Sainte-Martine des damnés

La posture inédite de la chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, nous donne l’occasion d’une riche réflexion collective que se refuse la minorité dite éclairée, soutient l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La posture inédite de la chef du Bloc québécois, Martine Ouellet, nous donne l’occasion d’une riche réflexion collective que se refuse la minorité dite éclairée, soutient l'auteur.

Avec sa chronique du 28 mars, Francine Pelletier me permet d’entrer plus résolument, et avec elle, dans une zone à haute tension que l’obstination butée d’une seule femme et la colère unanime à son endroit sont en train d’ouvrir, d’entrer au coeur de ce que je ne crains plus d’appeler le vrai grand tabou de la société qui est la nôtre.

Car à la vérité, rien de bien nouveau ne se donnait à lire dans sa chronique d’avant-hier. C’était dans le ton et dans la forme, la même stigmatisation de Mme Ouellet que l’on a lue et entendue partout, le même refus d’envisager un autre éclairage, de parler de ce qui se passe, par exemple, depuis le début de cette crise, de le penser, de penser justement cette condamnation unanime et véhémente que provoque la conduite de Martine Ouellet.

C’est un déplacement, du lieu traditionnel et stérile, du lieu morbide, que le comportement incompréhensible de Mme Ouellet opère. Sa conduite, là, maintenant, actuellement — et non pas celle qu’elle exige de ses députés en chambre ou qu’elle nous promet d’avoir une fois élue —, c’est cela même qui provoque le déplacement ; qu’elle ne soit pas assermentée — et compromise — aux yeux des autres (députés, journalistes), c’est ce qui la place en position d’extrême faiblesse et de puissance inédite tout à la fois. Car elle parle d’un endroit flou, transitoire, indéfini, depuis un nouvel espace de parole, une sorte d’antichambre (des Communes), un négatif du pouvoir, elle devient — s’en rend-elle compte ? — une négation simple et factuelle du pouvoir. C’est son illégitimité et son idée fixe qui, dans cet endroit, réveillent les furies.

En ce sens, oui, c’est une martyre, pas une idée de martyre, la pauvre idée qu’on met en avant ces jours-ci pour la ridiculiser, c’est vraiment une personne qui, à elle seule et sans vraiment le réaliser, défie l’immense pouvoir en place et l’ébranle ! Sa conduite met en relief la disproportion inouïe des forces en présence, un écrasant désavantage qu’il est plus commode d’oublier et qu’on fera oublier davantage en le défendant bec et ongles comme le parangon de démocratie qu’il est censé être et la « société de droit » qu’il nous procure.

Soyons bien attentifs, cette posture inédite de Mme Ouellet nous donne l’occasion d’une riche réflexion collective que se refuse la minorité dite éclairée. Je ne m’en surprends pas autrement. Tout ce beau monde a appris à tirer — de peine et de misère — son épingle du jeu, un jeu aux dés pipés (au vu et au su de tous).

Que des journalistes et chroniqueurs soient unanimes à le défendre n’est pas si étonnant, au fond. Ils sont, comme on sait, les gardiens de la langue-gardienne de la foi, une foi devenue au fil du temps allégeance aveugle dans les institutions politiques de ce pays. Car ces institutions furent autrefois religieuses. D’un système à l’autre — tous les deux totalitaires en leur époque —, du spirituel au temporel, ce qui s’est conservé, c’est la foi aveugle en ces institutions. La colère aveugle à les défendre aussi.

À foi aveugle correspond colère aveugle, donc. Je le dis, car il est de bon ton, au Québec, de se gargariser avec la laïcité, un rince-bouche bon marché pour mieux cracher à la gueule de tout ce qui vient d’ailleurs. Nous sommes aussi laïques que maîtres de nous-mêmes, c’est-à-dire pas pantoute. La laïcité comme la démocratie sont pour nous des tenues d’apparat : le petit roi est à poil !

* Ce texte poursuit une discussion amorcée dans nos pages le 27 mars par un premier texte de Sébastien Ricard.


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23 commentaires
  • Gérald McNichols Tétreault - Abonné 30 mars 2018 06 h 56

    Sans le dialogue il n'y a plus de cité.

    Ayant lu avec délice votre texte précédent publié par LeDevoir, j'ai été estomaqué de lire le jour suivant la chronique péremptoire et condescendante de Francine Pelletier justifiant le scandaleux lynchage en cours de de Martine Ouellet, cette femme qui ose troubler le ''beau gros compromis mou'' (expression de Bazeau) imposé à quiconque participe au paysage audiovisuel, journalistique, institutionnel, administratif, corporatif et politique québécois en endossant notamment la propagande canadienne et radio-canadienne qui proclame ad nauseam que ''les gens ne veulent plus entendre parler'' de l'indépendance du Québec. Tous. Comme si faire disparaître l'eau délivrait de la soif. Ce n'est pas uniquement la cause de l'indépendance qui est victime de ce gel de la pensée et du discours mais encore celle de l'environnement, la lutte contre la corruption, la lutte contre le scandale pauvreté, la lutte pour la qualité et l'accessibilité à l'éducation, le sort des personnes exclues et abandonnées dans les CHSLD, les prisons et dans la rue, le sort enfin des autochtones dont la présence est ignorée et celui des néo-québécois à qui on refuse la reconnaissance de leurs compétences sans leur apprendre le français. On tolère les nouveaux politiciens qui à part la célébration de leur âge ou de leur genre, et leur présomption à faire de la politique autrement reproduisent les comportements de leurs prédécesseurs oubliant que c'est une chose d'être élu et une autre de savoir quoi faire quand on l'est. S'assoir dans l'opposition pendant quatre ans est la meilleure façon de finir par ressembler à ceux que l'on combat. Ce qui arrive dans les parlements et hôtels de ville. Rien ne ressemble plus au pouvoir que la proximité du pouvoir. Puis apparaît dans une mince fissure entre le le trottoir et le pavage, une fleur délicate. Par sa simple existence Viola Melanium, la pensée, nous rappelle que, malgré la rumeur, les fleurs existent encore. Il ne faut pas piétiner les fleurs.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 30 mars 2018 12 h 04

      J'adore votre écriture...si tout le monde avait le quart, du tiers de la demie (si ça se peut) de votre talent et de votre esprit d'analyse...on se comprendrait vraiment mieux. Il ne faut pas piétiner les fleurs... Superbe.

  • Pierre Deschênes - Abonné 30 mars 2018 08 h 34

    Maux et défauts à variables

    On peut sérieusement se demander si tous les maux et défauts que l’on accole à Martine Ouellet ne se transformeraient pas miraculeusement en franches qualités si elle eut été un homme. Gageons que l’opiniâtreté de Monsieur Ouellet aurait été considérée à juste titre, et probablement admirée, comme une grande force de caractère et une profondeur de convictions. Gageons que la vision, la foi et le discours incontournables de Monsieur Ouellet en faveur de l’indépendance de sa province et de sa reconstitution en un nouveau pays lui auraient gagné, sinon l’amour, du moins le respect appréciable tant de ses partisans que de ses détracteurs.

    • Pierrette St-Onge - Abonnée 30 mars 2018 15 h 17

      C'était bien semblable avec les hommes

      Pierre Bourgault, Jacques Parizeau étaient des hommes et ils ne l'ont pas eu tellement plus facile que Martine... Pierre Bourgault a dû s'effacer pour faire avancer la cause et Jacques Parizeau a dû mettre beaucoup, beaucoup d'eau dans son vin.

      Martine réussira t-elle où deux hommes de grande valeur n'ont pas réussi? Peut-être, mais c'est bien mal parti.

  • Aline Tremblay - Abonnée 30 mars 2018 08 h 45

    Couverture de l’indépendance du Québec : Le Devoir au ras des pâquerettes

    Monsieur Ricard, très contente de voir que vous rebondissez à la suite du texte de Françine Pelletier. Afin de contribuer à la discussion, je vous invite à lire mon commentaire au texte de Michel David. https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/523729/une-question-de-vie-ou-de-mort

    Espérant que Le Devoir se donne comme ligne éditoriale d'élever le débat sur l'indépendance du Québec au lieu de s'en tenir au bruit ambiant.

  • Germain Dallaire - Abonné 30 mars 2018 09 h 29

    Revenir au fond des choses

    J'ai beaucoup apprécié votre premier texte M. Ricard mais celui-ci, j'ai un peu de misère à vous suivre. Pour comprendre la vindicte actuelle, je ferais comme Martine Ouellet et reviendrais au fond des choses. Ce fond des choses, c'est la souveraineté. Depuis 1995, le mouvement souverainiste attend... il attend après les autres, ceux et celles qui manquaient pour atteindre le 50% + 1. Ce faisant, cela va de soi, il est passif et par le fait même, donne à ces autres le pouvoir. Ça donne le règne du "la souveraineté si ça adonne" comme le dit Denis Trudel. C'est cette passivité que Martine Ouellet vient heurter en disant ce qui est pour moi une évidence: pour faire l'indépendance, il faut en parler. Pour parler en termes abstraits, il faut passer de sujet passif à sujet actif. Qu'on le veuille ou non, la souveraineté est encore et de loin le sujet le plus omniprésent et polarisant de la politique québécoise. La preuve en est que malgré le climat négatif ambiant depuis plusieurs années, l'appui à la souveraineté atteint entre 35 et 40%. La passivité des souverainistes fait bien l'affaire des fédéralistes qui sont omniprésents dans les médias. Aujourd'hui, ils boivent comme du petit lait les paroles des souverainistes "attentistes" qui pourfendent Mme Ouellet et c'est avec un plaisir non dissimulé qu'ils en amplifient l'écho. Tout l'acharnement que les "attentistes" mettent à attaquer la personnalité de Mme Ouellet tient au fait qu'il ne peuvent attaquer le fond de son message sans se dénigrer eux-mêmes.
    Mais quand même! Votre premier texte a aussi fait réagir Lysianne Gagnon de La Presse qu'on ne peut suspecter de sympathies souverainistes et progressistes, tant s'en faut. Elle ne s'y est pas trompé en soulignant le caractère misogyne de cette vindicte médiatique. Et c'était là l'essentiel de votre première lettre.
    Germain Dallaire
    abonné

    • Pierrette St-Onge - Abonnée 30 mars 2018 11 h 01

      POUR ATTEINDRE 50% +1

      Jacques Parizeau le radical aurait-il amené le Québec si prêt de la victoire en 1995, s’il n’avait pas fait d’alliance et de compromis aussi importants. Elle est là la question. Moi aussi je la veux l’indépendance du Québec le plus tôt sera le mieux, mais encore faut-il que les Québécois embarquent dans le train. Perdre un autre référendum fera très mal au Québec.

      La méthode de Martine est-elle la meilleure? Je ne peux pas répondre à cela. Une chose est sûre, diriger le Bloc comme il a été depuis sa création fait plus fonctionner le Canada qu’il ne fait avancer l’indépendance du Québec. Encore faudrait-il que Martine soit capable de rassembler non seulement ses convaincus qui ne font pas dans la dentelle avec tous ceux et celles qui doutent de sa façon de faire. Ils sont souvent méprisants, et ça ce n’est jamais gagnant. Il est peut-être temps cependant d’essayer la méthode de Martine. Nous n’avons pas grand chose à perdre… Le Bloc est déjà à l’agonie.

  • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2018 09 h 41

    Propos des plus justes.

    Mme Ouellet est comme un chef d'orchestre qui bat la mesure sans être devant les musiciens. Comme un aveugle qui guide des voyants. Comme un « ti-cul » savant qui dit les choses autrement que les « savants » reconnus et adulés. Comme « joe blow », l'homme de la rue, qui n'a pas sa place hors de la rue.

    Alors, elle dérange non par ses idées mais à cause de sa position. Mais qu'y dérange-t-elle au juste si ce ne sont les musiciens, les voyants, les savants et les auto-dirigeants des hommes de la rue ?

    Elle les dérange parce qu'elle les invite à faire autrement comme le firent des sportifs « noirs » aux États-Unis.
    Ils n'avaient pas de place dans les équipes de ce pays, ni dans les avions, les hôtels, les restaurants jusqu'au jour où ils parvinrent à percer ce mur.

    C'est ainsi que des changements se font. Mme Ouellet a été propulsé à la tête du BQ pour faire autrement. Or, elle n'a pas encore en main la baquette du chef d'orchestre, n'est pas reconnue détentrice d'une vue intérieure qui éclaire, tient des propos tellement clairs que les « savants » en place ne peuvent pas comprendre, car, devant des « madames tout le monde », ils s'estiment leurs maîtres à penser.

    Je ne pense pas que ce soit un manque de démocratie, mais plutôt un atavisme qui incite à refuser le changement parce que c'est ainsi que le passé revit et sécurise ceux qui s'en nourrissent.

    • André Joyal - Abonné 30 mars 2018 09 h 53

      Rien à ajouter; tout est dit : merci M.Bariteau et Sébastien