 mars 2018 09 h 11

    Rêver un impossible rêve (Jacques Brel "La quête"

    Bien sûr car le chgrin et la colère peuvent se transmuer en créativité; imaginer, bâtir, écrire ces biographies comme des romans, informées comme des reportages, etayées par des preuves et des archives pour rester crédibles.
    Mais aussi donner la parole à l'enfant en soi et à ces petits que le cancer de la guerre et ses metastases étonnent et affolent.
    Puisque les temps sont durs, il ne reste plus que l'éloge de la fuite" comme l'écrivait Laborit et l"L'imagination au pouvoir"...

  • Marc Therrien - Abonné 31 mars 2018 19 h 47

    Continuer de rêver à un monde meilleur même si ça peut être dangereux pour sa vie

    Nous avons le devoir de continuer de rêver à un monde meilleur progressant vers plus d'égalité et de justice sociales, mais à condition semble-t-il de s'en tenir au rêve et non pas agir trop fortement pour menacer l'ordre établi en rassemblant trop de monde autour de soi. Quand je pense aux destins de Socrate, Jésus Christ, Martin Luther King voire même John Lennon, je me demande si leur mort héroïque a vraiment changé le monde de façon significative ou au contraire, n'est pas plutôt le signe que c'est en vain qu'on meurt pour des idées.

    Marc Therrien

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 avril 2018 08 h 11

      « Quand je pense aux destins de Socrate, Jésus Christ, Martin Luther King voire même John Lennon, je me demande si leur mort héroïque a vraiment changé le monde de façon significative ou … . » (Marc Therrien)

      De cette citation, une douceur :

      Bien que leur mort peut, ou selon, inviter au changement de, il n’en demeure pas moins qu’elle continue de questionner ou de faire questionner le monde vers la …

      … paix ! - 1 avril 2018 -