Qui a peur des savoirs autochtones?

Selon Québec, le péril viendrait des cas d’éventuelles contradictions entre les savoirs traditionnels autochtones et «la science et les données probantes», s'étonne l'auteur.
Photo: GSPictures iStock Selon Québec, le péril viendrait des cas d’éventuelles contradictions entre les savoirs traditionnels autochtones et «la science et les données probantes», s'étonne l'auteur.

En 1536, Jacques Cartier ne s’est pas fait prier pour accepter les remèdes partagés par Domagaya, membre des Iroquoïens du Saint-Laurent, afin de traiter les membres de son équipage souffrant du scorbut. Il n’a alors pas remis en cause la validité des savoirs autochtones. Grand bien lui en prit, car ses hommes ont pu être sauvés grâce à ces remèdes. Près de 500 ans plus tard, un gouvernement québécois à la mémoire courte remet en question la pertinence des savoirs autochtones, au point de reprocher au Canada de vouloir en enchâsser la prise en compte dans le processus d’évaluation environnementale.

En février 2018, le gouvernement fédéral déposait le projet de loi C-69 prévoyant la prise en compte des connaissances traditionnelles des peuples autochtones lors d’évaluations d’impact en matière environnementale. Rappelons que la Loi canadienne sur l’évaluation environnementale (actuellement en vigueur) reconnaît déjà la possibilité de prendre en compte les connaissances traditionnelles autochtones pour l’évaluation environnementale d’un projet. Le projet de loi fédéral ne constitue donc pas une révolution, mais plutôt une évolution du régime actuel.

Dans une lettre adressée à la ministre fédérale de l’Environnement, M. Beauchesne, sous-ministre adjoint au développement durable et à la qualité de l’environnement, s’est ému de l’éventuelle prise en compte systématique des savoirs autochtones, au même titre que la science et les données probantes. Cette position est symptomatique de certaines incompréhensions classiques concernant les savoirs autochtones.

Selon Québec, le péril viendrait des cas d’éventuelles contradictions entre les savoirs traditionnels et « la science et les données probantes ». Cette crainte a de quoi surprendre. En effet, la science est un domaine où les opinions et les interprétations sont loin d’être unanimes. Au contraire, la diversité des approches constitue un moteur de l’innovation et de l’avancement des connaissances. Les savoirs autochtones constituent dans ce contexte des approches et des éclairages supplémentaires à ceux proposés par la science. Ainsi, là où le Québec voit un problème, nous percevons au contraire la possibilité d’une plus grande richesse de points de vue. Lors de l’évaluation environnementale d’un projet, cette richesse ne peut qu’entraîner une prise de décision plus informée.

Un ensemble de connaissances

Afin de pallier d’éventuelles contradictions entre la science et les savoirs autochtones, le Québec avance comme solution que ces derniers devraient faire référence à « des barèmes clairs et comparables aux données scientifiques pour notamment permettre d’en évaluer adéquatement l’exactitude. » Or, les savoirs autochtones constituent bien plus que de simples données quantitatives et qualitatives relatives à la description de l’environnement et à sa gestion. Ceux-ci forment un ensemble de connaissances, d’innovations et de pratiques aux multiples facettes incluant également des dimensions éthiques, identitaires et en lien avec la cosmologie des groupes. Ces savoirs constituent dans bien des cas des approches originales et singulières par rapport à la science pour l’appréhension de l’environnement ainsi que de nos interactions avec le vivant et le non-vivant. Par le fait même, ils participent à la richesse de la diversité culturelle mondiale, au même titre que la science et d’autres systèmes de connaissance.

Appliquer à ces savoirs une grille de lecture pensée à partir des logiques de la science est réducteur, contre-productif et offensant. En effet, se priver de l’apport des savoirs autochtones notamment en restreignant leur usage aux seuls éléments compatibles avec la science équivaut à un gaspillage des expériences et pratiques potentiellement très utiles pour la compréhension et la gestion de problématiques environnementales actuelles. D’ailleurs, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat et l’Accord de Paris sur le climat reconnaissent l’importance des connaissances autochtones pour l’adaptation aux changements climatiques.

Subordonner la prise en compte des savoirs traditionnels à leur compatibilité avec les données scientifiques revient à établir une hiérarchie entre les savoirs, en faveur des savoirs scientifiques. Cette approche traduit une forme de méfiance ainsi qu’une tentative de contrôle vis-à-vis des savoirs autochtones et des effets potentiels de leur mobilisation sur les rapports de force en lien avec la gestion du territoire.

Le pouvoir pour les peuples autochtones de faire valoir leurs savoirs dans le cadre des processus de gestion environnementale, accompagné par ailleurs d’une pleine reconnaissance de leurs droits territoriaux, constitue un impératif de justice sociale. Cela est d’autant plus important pour des peuples dont on a tenté à travers l’histoire de justifier l’infériorité par rapport aux sociétés occidentales (tout en exploitant allègrement et souvent sans partage des bénéfices leurs savoirs). En outre, la mobilisation des savoirs autochtones constitue une occasion de dialogue entre connaissances autochtones et scientifiques pour une compréhension plus globale et complète de problématiques environnementales contemporaines. Pour permettre la pleine mesure de ce dialogue, il est néanmoins crucial de développer la confiance entre les acteurs autochtones et scientifiques. Il est aussi indispensable d’accepter les savoirs autochtones dans toute leur complexité et comme autant d’approches apportant un éclairage singulier sur l’environnement, au même titre que la science.


*La lettre est cosignée par : 
Charlotte Chicoine-Wilson, avocate;
Sophie Thériault, professeure, Section de droit civil, Université d’Ottawa;
Marie-Ève Sylvestre, professeure, Section de droit civil, Université d’Ottawa;
David Robitaille, professeur, Section de droit civil, Université d’Ottawa; 
Ghislain Otis, professeur, Section de droit civil, Université d’Ottawa; 
Bettina Durocher, chercheuse-doctorante en Éducation, Universidad De La Salle de Costa Rica;
Margarida Garcia, professeure, Section de droit civil, Université d’Ottawa

 

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