Rumeurs de guerre froide

Le président Vladimir Poutine voue un culte au tsar Pierre le Grand. Il souhaite redresser la Russie et lui redonner sa grandeur, souligne l'auteur.
Photo: Mikhail Klimentyev Agence France-Presse Le président Vladimir Poutine voue un culte au tsar Pierre le Grand. Il souhaite redresser la Russie et lui redonner sa grandeur, souligne l'auteur.

Le 100e anniversaire de la révolution socialiste de 1917 a presque été ignoré en Russie l’an dernier. Vladimir Poutine n’a pas voulu commémorer l’acte fondateur de l’URSS ni honorer la mémoire de Lénine, son grand artisan. Il a refusé de célébrer la chute du tsar Nicolas II, dernier gardien de l’empire russe et souvenir d’une gloire passée.

Vladimir Poutine regrette pourtant la disparition de l’URSS. Sa nostalgie d’une puissance perdue a fait son succès politique. Sa réélection survient dans un climat de tension internationale qui rappelle celui de la guerre froide. La Russie a annexé une partie de l’Ukraine et a fait preuve de brutalité militaire en Syrie. Elle a dévoilé des armes nucléaires « invincibles » capables de percer les défenses ennemies. Les États-Unis l’accusent de s’être immiscée dans leurs élections, tandis que le Royaume-Uni lui attribue l’empoisonnement d’un ex-espion russe.

Malgré les apparences, le monde ne se dirige pas vers un nouvel affrontement Est-Ouest. Le maître du Kremlin n’en a pas les moyens ni l’ambition. Une mentalité de guerre froide s’est toutefois installée aux États-Unis. Elle pourrait profiter à la Russie et compromettre la sécurité de l’Occident.

Ancien officier du KGB, Vladimir Poutine a vécu l’éclatement de l’URSS en 1991 comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Son prédécesseur, Boris Eltsine, a inféodé la Russie à l’Occident en acceptant les diktats économiques du FMI. La Serbie, alliée héréditaire de la Russie, a subi les bombardements de l’OTAN, une alliance militaire sous tutelle américaine.

Depuis son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine a combattu le projet de bouclier antimissile américain qui a été installé à proximité de la Russie. D’ex-républiques soviétiques ont intégré l’OTAN. Les États-Unis ont soutenu les « révolutions de couleur » qui ont délogé des régimes proches de Moscou. L’armée américaine a renversé les dictateurs irakien et libyen contre l’avis de la Russie.

L’homme fort du Kremlin voue un culte au tsar Pierre le Grand. Il souhaite redresser la Russie et lui redonner sa grandeur. Malgré une rhétorique agressive, il n’est toutefois pas un aventuriste et reste un stratège prudent. Il a annexé la péninsule de Crimée, qui abrite une base navale stratégique, mais refuse de rattacher les deux républiques sécessionnistes de l’est de l’Ukraine. Il appuie Bachar al-Assad en Syrie, l’un de ses rares alliés, en réalisant la difficulté de s’extirper du conflit qui s’enlise.

Illusions de guerre froide

Le monde unipolaire dominé par les États-Unis n’existe plus, mais il n’a pas basculé dans une nouvelle bipolarité. La Russie dépense dix fois moins dans l’armement que la défense américaine et ne dispose que d’un seul porte-avions pour projeter sa force. Sa population est déclinante et son économie est prisonnière d’un secteur énergétique volatil. Son PIB n’équivaut qu’à 8 % de celui des États-Unis.

La Russie n’incarne plus une alternative idéologique à la démocratie libérale. Les États-Unis ont remporté la compétition contre l’URSS, car leur modèle de société a séduit une plus grande partie de l’humanité que celui de leur rival. Ils continuent d’exercer ce « soft power » en exportant le « rêve américain ». À l’inverse, le socialisme révolutionnaire de Lénine s’est éteint et a été remplacé en Russie par un nationalisme irrédentiste qui n’a pas de vocation universelle.

La sphère d’influence de la Russie s’est rétrécie et n’a plus de portée globale. Hormis ses visées en Syrie, Vladimir Poutine a des prétentions d’abord régionales. Ses désaccords avec l’Occident touchent l’« étranger proche », les voisins limitrophes de la Russie. La Chine a obéi à l’URSS durant la guerre froide avant de s’en affranchir ; c’est aujourd’hui la Russie qui courtise la Chine dans un triangle diplomatique avec les États-Unis.

À Washington, l’ancien président Barack Obama a compris les faiblesses de la Russie et a fait le pari modeste de la « patience stratégique ». Il s’est obstiné à ne pas armer l’Ukraine contre les rebelles prorusses et a laissé l’initiative militaire à la Russie en Syrie. Il a évité la surenchère, sachant que Moscou tenait plus à ces pays et n’hésiterait pas à neutraliser l’action américaine.

Son successeur républicain a promis une Amérique isolationniste réconciliée avec la Russie. Derrière un ton complaisant, Donald Trump a pourtant durci la doctrine militaire des États-Unis et considère désormais la Russie comme une « puissance révisionniste ». Il a haussé les dépenses militaires et a abaissé le seuil d’utilisation des armes nucléaires. Il a expédié des armes létales à l’Ukraine. L’OTAN, dont il ne conteste plus l’utilité, a renforcé ses effectifs à la frontière de la Russie.

Une mentalité de guerre froide s’est emparée de la Maison-Blanche. Les États-Unis sont entraînés dans une course à l’armement que la menace russe ne justifie pas. La Russie a des capacités de nuisance, mais ne peut renverser l’ordre international. La nouvelle posture américaine pourrait provoquer un rapprochement entre la Russie et la Chine au détriment de la sécurité occidentale. Vladimir Poutine n’est pas Joseph Staline. 2018 n’est pas 1948.


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