Vers un Internet post-Facebook?

À l’ère des barons voleurs du capitalisme numérique, une partie de notre intimité et de nos liens sociaux est en état de captivité, croit l'auteur. 
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse À l’ère des barons voleurs du capitalisme numérique, une partie de notre intimité et de nos liens sociaux est en état de captivité, croit l'auteur. 

Avec l’élection de Donald Trump, la prise de conscience des méfaits potentiels des médias sociaux commerciaux a connu un sursaut important : les fausses nouvelles et les bulles filtrantes se sont retrouvées au coeur des préoccupations des citoyens de plusieurs sociétés. L’affaire Cambridge Analytica nous a quant à elle appris que des millions d’Américains auraient été l’objet de propagande ciblée à l’aide de connaissances très précises sur leurs dispositions psychologiques et inclinations politiques. Le choc est majeur : tout indique que nos interactions numériques quotidiennes sont vendues au plus offrant, y compris aux factions les plus haineuses et autoritaires de notre époque.

Nous comprenons de mieux en mieux les dangers liés à la collecte massive de données par des puissances commerciales et étatiques. Nombreuses sont les personnes qui se demandent alors comment sortir de cette position angoissante. Les guides pratiques pour modifier ses paramètres de confidentialité et éviter le pistage se multiplient, on s’interroge sur ce qu’il faudra faire pour enfin pouvoir « protéger ses données ». Et pourtant, on se demande bien peu s’il est normal que ces données aient justement besoin d’être protégées, et contre qui ou quoi exactement. Surtout, nous manquons de prise pour envisager de quelle manière échapper durablement à la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Un mouvement de fermetures de comptes Facebook (Delete Facebook) perce à l’horizon, sans qu’on sache s’il atteindra une masse critique. Quitter Facebook est hélas difficilement envisageable pour plusieurs, puisque cela implique le sacrifice de la principale manière par laquelle il est possible de rejoindre des gens avec qui on entretient des rapports significatifs. Voilà où nous en sommes à l’ère des barons voleurs du capitalisme numérique : une partie de notre intimité et de nos liens sociaux est en état de captivité.

Défaire le mythe du consentement individuel

Quitter Facebook doit être une bataille collective, développée dans l’optique plus générale de réduire progressivement les pouvoirs que détiennent actuellement les géants du numérique. Par où commencer ? Il importe tout d’abord de faire voler en éclats le mythe selon lequel nous consentons individuellement à céder nos données en échange d’un service. Les formulaires auxquels nous adhérons dans les applications et médias sociaux commerciaux sont une insulte à l’intelligence : presque personne ne sait vraiment ce qu’il ou elle cède, et le traitement de ces données nous échappe complètement, blotti dans la boîte noire de firmes qui se proclament pourtant championnes de la « transparence » et du « partage ». Il faut déconstruire cette fiction néolibérale selon laquelle nous acceptons contractuellement de nous faire piller de la sorte.

Certains proposent comme solution de vendre les données au lieu de les céder gratuitement. En fait, ces transactions existent déjà : où la firme Cambridge Analytica a-t-elle trouvé les 270 000 personnes qui ont rempli le « test de personnalité » grâce auquel les traces de 50 millions d’utilisateurs de Facebook ont ensuite été accumulées ? Sur la plateforme d’Amazon baptisée Mechanical Turk, où des gens sont payés des sommes dérisoires pour exécuter des microtâches. En d’autres termes, si Cambridge Analytica a pu avoir accès à ces masses de données Facebook, c’est grâce à des internautes payés à peine 1 ou 2 dollars. Vendre nos données constitue une fausse bonne idée qui nous garde pris au piège du même paradigme.

Individuellement, nos données n’ont pas une si grande valeur. C’est lorsqu’elles sont additionnées à des millions d’autres qu’elles deviennent intéressantes. Par définition, nos données ont une valeur collective ; c’est donc en tant que bien commun qu’elles doivent être défendues. Cela suppose de déterminer les manières par lesquelles on peut limiter l’emprise de Facebook sur notre information et nos données en vue de se les réapproprier.

Et si on interdisait à Facebook, par exemple, de stocker des données datant de plus de six mois ? L’objectif ici n’est pas tant de faire de l’entreprise un bon citoyen corporatif que de la marginaliser progressivement, jusqu’à ce qu’une telle marchandisation de notre vie privée et de nos interactions sociales ne soit simplement plus possible. Cela pourrait-il impliquer de devoir payer pour certains des services actuellement offerts par les médias sociaux commerciaux ? Peut-être, mais il y a plusieurs moyens de soutenir des plateformes coopératives. Aussi, n’oublions pas qu’Internet peut être très efficace pour la construction collaborative de projets d’envergure gratuits et orientés vers le bien commun et que plusieurs de ces projets sont déjà en construction. Un Internet post-Facebook peut sembler inatteignable à l’heure actuelle ; il faut néanmoins chercher à aller en ce sens, collectivement.
 


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