Dispersion du djihadisme et big bang idéologique

Des soldats irakiens présentent un étandard renversé du groupe armé État islamique en novembre 2016 près de Mossoul. La ville a été reprise par les forces irakiennes en juillet dernier.
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse Des soldats irakiens présentent un étandard renversé du groupe armé État islamique en novembre 2016 près de Mossoul. La ville a été reprise par les forces irakiennes en juillet dernier.

Il est toujours étonnant à chaque nouvel attentat tragique survenu en Europe d’entendre certains politiques ou experts persistant à nous expliquer que nous avons passé le plus gros du danger depuis la chute de Daech [groupe État islamique] et que les retours de combattants n’ont pas été si catastrophiques. Chaque attentat survenu en France ou en Occident nous renvoie inévitablement en réalité à nous interroger sur la géopolitique mondiale de l’islamisme et à la puissance de captation d’une idéologie matérialisée sur un territoire disparu, mais qui n’en serait en réalité devenue que plus puissante et universelle.

Aujourd’hui, l’internationale islamiste est nourrie par un véritable « big bang idéologique », une force naturelle difficile à éradiquer : car après l’heure de l’attraction de milliers d’individus vers son centre gravitationnel, c’est l’heure désormais, non pas de sa disparition, mais bien de la dispersion dans le monde entier de l’idéologie de mort.

Ce n’est donc pas uniquement une question de danger représenté par des combattants aguerris de retour de Syrie ou d’Irak, mais bien d’une armée de l’ombre de jeunes dont la vocation pourrait se déclencher pour au moins deux raisons : déception de la courte durée du projet daechiste et conviction qu’un complot, un de plus, est à l’origine de l’effondrement de leur « rêve » de résurrection de l’homme musulman nouveau sur une terre nouvelle.

Sur une armée de près de 80 000 soldats, Daech a attiré en cinq ans entre 20 000 et 30 000 combattants étrangers venus du monde entier, soit en réalité près de 80 pays. Cela signifie que l’idéologie de Daech a non seulement suffisamment infusé pour représenter un corpus idéologique crédible et légitime aux yeux de milliers de jeunes prêts à rejoindre ses rangs, mais cela signifie aussi qu’au-delà de ceux qui ont passé le cap, un grand nombre dont on ignore encore l’ampleur, et pour cause, est en train de se radicaliser progressivement dans une montée des tensions mondiales autour de l’Islam. Les causes qui ont entraîné nombre de jeunes à adhérer à cette idéologie n’ont à ce jour trouvé aucune solution, et ce terreau en veille peut être sollicité à la prochaine fenêtre d’opportunité : répondre à leur mal-être et leur donner un sentiment d’existence. Enfin. Depuis trois ans, tout est investi dans le sécuritaire, mais si peu dans la prévention de la radicalisation en amont, et ce, dès l’école.

Nouvelle ère ?

À chaque attentat, on nous explique que la chute de Daech est le début d’une nouvelle ère. Mais laquelle ? Celle de la paix ? Celle du retour au calme ? Bien au contraire : il y a fort à craindre que ce ne soit qu’un retour provisoire avant la tempête. L’idéologie fermente mondialement et les graines sont en train de germer.

L’attentat de Trèbes, revendiqué probablement de manière opportuniste, l’a été rapidement par une « antenne » cachée de Daech via son agence de presse. Peu importe, car ce qui compte, c’est bien de continuer à terroriser, le temps de la restructuration et de la dissémination des djihadistes sur de nouveaux terrains de combat et d’agitation. Mieux : c’est l’occasion, après une première expérience de califat réussie, puisque matérialisée alors que personne n’y avait cru, de tenter désormais l’expérience ailleurs et de développer ou de renforcer des territoires acquis à la cause depuis l’Asie, comme les Philippines ou l’Indonésie, l’Afrique centrale et de l’Ouest (comme au Nigeria avec le califat de Sokoto), ou les Balkans (où la Bosnie Herzégovine est un territoire sensible où a eu lieu le plus grand génocide de musulmans de l’histoire récente en 1992 à Srebrenica, et qu’il suffirait d’invoquer pour le venger et en faire une cause nouvelle de combat, cette fois-ci au coeur même des frontières terrestres de l’Europe).

La cause djihadiste regarde vers l’avenir, mais n’oublie pas le passé. Il ne faut pas oublier les terres d’origine du djihad, qui n’ont jamais été expurgées définitivement du mal : les FTF (foreign terrorist fighters) sont suffisamment endoctrinés, galvanisés et prêts à aller jusqu’au bout pour ne pas rentrer chez eux pour finir en prison, mais bien au contraire plutôt prêts à se rendre sur des lieux de « ressourcement ». Car le premier Daech fini, le retour aux origines permettra probablement de reprendre de la force idéologique et physique : Afghanistan et Sahel sont de parfaites poches de repli le temps de se refaire.

Territoire mondial virtuel

Le premier Daech serait-il en réalité un premier signe lancé ? Voire un signe divin ? C’est une possibilité : Damas et Bagdad, capitales historiques de vrais grands empires civilisationnels, purifiés de leurs mécréants, n’ont jamais été aussi près de ressusciter. Avec Internet, ce n’est plus un petit territoire régional et localisé qui peut exister temporairement : c’est un gigantesque territoire virtuel mondial qui peut se développer éternellement. Internet est un vrai cimetière vivant.

Autre point de ressourcement qui concourt à maintenir vivante et floue la réalité de l’idéologie daechiste : se redéployer pour le moment selon un modèle plus proche de celui d’al-Qaïda, c’est-à-dire mondial, universaliste et extraterritorial.

L’objet de notre propos n’est pas d’inquiéter outre mesure l’opinion. Il est de penser différemment l’évolution d’un mouvement politique et religieux extrémiste qui n’a rien à voir avec les mouvements d’extrême gauche ou d’extrême droite qui, à un moment ou à un autre, ont fini par s’effondrer. Définitivement ? Jamais. C’est reculer pour mieux sauter. Il en reste toujours quelque chose, malgré les horreurs. Il faut voir désormais plus loin : pour la prévention de la radicalisation qui prend du temps à faire ses preuves, un temps nécessaire, comme pour la prospective autour des enjeux de la géopolitique mondiale des 20 prochaines années. Les analyses courtermistes et rassurantes dans l’instant pour satisfaire l’opinion nous ont déjà coûté assez cher en Occident et ailleurs. Trèbes n’est pas qu’un petit village de l’Aude, dans le sud de la France, au coeur du Vieux Continent. Il est une poussière d’atome au beau milieu de la galaxie globale, mais qui a son importance.


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2 commentaires
  • Rodrigo J. Mendoza T. - Abonné 29 mars 2018 15 h 18

    Rien sur la moelle du sujet

    On reste complètement à sa faim sur ce à quoi consisterait la prévention.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 mars 2018 15 h 28

    Super texte

    Bravo !