Des médecins en manque d’humanités

Former des médecins à porter un regard différent sur leurs valeurs et leur pratique, c’est aussi leur permettre d’être, à terme, plus à l’écoute de leurs patientes et patients.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Former des médecins à porter un regard différent sur leurs valeurs et leur pratique, c’est aussi leur permettre d’être, à terme, plus à l’écoute de leurs patientes et patients.

De nombreuses voix se sont élevées au cours des dernières semaines pour faire part de la nécessité criante de transformer notre système de santé, pour beaucoup trop médicalisé, afin d’en permettre une gestion qui soit plus démocratique et donc plus juste et plus égalitaire. Parmi elles, l’historien et sociologue Yves Gingras insistait sur la nécessité de s’attaquer à l’idéologie même qui soutient ce système, et notamment en se penchant sur la formation que le Québec offre à ses étudiantes et étudiants en médecine. En appelant les médecins à relire Claude Galien, il mettait le doigt sur un point important et souvent ignoré : l’absence quasi complète de formation des médecins québécois, en particulier francophones, à des savoirs autres que ceux issus des sciences médicales.

Au cours de leur formation, les étudiantes et étudiants de l’Université de Montréal, de l’Université de Sherbrooke ou de l’Université Laval n’ont en effet pratiquement aucun contact avec les diverses sciences humaines et sociales qui s’intéressent à la santé. Je dis « pratiquement », car il y a toujours une heure ou deux, souvent en première année, parfois un cours complet, mais c’est plus rare ou toujours optionnel, où un ou une anthropologue, un ou une sociologue, un historien ou une historienne ou un ou une philosophe, plus souvent un ou une médecin, vient parler d’histoire des découvertes scientifiques, des ressorts sociétaux du pouvoir médical, des enjeux anthropologiques de la relation soignant-soigné ou des normes philosophiques de l’éthique médicale. Court intermède avant que les étudiantes et étudiants ne retournent à ce qui est valorisé par leurs enseignants et enseignantes et bien plus importants à leurs yeux : leurs cours de sciences biomédicales.

Ailleurs dans le monde

Pourtant, les établissements francophones du Québec font ici figure d’exceptions. Partout dans le monde, les facultés de médecine ont aujourd’hui intégré, sous la forme d’un département, d’une chaire, d’un laboratoire ou d’un groupe de recherche ce que l’on nomme les humanités médicales (medical humanities), c’est-à-dire ces savoirs non médicaux portant sur la médecine et la santé (les sciences humaines et sociales, bien sûr, mais aussi la philosophie, la littérature, les arts, etc.) et contribuant directement à l’éducation médicale.

Depuis plusieurs décennies maintenant, les facultés de médecine du Canada anglais ont en leur sein, notamment grâce aux chaires Hannah financées par l’Associated Medical Services, des représentants des sciences humaines et sociales, dans ce cas majoritairement des historiens, pour coordonner des programmes d’humanités médicales au sein de formations de jeunes médecins.

À l’Université McGill, le SSOM fait également depuis longtemps rayonner la recherche canadienne en histoire, anthropologie et sociologie de la santé tout en appuyant la formation médicale interdisciplinaire des jeunes carabins montréalais. L’Université d’Ottawa s’est elle aussi récemment dotée d’un programme bilingue de médecine et humanités intégré à son premier cycle.

Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les programmes de medical humanities, souvent implantés depuis plusieurs années, voire parfois plusieurs décennies, sont en passe de devenir un enjeu concurrentiel entre les différentes facultés de médecine pour attirer les étudiantes et étudiants comme les chercheurs et les chercheuses. Même en France, terre de traditions et de mandarinat médical, l’enseignement des sciences humaines et sociales dans les facultés de médecine s’est organisé depuis plusieurs années autour d’un réseau dynamique de pédagogues et de chercheurs et chercheuses. […] Même si beaucoup reste encore à faire pour intégrer pleinement ces apports à une formation médicale réformée, force est de constater que les humanités médicales sont partout en plein boom, sauf dans les universités francophones du Québec.

Manque d’intérêt ?

Le constat est d’autant plus surprenant que les chercheurs en sciences humaines et sociales qui s’intéressent aux questions de santé, les spécialistes de ce que l’on appelle en anglais les health humanities, ne manquent pas. Des initiatives pour valoriser cette recherche se multiplient d’ailleurs depuis quelques années à travers la province. […] Les compétences, multiples et complémentaires, sont là, de même que l’envie. Ne manque que l’intérêt des institutions et une volonté réelle de changer la culture médicale.

Car oui, cette ouverture au dialogue interdisciplinaire et aux enjeux sociaux, culturels et politiques qu’impliquent les humanités médicales remet en question le fonctionnement traditionnel, historiquement monopolistique et corporatiste du corps médical et de sa formation. Mais l’éducation médicale s’enrichit du regard, souvent critique, des sciences humaines et sociales sur le fonctionnement de la médecine et sur l’organisation des soins de santé.

Former des médecins à porter un regard différent sur leurs valeurs et leur pratique, c’est aussi leur permettre d’être, à terme, plus ouverts sur la société à laquelle ils participent, plus à l’écoute de leurs patientes et patients, et plus engagés dans une prise en charge interprofessionnelle de la santé. Dès lors, qu’attendent les universités francophones du Québec pour instaurer de véritables programmes d’humanités médicales cohérents qui ne se résument pas à quelques heures saupoudrées au fil de la formation ? Les réactions de médecins publiées ces dernières semaines, dans différents médias, confirment que l’ouverture est là. Plusieurs sont prêts à ce type de changement de culture, tant ils sont attachés à la dimension humaine, voire humaniste, de leur profession. Les médecins québécois ne manquent pas d’humanité, ils manquent simplement d’« humanités » pour leur permettre de se saisir pleinement des enjeux historiques, philosophiques, sociologiques, anthropologiques, économiques, bref humains propres à leur métier. Or, c’est aussi de cette ouverture et de cette collaboration interdisciplinaire dont dépend l’avenir de notre système de santé, et des relations entre la médecine et le reste de la société.


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8 commentaires
  • Christian Labrie - Abonné 22 mars 2018 06 h 32

    Et les cégep?

    Ce qui est différent au Québec, c’est les deux années de cours collégiaux aux cegeps. Il y a là une certaine base en philosophie et autres domaines liés à la culture générale. La base d’un étudiant en médecineau départ est différente que dans les autres provinces. Du temps que j'étudiais la médecine, il y avait un soucis pour cette dimension. Un patron disait qu’ils avaient tendance à admettre de plus en plus et en plus grande proportion des étudiants qui avaient déjà une formation universitaire. Et il y a eu une conférence mémorable d’Henri Laborit qui s’intitulait justement « Humanisme et médecine ». Qu’il y ait plus de recherche qui se fasse dans ce domaine au sein des facultés de médecine, je n’ai rien contre.
    Dans les cohortes d’étudiants qui m’ont suivi, il y a eu aussi un changement dans la pédagogie de la médecine, passant des cours magistraux à l’approche par problèmes, où toute les questions relatives à l’exercice de la médecine était associées à des situations cliniques, y compris les aspects humains. Donner des cours magistraux sur les humanités, et le reste par problème donnerait l’impression que les humanités sont périphériques à la médecine.

    Mais cela ne ferait pas que les médecins sont nécessairement plus à l’écoute de leur patient. C’est la pression pour la productivité qui est en cause, d’en faire toujours plus, plus vite. Si on se fie à l’auteur, cela voudrait dire que les médecins dans les autres provonces seraient plus à l’écoute? Ça prendrait des études pour le démontrer.

    Quant au travail interdisciplinaire, les médcins ne s’opposent pas à ce que je sache. Mais pour déléguer à une infirmière, il faut d’abord qu’il y ait des infirmières. Il en manque. Je travaille dans une spécialité qui fait appel depuis longtemps au travail interdisciplinaire. On serait heureux qu’il y ait plus d’autres professionnels dans nos équipes. Mais pour avoir travailler dams divers milieux et étudié avant dans une autre discipline, il y a à mom avis au Québec

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 mars 2018 07 h 17

    Avant le remède, le diagnostic

    Quelques sous-entendus grèvent ce texte ou mériteraient à tout le moins d'être examinés.

    D'abord, l'auteur présume que la perception à l'effet que notre système de santé, pour beaucoup trop médicalisé. Cela se mesure-t-il au nombre de personnes qui le croient ? Sur quelle base décidera-t-on qu'il « trop » ? Il faut pouvoir répondre à ces questions pour pouvoir « faire part » de la « criante » « nécessité » de le « transformer ». Il faudrait en plus en dire un peu plus, non sur les vertus de la gestion démocratique en général - on ne peut être contre la vertu - mais la manière dont la pratique de celle-ci serait si déficiente (on voit se pointer la figure du ministre despotique, mais une image ne vaut souvent que les mille mots qu'on n'a pas faute de connaissance réelle), cela suffisant à rendre notre système injuste et inégalitaire. Bien entendu, le format d'un petit texte ne permet pas de tout justifier, mais il ne faut pas suggérer que cela relève de l'évidence.

    Mais à supposer que le diagnostic soit juste (il l'est forcément en partie : rien n'est parfait), il faudrait encore s'assurer que le patient est aussi mal soigné qu'on le présume et que, comme cela se passe souvent, on doive s'empresser de chercher ailleurs des solutions qui feraient cruellement défaut dans nos facultés de médecine. L'auteur nous apprend qu'il se fait de belles choses en medical humanities un peu partout. Il ne montre pas clairement que les objectifs de ce volet de formation ne sont pas poursuivis ou atteints dans le parcours de formation de nos médecins. Étant donné le jugement sévère qu'il porte sur les médecins québécois, il le doit, je crois. À moins qu'on doive se contenter à cet égard du même genre d'approximations croisées qui suffisent à conforter les opinions sans qu'il soit nécessaire de les fonder ?

  • Monique Girard - Abonnée 22 mars 2018 10 h 13

    Pourquoi pas plus d'humanités en effet?

    Très bonne réflexion monsieur Klein! Nul besoin de faire une recherche très approfondie pour mentionner que notre système de santé est très axé sur le curatif, bref très médicalisé. On se gargarise de travail multidisciplinaire depuis des années mais dans le concret, il faudrait avouer que c'est quelque peu dysfonctionnel. On a pris des années à former des infirmières praticiennes, celles que l'on appelle les superinfirmières. On a un fort rattrapage comparativement à l'Ontario. Est-ce que les médecins vont faire autant de pressions pour effacer ce rattrapage qu'ils ne l'ont fait pour leur rémunération? ??
    On parle beaucoup de prévention mais dans les faits, qui peut vraiment affirmer que la prévention est au rendez-vous dans notre système de santé? À part, des représentants de la santé publique, qui d'autre parle de prévention? Est-ce parce que ce n'est pas payant? Je pose la question, je n'affirme rien....
    Bref, l'auteur de cette lettre a raison de se questionner sur la formation médicale. Pourquoi pas? Plus d'humanités ne peuvent faire de tort surtout dans une société de plus en plus complexe.

  • Mathieu Pelletier - Inscrit 22 mars 2018 15 h 17

    La réalité

    L'auteur, malheureusement une fois de plus dans les chroniques portant sur la formation médicale, ne dresse pas un portrait fiable de situation.

    Voici une liste des cours complets (pas 1 heure ou 2...) qui touchent ou portent sur les sciences sociales en année préparatoire de médecine à l'U de Montréal:
    - Notions fondamentales d'éthique
    - Sensibilisation aux patients et aux proches partie 1 et 2
    - Développement du système psychique
    - Aspects sociaux de la santé

    En année 1:
    - Formation à la collaboration interprofessionnelle
    - Croissance, développement, vieillissement
    - Sciences psychiques

    En année 2:
    - Formation à la collaboration interprofessionnelle

    À l'externat:
    - Soins paliatifs et engagement social
    - Santé communautaire

    Ajoutez à cela des entrevues filmées à la caméra et observées par des psychologues, travailleurs sociaux portant spécifiquement sur la relation patient-médecin. Des discussions en petit groupe de pratique réflexive sur l'annonce de mauvaises nouvelles, des enjeux éthiques de fin de vie, les clientèles vulnérables, le transfert et le contre-transfert etc. etc.

    Les cursus de Sherbrooke et l'Université Laval ont des sujets semblables. Le Collège des médecins de famille du Canada et celui des médecins spécialistes et chirurgiens, qui établissent les normes de formation pour les facultés de médecine, définissent 7 compétences clés pour les médecins. 5 de ces 7 compétences touchent spécifiquement aux sciences sociales: ce sont la Prévention, la Communication, le Professionalisme, la Collaboration et le Leadership. Il reste l'Expertise médicale et l'Érudition....

    Environ 50% des examens finaux oraux en médecine familiale portent spécifiquement sur la qualité de la relation patient médecin.

    À la résidence en médecine familiale, de nombreux critères d'évaluation des résidents portent sur des aptitudes relationnelles, la qualité de la collaboration, de la relation patient-médecin.

    Pourquoi l'auteur ne

  • Natalie Stake-Doucet - Abonné 22 mars 2018 15 h 21

    C'est un infirmier dans la photo...

    Pour votre info, l'homme dans la photo est infirmier, pas médecin. C'est mon ancien collègue d'un département d'urgence. C'est triste à quel point on assume que les hommes sont médecins... Ça invite à réflexion sur la vision du corps médical (maintenant à majorité féminine) et du corps infirmier.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 mars 2018 17 h 02

      corps infirmier qu'on désigne encore comme si c'était tout naturel comme « les infirmières ».