Crise migratoire et marchandage des indésirables

Une enfant regarde à l’extérieur d’une tente établie dans un camp de migrants sur l’île grecque de Samos. Les réfugiés piégés sur les îles grecques vivent dans des conditions sanitaires inacceptables, rappelle l'auteure. 
Photo: Louisa Gouliamaki Agence France-Presse Une enfant regarde à l’extérieur d’une tente établie dans un camp de migrants sur l’île grecque de Samos. Les réfugiés piégés sur les îles grecques vivent dans des conditions sanitaires inacceptables, rappelle l'auteure. 

Il y a deux ans, le 18 mars 2016, l’Union européenne et la Turquie signaient une déclaration en vertu de laquelle la Turquie s’engageait à retenir sur son territoire les migrants, dont des demandeurs d’asile, de manière à endiguer les nombreux départs en direction des côtes grecques. En échange, l’Union européenne promettait à la Turquie une enveloppe de six milliards d’euros destinée à l’assistance des ressortissants syriens. Cet accord concrétisait alors le processus de fermeture de la route des Balkans occidentale, route empruntée en 2015 par 764 038 personnes, selon les estimations de l’agence FRONTEX (l’agence de l’Union européenne chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l’espace Schengen).

La suite d’événements ayant mené à la signature de cette déclaration débute en 2014 avec l’augmentation rapide du nombre de réfugiés cherchant à fuir les conflits et l’insécurité sur les territoires syrien, afghan et irakien ; un nombre qui culmina au cours de l’année 2015. Sur le territoire européen, après une période de relative ouverture où les demandeurs d’asile furent tolérés en vertu de la ratification de la Convention de Genève de 1951, certains pays commencent à ériger des barrières et procèdent à la fermeture progressive de leurs frontières.

La Hongrie, par exemple, clôt ses frontières en septembre 2015, ce qui crée rapidement un engorgement pour les migrants ayant transité par les Balkans et désireux d’atteindre l’Allemagne. Le 31 août 2015, Angela Merkel lance son célèbre appel « Nous pouvons le faire » (« Wir schaffen das ») et ouvre les frontières le 4 septembre.

Mais le refoulement des demandeurs d’asile reprend peu de temps après. Plusieurs pays européens instaurent des contrôles frontaliers et suspendent de facto l’accord Schengen de libre circulation. Au courant de l’automne 2015, seuls ceux désignés comme ISA (Irakiens, Syriens et Afghans) sont autorisés à progresser. Les autres sont refoulés sur la simple base de leur nationalité.

Siège désespéré

En février 2016, le verrouillage de la route des Balkans se poursuit avec la Macédoine ; 12 000 personnes en transit se retrouvent piégées du côté grec de la frontière. Commence alors le long siège désespéré du poste-frontière d’Idomeni, menant aux deux démantèlements forcés de ce camp spontané qui disparaît, définitivement, à la fin mai 2016. Aujourd’hui, la route de l’est de la Méditerranée et la route des Balkans sont pratiquement fermées, comptant à peine quelques milliers de passages en 2017, toujours selon les estimations de FRONTEX.

Et pourtant, les conflits et l’insécurité continuent de faire rage dans les pays d’origine de ces demandeurs d’asile. La Syrie par exemple a donné lieu à ce jour à plus de 12 millions de déplacés dont 5,5 millions vivent désormais dans les pays frontaliers. Un total d’environ 4,5 millions d’exilés syriens ont trouvé refuge en Turquie et au Liban, où une large part d’entre eux constitue une main-d’oeuvre extrêmement vulnérable et sujette à exploitation, étant donné leur statut juridique précaire, voire non existant. En Jordanie, le troisième pays d’accueil en importance dans la région, près de 140 000 demandeurs d’asile sont confinés dans des camps dénaturés desquels il s’avère extrêmement difficile de sortir.

Pendant ce temps, l’industrie du passage entre la Turquie et la Grèce survit, et ce, en dépit de la réduction considérable des effectifs mensuels. La traversée s’avère de plus en plus coûteuse et dangereuse, et de nouvelles routes encore plus périlleuses sont offertes par les passeurs. Amnistie internationale estime à 16 000, le nombre de réfugiés piégés sur les îles grecques et vivant dans des conditions sanitaires inacceptables et inhumaines. Si, après des mois d’attente nécessaire à son traitement, une demande d’asile est jugée irrecevable, les autorités responsables procèdent au refoulement du débouté du droit d’asile vers la Turquie. En Serbie, on compte 8000 migrants bloqués, dont plusieurs installés près des frontières dans le but d’y tenter leur chance en dépit de possibles refoulements violents et de risques pour leur vie. En décembre dernier, une fillette de six ans est décédée des suites d’un refoulement à la frontière hongroise. Il ne s’agit là que de quelques exemples.

Marchandage politique

Or, ces drames ne suscitent aucune remise en question des accords et politiques en vigueur. Pire, les réfugiés bloqués font l’objet de marchandage politique et économique entre les pays de l’Union européenne et ceux recevant des fonds pour contenir les migrants hors des frontières de l’Europe. Par exemple, en février dernier, la Serbie et la Commission européenne signaient un accord qui octroie à la Serbie 28 millions d’euros destinés à renforcer ses frontières et à entretenir les migrants en attente sur son territoire, et ce, malgré l’absence d’un futur possible pour ces derniers. Dans les Balkans et au Moyen-Orient, dans tous les pays recevant des fonds dans le cadre de cette externalisation des frontières, on trouve des acteurs à fois publics et privés bénéficiant d’entrées d’argent frais et profitant, à leur façon aussi, du marchandage des indésirables. Mentionnons que l’effort canadien face au conflit syrien est fort louable, mais modeste, car il représente moins de 1 % des réfugiés ayant fui ce pays.

En somme, la crise humanitaire de 2015 et 2016 est loin d’être terminée ; elle est simplement contenue dans les pays frontaliers des Balkans et du Moyen-Orient et dans les pays où sévissent les conflits. Les réfugiés piégés sur la route est-méditerranéenne et sur la route orientale des Balkans vivent en suspens, dans une attente absurde et sans issue, en proie à la précarité ainsi qu’à de nombreux problèmes de santé physique et mentale.

En dépit de cette situation pour le moins désastreuse, rappelons que de nombreuses communautés locales et ONG se mobilisent chaque jour pour répondre aux besoins des arrivants, tentant comme elles peuvent de pallier la déshumanisation croissante des politiques migratoires et sécuritaires et de faire pression sur les pouvoirs publics. De plus, loin de n’être que des victimes, les demandeurs d’asile oubliés tentent sans relâche et par tous les moyens d’améliorer leur situation et de faire valoir leurs droits. Ainsi, profitons de ce triste anniversaire pour agir, et ce, à tous les niveaux d’intervention, pour restaurer le droit d’asile, humaniser les migrants et cesser le marchandage d’indésirables auquel se livrent impunément les gouvernements.

4 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 19 mars 2018 05 h 02

    Il n’y a pas d’issue à la crise migratoire sans paix

    La crise migratoire syrienne est la conséquence de la guerre et elle n’aura pas d’issue sans instauration de la paix. Mais cette dernière ne se fera d’elle même. Depuis sept ans, nos pays ont été complices de la destruction minutieuse et systématique de l’État syrien par l’Arabie saoudite, le Quatar et la Turquie.

    La stratégie américaine dans cette partie du monde consiste à y maintenir l’insecurité afin d’inciter les pays voisins à leur acheter de l’armenent. Voilà pourquoi seulement 2% des frappes américaines en Syrie ont ciblé les sites pétroliers de l’État islamique alors que ce fut sa principale source de revenus pendant des années.

    Et quand les deux premiers commanditaires de cette guerre (l’Arabie saoudie et le Quatar) en viennent à se quereller, on laisse la Turquie intervenir directement (non plus par milices interposées) ce qui constitue un casus belli. Cette invasion militaire justifierait une déclaration de guerre par le régime de Bachar el-Assad.

    On reste là à demander à la Turquie de faire preuve de modération dans mise à sang d’une des rares régions de Syrie relativement peu touchée par la guerre jusqu’ici. On détourne l’attention internationale vers la Ghouta orientale alors que sa conquête, aussi meurtrière qu’elle soit, est malheureusement nécessaire à la pacification du pays.

    Fondamentalement, la paix au Moyen-Orient passe par la _sécularisation_ des gouvernements de la région, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, foyer du terrorisme international et commanditaire de presque tous les conflits armés de la région depuis des décennies.

  • André Savary - Abonné 19 mars 2018 08 h 44

    un marchandage éhonté, un cancer de la société.

    En gros , au final des pays riches donnent des euros a des pays limitrophes de ceux en conflits afin de contenir l'afflux de réfigiés.dans des camps... Si les gens des camps "s'en sortent" ces administrateurs de camps perdent les subventions...Alors les garde dans prisons familiale.

    Joli programme. D'un coté les riches se déculpabilisent et les moins riches profitent d'entrées da devises...

    pendant ce temps nous continuons a vendre des armes et à assister à un masacre

    Désolant

  • Bernard Terreault - Abonné 19 mars 2018 09 h 03

    Si, pour commencer....

    ... toutes les grandes puissances, ÉU, Europe, Russie, Chine, cessaient de fournir des armes à leurs protégés ? Utopique, mais la seule mesure qui atténuerait les conflits armés.

  • Serge Lamarche - Abonné 19 mars 2018 16 h 54

    Conséquences du bombardement en Iraq

    Les États-Unis de Dubya ont défait le carcan de la région qui maintenait la paix relative. Les gens les plus pacifiques paient en s'enfuyant. Ce sont les plus précieux du pays et devraient être aidés le plus. Point.