En éducation, une réforme qui mène à un chaos

On ne devrait pas se permettre de lancer une réforme majeure du Programme d’études préuniversitaires en sciences de la nature sans des raisons majeures de le faire, estime l'auteur.
Photo: Fotografix On ne devrait pas se permettre de lancer une réforme majeure du Programme d’études préuniversitaires en sciences de la nature sans des raisons majeures de le faire, estime l'auteur.

Le système d’éducation québécois est passé par de nombreuses réformes : Renouveau pédagogique au primaire et au secondaire. C’est cette fois au tour du niveau collégial, en commençant par le Programme d’études préuniversitaires en sciences de la nature (SN). Ce programme est celui qui mène soit aux sciences de la santé (médecine, soins infirmiers, pharmacologie, etc.), soit aux sciences pures (physique, chimie, biologie, etc.) ou encore aux sciences appliquées et génie. C’est dire l’importance névralgique de ce programme pour la relève scientifique du Québec.

En notre période de post-vérité et de fake news, on ne peut pas surestimer la formation à une pensée scientifique. Pensez, dans le domaine de la santé publique, à tant de situations où les pseudo-sciences remplacent la science : par exemple les campagnes anti-vaccins. Et à cet apport à la vie économique du Québec : la formation de travailleurs hautement spécialisés. On sait que, dans plusieurs secteurs de pointe, on éprouve une difficulté croissante à recruter qui oblige à se tourner de plus en plus vers l’étranger.

Une réforme majeure est toujours un moment de déstabilisation, un passage à risque : on le voit dans le secteur de la santé. On ne devrait pas se permettre de lancer une réforme majeure sans des raisons majeures de le faire. Nous entrevoyons deux retombées négatives du projet dans sa présente formulation : abaissement du niveau de la formation en SN et perte d’uniformité du contenu de ce DEC d’un cégep à l’autre. Surtout, nous pensons que le risque encouru ne répond à aucune crise diagnostiquée.

Compétences transversales

Le mouvement dans les officines du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) qui mène à cette proposition de réforme commence en 2008, lorsqu’une enquête conclut que les programmes de SN n’auraient pas poussé suffisamment loin la grande idée du Renouveau pédagogique : le développement et l’évaluation des compétences transversales.

Dans un livre consacré à la question du Renouveau pédagogique, le philosophe Normand Baillargeon dit de ces compétences transversales que « leur existence est en effet fort douteuse ». Ce qui est en accord avec tout l’effort mené en épistémologie depuis les années 1700 et jusqu’aux neurosciences contemporaines. « Apprendre » veut dire associer une connaissance nouvelle à des connaissances anciennes bien établies. Pour cela, encore faut-il disposer de connaissances claires, ce qu’apportent justement les savoirs disciplinaires et les exercices répétés, ceux-là mêmes que le projet dans sa forme présente aurait pour résultat de diminuer considérablement.

En 2014, une étude (Éduconseil) tenta de définir le profil que devrait avoir l’élève sortant du programme SN. Il y est question de compétences transversales, de savoir-être, d’habiletés et d’attitudes : de quoi faire rêver. Mais il est bien peu question de connaissances. Les universitaires consultés en ont dit que ces compétences devaient être vues comme des « visées à atteindre », mais sur le long cycle des études, du primaire à la fin de l’université. Les mêmes universitaires reconnaissent par contre que « les élèves diplômés des programmes d’études préuniversitaires en sciences sont bien préparés ». Quelle serait alors la motivation majeure pour cette réforme majeure et risquée ?

Ces études portant plus sur des savoir-être et habiletés que sur des savoirs disciplinaires, le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur commanda une autre étude en 2015. Dans celle-ci, les universitaires consultés ont jugé « essentiels » et « préalables exigés » nombre de savoirs disciplinaires que la réforme propose de rétrograder à « facultatifs ». Et par quoi propose-t-on de remplacer ces savoirs disciplinaires ? Par des savoir-être, des savoir-agir et des habiletés : toutes choses très difficiles à définir et, par conséquent, très difficiles à évaluer. Toutes choses faisant partie des paradigmes pédagogiques dits « constructivistes » que la vaste majorité des études en pédagogie ont démontré être contre-productifs, surtout à l’endroit des élèves présentant les plus grands besoins.

Risque d’un DEC non unifié

Si les universitaires consultés soutiennent que la formation des élèves est adéquate, ils considèrent cependant que celle-ci varie trop d’un cégep à l’autre. Or, le projet de réforme ne ferait qu’empirer cette situation puisque l’allocation de près du tiers des périodes serait désormais laissée de façon locale au choix des différents cégeps. Il faut qu’un DEC soit un DEC partout au Québec.

Nous croyons que c’est à une période de chaos que ce projet de réforme convie nos cégeps et nos élèves. Tous les cours et tous les manuels scolaires auraient à être réécrits. Chaos qui, si l’on en croit les résultats négatifs du Renouveau pédagogique au primaire et au secondaire, n’aura pas pour récompense une amélioration de la préparation des élèves à leur entrée à l’université, bien au contraire pensons-nous déjà pouvoir prédire.

Nous avons exprimé nos craintes. Nous sommes ouverts à une discussion franche avec le ministère et nous espérons que nous serons entendus.

*Ont aussi signé cette lettre : Hacène Abeidia, Stéphanie Codsi, Ousseynou Diop, Mathieu Fontaine, Daniel Fortier, Benoit Gosselin, Marie-Élisabeth Sicard et François Vervaet.


Participez au débat!

Pour ne rien manquer de nos textes d’opinion, dont plusieurs sont en exclusivité sur le Web, et aller plus loin dans le débat, suivez notre page Facebook Opinion.

À voir en vidéo