Crise au Bloc: le risque de réveiller les furies

La chef du Bloc québécois, Martine Ouellet
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La chef du Bloc québécois, Martine Ouellet

La crise que traverse ces jours-ci le Bloc québécois, et dont Martine Ouellet fait très personnellement les frais, laisse percer une autre crise, autrement plus profonde et grave : la crise permanente et sourde des institutions politiques québécoises et canadiennes et l’extraordinaire agressivité — elle aussi, enfouie en temps normal — qu’elle génère.

Comment comprendre autrement l’engouement soudain pour une formation politique qui n’intéresse plus grand monde et cette inquiétante unanimité contre son chef ? Depuis le désaveu public d’une majorité des députés de sa formation, tout ce qui bredouille et scribouille au Québec veut, exige, la démission de Martine Ouellet. Le harcèlement médiatique des deux dernières semaines est du jamais vu en ce qui me concerne et j’attends — en vain ! — une sortie de Léa Clermont-Dion, une colonne de Francine Pelletier, que sais-je ? un élan solidaire de Manon Massé pour une femme qui fait preuve, dans ce milieu peuplé de mononcles et de bonshommes en costumes cravates, d’un courage assez extraordinaire.

La seule erreur de Martine Ouellet, qui lui sera sans doute fatale, c’est d’avoir cru possible de désavouer Ottawa à Ottawa

C’est qu’il ne s’agit pas de courage, mais de folie, faut-il entendre maintenant ; Mme Ouellet s’accroche à son poste par déraison pure, c’est une idiote qui ne comprend pas le message. Ce comportement déroutant pour les béni-oui-oui que rassemble la classe politico-médiatique, et l’électorat qui tète au quotidien le lait en poudre qu’elle dispense, révèle l’irréalité dans laquelle se déroule ce qu’on appelle ici la politique, une espèce de marge (un carré de sable dans un CPE, un terrain de shuffleboard dans une résidence soleil) concédée par le vrai pouvoir, qui, lui, continue en sourdine son travail de sape, derrière le show de boucane !

Cirque politico-médiatique

La seule erreur de Martine Ouellet, qui lui sera sans doute fatale, c’est d’avoir cru possible de désavouer Ottawa à Ottawa, de remettre en question le cadre depuis le cadre. Car s’y présenter, c’est déjà y adhérer, c’est faire acte de foi envers ses institutions et leur capacité de changer quoi que ce soit — ce qu’ont bien compris les démissionnaires et autres députés de province. Il faut être idiot pour ne pas le comprendre. Dans ce cadre malveillant par essence, l’art du compromis, celui de la politique — et qui fait si cruellement défaut à la chef bloquiste, au dire de ses détracteurs —, n’est rien d’autre que l’art de se compromettre sans arrêt jusqu’au ridicule. On y était rendus quand le Bloc et Gilles Duceppe ont pris leur débarque mémorable, mais chassez le naturel, il revient au galop !

La troupe de guignols est de retour ! Ce sont eux qui, trafiquant en coulisses, laissent fuiter des informations qui font dire aux analystes de TVA que « les jours de Martine sont comptés ». Eux, les « sources » dont les déplorables Bernard Drainville et Caroline St-Hilaire se disputent la primeur sous la mine réjouie du chasseur d’écureuils. Cette joute, ce cirque politico-médiatique, cette scène de famille me ferait honte si elle ne m’effrayait pas, car elle trahit une telle frustration, un tel dépit, une haine qui appelle sourdement au meurtre — qu’il soit symbolique ne devrait pas nous rassurer davantage.

J’ai toujours gardé en mémoire ce conseil, entendu à la radio, qu’avait donné un politologue américain réputé à un parterre d’étudiants de Harvard : la politique, c’est le lieu des furies, au sens où l’entendaient les Grecs. Si rien ne se passe, que vos propos et prises de position ne provoquent rien, posez-vous des questions, vous êtes à coup sûr dans le champ. Au Québec, il faut être idiot pour réveiller les furies, (re)découvrir ce qui se trame de dégueulasse derrière les apparences et la fausse bonne entente, pour dire ce qui saute aux yeux et que 150 ans de collaboration honteuse ont rendu invisible aux parvenus qui logent à droite comme à gauche, au centre et au-delà. Il n’y a qu’en dessous, aux oubliettes, que le plus grand nombre trouve que quelque chose cloche, mais là aussi personne ne dit trop rien, de peur de passer pour un idiot.

27 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 27 mars 2018 12 h 36

    Monsieur Ricard, merci

    Votre texte est de la musique à mes yeux.

    Il met le doigt sur l'essentiel, comme le fait Mme Ouellet.

    Parce qu'il le fait, il dérange.

    Je me permets de vous dire qu'il dérange comme dérange une musique qui recourt à des sons et possède un rythme qui soulèvent.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 mars 2018 07 h 27

      Je diffère d'opinion.Il s'agit d'une question de style, de personnalité.Mme Ouellet s'est présentée comme chef du PQ; aucun député ne l'a appuyée. "En réalité, le caractère bouillant, intransigeant et autoritaire de Martine Ouellet avait laissé des traces."
      http://lactualite.com/politique/2018/02/28/martine

  • Eric Ouellet - Abonné 27 mars 2018 12 h 58

    Bravo!

    Pour votre courage à vous aussi.....de dire cette difficile réalité.....même les indépendantistes sont colonisés!
    Pour votre courage aussi d’interpeller les femmes en vues de ce monde.....qui garde un silence complices des hommes en vus de ce monde.....qu’elles dénoncent par ailleurs allègrement dans d’autre circonstances!
    Merci Batlam!

    • Marc Therrien - Abonné 27 mars 2018 21 h 42

      Cette crise révèle que les bergers de ce peuple timoré qui a Saint Jean-Baptiste pour patron et dont la fête nationale a longtemps porté son nom avec pour symbole le petit garçon frisé accompagné de son mouton qui clôturait chaque année son défilé, souffrent maintenant de l’entrée de la louve dans la bergerie. On dit que ce qui fait le leader d’une meute de loups n’est pas sa violence, mais sa capacité de décision. L'être décisive horripile certainement les indécis.

      Marc Therrien

    • Yves Mercure - Abonné 28 mars 2018 09 h 04

      Merci aussi Éric Ouellet (parent?)
      Deux fois plutôt qu'une :
      1. Pour Batlam, pseudo que j'ignorais et qui va m'inciter à aller plus loin avec le groupe et l'acteur, car, 2. Le texte recèle ironie et cynisme provocateur à la Arouet pour tout cette horde qui fustige vite fait, appel au bûcher ou jette à la vindicte populaire chez Zuckerberg pour fin de lapidation ou règlement de compte. Bien des vieux crabes se montrent comme joyeux tortionnaires, qui ne sont pourtant que suffisance plutôt que prestance. Pourtant, la bêtise se suffisant à elle-même, en général, nul besoin d'en rajouter pour se montrer bien à sa place. Il y a de la graine de sénateur chez certains bloquistes!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 mars 2018 13 h 11

    Secouer la torpeur des fonctionnaires-députés…

    De la même façon que je le pense, Sébastien Ricard écrit en substance que le «Bloc Québécois» en siégeant à Ottawa communique l'impression que le Québec à sa place dans la … Confédération canadienne, puisque le Québec peut débattre à la Chambre des communes et y faire entendre ses revendications…

    En recentrant le débat sur l'indépendance nationale, le chef du Bloc, Mme Martine Ouellet, a tiré de leur torpeur ses députés qui pratiquaient le fonctionnariat sur les banquettes de la Chambre des communes… d'où la grogne de ces derniers.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 mars 2018 07 h 13

      Mme Ouellet manque du sens politique le plus élémentaire. Elle se retrouve avec 3 députés. Elle va se retrouver presque toute seule à parler quotidiennement d'indépendance, le jour et la nuit. Je suis bloquiste depuis belle lurette. Je déplore le style de gestion de cette dame. Un(e) bon(bonne) chef doit être capable de ménager la chèvre et le chou.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 mars 2018 08 h 49

      Diriger un parti politique exige de la diplomatie, du tact. D'évidence, ce n'est pas le cas de cette dame.

      Avec 10 députés, le parti n'était pas reconnu aux Communes. Et là, il en reste trois.Ils vont pouvoir discuter du sexe des anges de l'indépendance.

  • Gilles Roy - Abonné 27 mars 2018 14 h 18

    Euh, non!

    Je cite : «la politique, c’est le lieu des furies, au sens où l’entendaient les Grecs». Euh, non. Érinyes, c'est grec. Furies, c'est romain. Et les grecs n'entendaient pas le latin.

    • Yves Mercure - Abonné 28 mars 2018 09 h 32

      En effet, ce seraient les Érinyes ou ces persecutrices que reprennent les romains avec leurs Furies. Mais l'idée de persécution semble appropriée. Les bons vieux qui balancent l'info aux journaleux savent très bien que ça va mordre du côté vendeur. La bête à abattre est assez râpeuse et vindicative pour le plus gros paratonnerre soit insuffisant. Elle va y passer, mais avec panache elle pourra se retirer dans ses terre avec plus d'honneur que celui qui brilla au point qu'on puisse dire qu'il était "L'homme qui voulu être roi" ( le bien nommé Lucien Bouchard, représentant gauche-droite imbriquées, on le verbe de tribun n'avait d'égal que le jean de son contenu! Un autre dirait que ce beau monde avec une politesse de merde dans un bas de soie)

  • Jean-Charles Morin - Abonné 27 mars 2018 14 h 44

    Un rappel salutaire.

    J'avais presque oublié avec le temps qui passe qu'il y a en fait beaucoup de gens ici bas qui bredouillent, scribouillent, jacassent et cacassent sans cesse et sans répit, faisant de leur dernier état d'âme la nouvelle du jour, au point de faire perdre le nord à ceux et celles qui veulent malgré tout garder le cap. Merci de nous le rappeler.