À quand un dénombrement des morts de la rue?

Les auteurs souhaitent «attirer l’attention vers la part autrement invisible et oubliée des dénombrements: celle des morts de la rue».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les auteurs souhaitent «attirer l’attention vers la part autrement invisible et oubliée des dénombrements: celle des morts de la rue».

Au printemps 2018, un deuxième dénombrement ponctuel des personnes en situation d’itinérance aura lieu à Montréal, et plus d’une soixantaine de localités canadiennes se sont montrées désireuses de procéder à un tel dénombrement. Comme l’ont signalé certains organismes dans une lettre publiée au Devoir, ce type de dénombrement ne peut que produire un portrait partiel et partial de l’itinérance, en laissant dans l’ombre les personnes qui fréquentent peu sinon irrégulièrement les refuges d’urgence, en premier lieu les femmes, les jeunes et les autochtones. Autrement dit, ces initiatives de dénombrement ne s’attardent qu’à la part visible, mais surtout « coûteuse » de l’itinérance.

Afin de prolonger ces discussions, il nous semble important d’attirer l’attention vers la part autrement invisible et oubliée des dénombrements : celle des morts de la rue.

Au Canada, seule la ville de Toronto procède depuis récemment à un dénombrement plus systématique des décès des sans-abri afin d’établir les tendances d’une année à l’autre. En 2017, ce dénombrement montrait qu’un peu plus de 100 personnes sont décédées dans des refuges, dans la rue ou à d’autres endroits à Toronto, dont 70 dans les 9 premiers mois de l’année. Si on additionne les chiffres présumés pour chacune des villes au Canada, on ne peut qu’imaginer l’ampleur du phénomène, et ce, d’autant plus que ces chiffres ne nous révèlent, vraisemblablement, que la partie émergée de l’iceberg.

Si les morts de la rue font parfois la une des faits divers lors des journées les plus froides de l’hiver, elles demeurent autrement largement invisibles et inconnues. À Montréal, il n’existe à l’heure actuelle aucun moyen systématique de chiffrer ces morts. L’année dernière, on apprenait que Claude Paradis, surnommé « l’abbé de la rue », organise depuis quatre ans des funérailles à la mémoire des personnes sans-abri décédées ainsi qu’à plus d’une centaine de morts aux corps non réclamés, dont une majorité présumée itinérante. Outre cette initiative, on ne sait rien du traitement et de l’ampleur de ces décès. Pourtant, en France, le Collectif Les morts de la rue (CMDR), qui existe depuis 2002, nous apprend beaucoup sur l’importance de s’y intéresser. Avec un recensement détaillé exécuté en collaboration avec des agences publiques et des particuliers, le collectif renseigne le public chaque année sur la démographie des morts de la rue, leurs causes et l’étendue du problème selon les villes. En 2017, ce collectif révélait que 510 personnes étaient mortes à la rue en France, que ce soit sur la voie publique, dans des abris de fortune tels qu’un parking, une cage d’escalier, une bouche de métro ou dans les centres d’hébergement. Sur ces 510 morts, l’âge de décès était estimé à 50 ans en moyenne, soit largement sous la moyenne nationale.

En plus d’être un témoignage frappant de la tragédie qui a cours au quotidien dans les rues d’un pays parmi les plus prospères au monde, le dénombrement des morts de la rue peut devenir un levier politique important. Il permet d’interpeller les acteurs publics sur l’ampleur du travail qu’il reste à faire pour améliorer en amont les conditions de vie des personnes en situation de précarité et d’itinérance. Car si la mort est une fatalité universellement partagée, on sait depuis longtemps que la pauvreté et les inégalités sociales sont des menaces graves à la santé et à l’espérance de vie des populations. Les groupes sociaux les plus défavorisés vieillissent et meurent prématurément, et sont davantage victimes de maladies, d’accidents et d’incapacités que le reste de la société. Ainsi, les morts de la rue ne sont en aucun cas « naturelles » et ne devraient en aucun cas être passées sous silence. Ces morts, de personnes ignorées de leur vivant jouent un rôle important : elles révèlent les profondes disparités sociales et économiques qui tenaillent notre société et mettent au jour les importantes lacunes politiques en matière de lutte à la pauvreté. À quand un dénombrement des morts de la rue ?


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