Desjardins doit revenir à l’idéal coopératif

De 2012 à 2017, près de 500 guichets automatiques Desjardins ont été débranchés, déplore l'auteur. 
Photo: Michaël Monnier le Devoir De 2012 à 2017, près de 500 guichets automatiques Desjardins ont été débranchés, déplore l'auteur. 

La survie des guichets Desjardins de Ripon et de Plaisance, dans la Petite-Nation, comme celle des guichets de la vallée de la Lièvre et du Bas-du-Fleuve, ne peut être réduite à une simple question de rentabilité. Loin de là. Ces fermetures interpellent la nature même du mouvement coopératif, fondement de toutes ces caisses — jadis populaires — qui émaillent le paysage socio-économique de notre coin de pays depuis près d’une centaine d’années.

Alphonse Desjardins écrivait en 1910, au sujet des coopératives d’épargne et de crédit : « Ce n’est pas le capital qui domine, qui fait la loi et règle tout, mais c’est la personne. Le capital n’est que l’accessoire, non le principal. Les personnes éprouvant les mêmes besoins, à la recherche des mêmes satisfactions légitimes, mais frappées de la même impuissance économique se réunissent, et par une entente basée sur la justice et l’intérêt de tous, forment ces sociétés (les caisses) où règne une parfaite égalité. »

Les pionniers de nos caisses populaires avaient compris que seul un mouvement bâti sur l’entraide et la coopération pouvait permettre aux petits épargnants de combattre les abus des grandes banques anglo-canadiennes. Aussi, au fil des décennies, les adhérents ont-ils afflué par milliers, puis par millions, fondant plus de 1600 caisses populaires dans les villes et villages du Québec, ainsi qu’au sein de collectivités francophones ailleurs au pays.

Est-il besoin de rappeler qu’il y a à peine un demi-siècle, plus de la moitié de ces caisses populaires desservaient des communautés rurales, pendant que dans les régions urbaines, la paroisse locale servait souvent d’encadrement. De ces élans de solidarité a jailli un vif sentiment d’appartenance dont Desjardins récolte aujourd’hui les fruits — avec plus de cinq millions de membres. Des membres, rappelons-le, pas des clients…

En 1991, le Québec comptait près de 1500 caisses populaires Desjardins. Aujourd’hui, avec les fusions et fermetures, il en reste 422, avec quelque 800 centres de services. Nos villages abritaient autrefois une caisse populaire complète, devenue par la suite un simple centre de services qu’on a ensuite remplacé par un guichet automatique… qui doit maintenant disparaître. Nous ne sommes pas seuls, dans la Petite-Nation, à subir un tel scénario. D’autres localités québécoises en sont aussi victimes. De 2012 à 2017, près de 500 guichets automatiques Desjardins ont été débranchés !

Tenir compte de la spécificité socio-économique

Dans les régions rurales, les membres des caisses apprécient la portée de l’évolution technologique et ses répercussions importantes sur les habitudes financières de tous et toutes. Les innovations y sont accueillies avec autant de réalisme qu’à l’ombre de la Place Ville-Marie. Ces sociétaires ne sont-ils pas, cependant, en droit d’espérer — d’exiger même — que la direction du mouvement coopératif tienne compte de leur spécificité socio-économique ? Ainsi que l’affirmait la Fédération québécoise des municipalités, « l’argent comptant est utilisé pour toutes sortes d’activités locales et est au coeur de la vie économique de plusieurs de nos municipalités en milieu rural. En ce sens, les effets de la disparition d’un guichet dans ces milieux sont multiples et ne se limitent pas aux difficultés de transiger en espèces ».

Les justifications de fermeture sont invariablement économiques. Les guichets seraient déficitaires à cause d’une baisse d’achalandage. Mais les critères de rentabilité ainsi que les sommes exactes en jeu restent nébuleux. Ce qui est clair et connu, c’est que le Mouvement Desjardins — malgré tous ces guichets en difficulté — a engrangé 2,15 milliards de dollars d’excédents avant ristournes en 2017 et que le président de la Caisse Desjardins de la Petite-Nation reconnaît qu’elle est en très bonne santé financière et capable de maintenir le guichet de Ripon… et d‘autres.

En annonçant 320 millions de dollars en ristournes aux membres, le président du Mouvement Desjardins a affirmé son intention d’augmenter les excédents et les ristournes. Rien sur l’esprit coopératif. Rien sur les besoins des petites localités. Rien sur la justice et l’intérêt de tous. Rien sur la « parfaite égalité » des membres. Le capital domine désormais, et non la personne. Il nous apparaît même que le capital est devenu « le principal souci » du mouvement coopératif, et non « l’accessoire » comme le voulaient Alphonse Desjardins et ces millions de membres qui ont uni leurs épargnes pour créer le vaste réseau Desjardins.

En axant ses énergies sur les objectifs financiers au lieu de s’occuper de ses membres, Desjardins « a perdu son âme », affirmait récemment l’ancien président du Mouvement, Claude Béland. Nous, les maires des municipalités soussignés, sommes d’avis que Desjardins peut revenir à l’idéal coopératif sans nuire à sa rentabilité. Diverses solutions ont été mises en avant pour conserver les services de proximité, y compris les guichets, à l’extérieur des grandes villes. Nous allons exercer toutes les pressions possibles sur Desjardins pour en arriver à des ententes satisfaisantes et défendre les droits des membres des régions rurales.

Les membres de nos caisses se mobilisent en vue de faire annuler des décisions de fermeture, et se disent prêts à envisager la destitution de conseils d’administration au besoin. Que Desjardins se le tienne pour dit ! Cette fois, les membres entendent occuper la place qui leur revient de droit dans leur mouvement coopératif.


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13 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 24 mars 2018 08 h 48

    Beaux principes

    Ces beaux principes seraient applicables si les Caisses Desjardins n'avaient pas de concurrence, s'il n'y avait aucune banque commerciale, et en particulier aucune banque électronique. Si on demande aux Caisses de faire des cadeaux à la population en maintenant des guichets et des succursales déficitaires, mais que les bénéficiaires, eux, ne se génent pas, quand ça fait leur affaire, pour placer leurs économies dans Tangerine et faire financer leur hypothèque ou leur prêt d'auto par d'autres banques, ça ne marche pas. En d'autres mots, pour que les Caisses aient les moyens de faire des cadeaux, il faut qu'elles fassent de gros profits quelquepart ailleurs.

    • Patrick Boulanger - Abonné 25 mars 2018 09 h 17

      « En d'autres mots, pour que les Caisses aient les moyens de faire des cadeaux, il faut qu'elles fassent de gros profits quelquepart ailleurs. » (M. Terrault)?

      Selon un article du Devoir « les excédents avant ristournes ont été de 2,15 milliards » en 2017.

      Voir : https://www.ledevoir.com/economie/521343/la-ristourne-aux-membres-de-desjardins-grimpe-pour-la-premiere-fois-depuis-2014

      En outre, la « paye totale » du président et chef de direction de la coopérative financière - Guy Cormier - s'apparente à un énorme cadeau à mon sens : « Pour sa première année complète à la tête de la coopérative, le président et chef de la direction, Guy Cormier, a vu sa paye totale s’élever à 2,76 millions ».

      Voir : https://www.ledevoir.com/economie/522686/remuneration-en-baisse-chez-desjardins

  • Denis Paquette - Abonné 24 mars 2018 09 h 29

    la vie est faite d'instants qui ne reviendrons jamais

    mon opinion est qu'il est tres difficile de revenir en arrière, la vie n'est pas faite ainsi,que les moments dans la vie sont toujours uniques et ce jusqu'a notre mort que l'on ne recommence jamais rien, que nous faisons seulement a apprendre a vivre avec

    • Patrick Boulanger - Abonné 25 mars 2018 09 h 18

      C'est vrai que la vie est en perpétuel changement. Cela dit, ce n'est pas une bonne raison pour baisser les bras et accepter de régresser collectivement.

  • Nadia Alexan - Abonnée 24 mars 2018 09 h 46

    Le profit à tout prix!

    C'est vrai, «la Caisse a perdu son âme» au lieu de se préoccuper des principes de coopération à l'origine de son fondateur, Alphonse Desjardins, la Caisse a glissé vers la cupidité de profits à tout prix. De plus, la rémunération exagérée de son PDG démontre l'éloignement de la Caisse du bienêtre de ses membres. Quelle honte!

    • Patrick Boulanger - Abonné 25 mars 2018 09 h 25

      Pour faire du pouce ce que vous dites, j'aimerais souligner que la « paye totale » du président et chef de la direction de la coopérative financière - Guy Cormier - s’élève à 2,76 millions. Il me semble que notre coopérative financièere dérape en acceptant de lui verser une telle paye totale. Il me paraît évident qu'elle pourrait se trouver quelqu'un de super compétent à un bien meilleur coût!

      Voir : https://www.ledevoir.com/economie/522686/remuneration-en-baisse-chez-desjardins

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 24 mars 2018 10 h 45

    La personne et non le capital

    Desjardins doit retrouver le sens de sa mission

    J'apporte mon appui aux propos de M. Desjardins (sic). Membre d'une caisse Desjardins depuis un demi-siècle, ayant siégé sur le conseil d'administration de l'une des caisses dont je fus membre, toujours présent aux assemblée générales annuelles de ma caisse, je fais mien ce principe statuant que la personne doit primer sur le capital au sein d'une coopérative financière.

    Le mouvement Desjardins (et non pas sa seule haute direction) doit trouver en son sein une manière de maintenir dans toutes les régions du Québec sa présence. Il peut le faire en s'alliant aux municipalités ainsi qu'aux nombreuses autres coopératives existantes ou qui se créent afin de maintenir des services de proximité. Ainsi, la Fédération des caisses Desjardins pourrait nouer un partenariat avec la Coopérative de développement régional du Québec, dont les bureaux régionaux desservent tous les coins du Québec, pour mettre en commun les efforts permettant de créer des coopératives de solidarité offrant à des communautés plus isolées tant les services d'un dépanneur, d'une station-service, d'un comptoir postal que les services d'une caisse (et je ne parle pas seulement d'un guichet automatique). Le Mouvement Desjardins pourrait même innover en formant les employés de ces coopératives de solidarité pour prendre en charge certains fonctions financières qui pourraient leur être déléguées. Desjardins pourrait même s'impliquer plus activement dans la gouvernance en nommant sur les conseils d'administration de ces coopératives de solidarité, dans des postes qui leur seraient réservés, des représentants du Mouvement Desjardins à même ainsi de prendre le pouls des attentes et des besoins des communautés desservies. Il y a moyen de trouver des solutions imaginatives si pour les héritiers de l'oeuvre d'Alphonse Desjardins la personne passe avant le capital, Ce serait alors une manière plus coopérative de ristourner aux membres les surplus engrangés.

    • Patrick Boulanger - Abonné 25 mars 2018 09 h 51

      Bravo M. Cotnoir pour votre implication! Je devrais en faire autant en me présentant, au moins (!), aux assemblées générales des mes deux caisses populaires Desjardins! Je ne me trouve pas très crédible lorsque je la critique en considérant mon implication au sein de Desjardins. Je suis porté à croire que les coopératives sont en grande partie à l'image de ceux qui s'impliquent. Toutefois, j'ignore si cette idée s'applique à Desjardins considérant que la démocratie ne semble pas - actuellement! - une valeur importante portée par cette coopérative financière.

      Voir (cet article, notamment) : https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/522565/les-manquements-du-processus-democratique-chez-desjardins

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 24 mars 2018 10 h 51

    Desjardins doit retrouver le sens de sa mission

    J'apporte mon appui aux propos de M. Luc Desjardins publiés dans l’édition du samedi 24 mars 2018 . Membre d'une caisse Desjardins depuis un demi-siècle, ayant siégé sur le conseil d'administration de l'une des caisses dont je fus membre, toujours présent aux assemblées générales annuelles de ma caisse, je fais mien ce principe statuant que la personne doit primer sur le capital au sein d'une coopérative financière.

    Le Mouvement Desjardins (et non pas sa seule haute direction) doit trouver en son sein une manière de maintenir dans toutes les régions du Québec sa présence. Il peut le faire en s'alliant aux municipalités ainsi qu'aux nombreuses autres coopératives existantes ou qui se créent afin de maintenir des services de proximité. Ainsi, la Fédération des caisses Desjardins pourrait nouer un partenariat avec la Coopérative de développement régional du Québec, dont les bureaux régionaux desservent tous les coins du Québec, pour mettre en commun les efforts permettant de créer des coopératives de solidarité offrant à des communautés plus isolées tant les services d'un dépanneur, d'une station-service, d'un comptoir postal que les services d'une caisse (et je ne parle pas seulement d'un guichet automatique). Le Mouvement Desjardins pourrait même innover en formant les employés de ces coopératives de solidarité pour prendre en charge certaines fonctions financières qui pourraient leur être déléguées. Desjardins pourrait même s'impliquer plus activement dans la gouvernance en nommant sur les conseils d'administration de ces coopératives de solidarité, dans des postes qui leur seraient réservés, des représentants du Mouvement Desjardins à même ainsi de prendre le pouls des attentes et des besoins des communautés desservies. Il y a moyen de trouver des solutions imaginatives si pour les héritiers de l'œuvre d'Alphonse Desjardins la personne passe avant le capital, ce serait alors une manière plus coopérative de ristourner aux membres les surplus engrangés.