Pour en finir avec le mépris

«Quand on se fait ouvrir le thorax en deux pour un quadruple pontage [...] on a besoin d’avoir confiance en celui ou celle qui va procéder à l’opération», écrit l'auteur.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse «Quand on se fait ouvrir le thorax en deux pour un quadruple pontage [...] on a besoin d’avoir confiance en celui ou celle qui va procéder à l’opération», écrit l'auteur.

Je suis médecin spécialiste en fin de carrière. Je travaille à temps très partiel et par conséquent, je ne profiterai pas ou très peu des hausses de rémunération accordées aux médecins spécialistes. Je peux donc parler librement. Ma réflexion est animée par le bien-être des patients, la dignité de la profession de soignant et par la préservation de la relation patient-médecin qui a été mise à mal ces derniers temps par la perception que les médecins ne cherchent qu’à s’enrichir sans vergogne au détriment des patients eux-mêmes et des autres professionnels de la santé.

Certains d’entre nous seront chanceux, ils mourront subitement dans leur sommeil sans jamais avoir vu un médecin. La majorité d’entre nous devra passer tôt ou tard par les soins d’un médecin qui nous accompagnera pour traiter notre cancer, en guérir, rechuter puis mourir. Quand on se fait ouvrir le thorax en deux pour un quadruple pontage ou quand on se fait vider les entrailles de son cancer et de ses métastases, on a besoin d’avoir confiance en celui ou celle qui va procéder à l’opération. Il faut être convaincu que le médecin est là pour nous et qu’il va nous aider à faire les meilleurs choix pour traverser la maladie et éventuellement mourir.

La principale catastrophe du passage de monsieur Barrette à la Santé aura été d’avoir réussi à saboter cette relation. Remarquez que je dis « monsieur Barrette » et non « docteur ». Un médecin a de l’empathie et de la compassion pour son malade et surtout, il ne lui inflige pas un traitement de travers dans la gorge. Il écoute son patient, essaie de comprendre ses réticences et il l’aide à cheminer et à accepter le traitement, aussi pénible soit-il.

Les méthodes de gestion prônées par monsieur Barrette et transmises du haut vers le bas de la pyramide des soins ont généré un niveau de grogne et de mépris jamais vu. J’ai eu à aller dans divers hôpitaux ces derniers temps et chaque fois, sans manquer, un professionnel de la santé, toutes professions confondues, passe des remarques acerbes sur monsieur Barrette et sa réforme. […]

Il est quand même ironique que celui qui a négocié les plus hautes hausses de rémunération pour les médecins les fasse couler en utilisant l’argent. Gagnons-nous trop par rapport au travail que nous faisons, c’est possible, c’est probable, je n’en sais rien, je ne suis pas assez connaissant des tenants et aboutissants de ces questions. […]

Une belle illusion

On veut couper la rémunération des médecins pour la redonner dans le réseau. Voilà une belle illusion. Le gouvernement va se targuer de couper les médecins, mais en même temps, il va couper les crédits qu’il aurait prévus pour la santé. L’argent risque d’aller dans le fonds consolidé de la province. Si on veut vraiment que les médecins redonnent de l’argent dans le réseau, que nos fédérations prennent une cotisation spéciale pour donner aux Fondations en santé ou pour financer des projets novateurs pour améliorer l’accessibilité aux soins. Veuillez noter que je n’ai aucunement le mandat de ma fédération de faire cette proposition.

On dit que monsieur Couillard va traîner un boulet (monsieur Barrette) durant la prochaine campagne électorale. Ce n’est pas monsieur Barrette, le boulet. Ce boulet, c’est la colère, l’indignation et le mépris qui règnent de manière endémique actuellement dans le réseau de la santé, et ce, à tous les niveaux. C’est aussi la perte du sentiment d’appartenance, avec la création de mégastructures beaucoup trop éloignées de la gestion clinique quotidienne. L’exemple le plus frappant de cela est la persistance à vouloir fusionner Sainte-Justine avec le CHUM. Le personnel professionnel et administratif de Sainte-Justine a un fort sentiment de fierté, une forte identification à la mission pédiatrique. Mais le plus important à mes yeux, c’est le manque de considération pour les enfants. Ils sont dans des phases très vulnérables de leur vie. Ils ont besoin de savoir que les adultes ont construit un hôpital juste pour eux, adapté à leurs besoins et à leurs craintes. Pourquoi leur enlever cet élément d’identification et d’appartenance qui est important au traitement et à la guérison ?

Certains réclament la démission de monsieur Barrette, c’est trop peu trop tard. De toute façon, monsieur Barrette n’est pas responsable à lui seul de l’état du réseau. Plusieurs acteurs y ont participé de manière active ou passive. S’il ne veut pas traîner de boulet, monsieur Couillard doit reconnaître que malgré de bonnes intentions, la réforme du réseau n’a amené somme toute que des améliorations modestes et que les effets secondaires ont été intolérables pour la majorité des acteurs, et au premier chef pour les patients.

Avis aux futurs candidats premiers ministres lors des prochaines élections, promettez-nous :

De ne pas jouer dans les structures du réseau pour une xe réforme sauf pour rapprocher les lieux décisionnels le plus près possible des patients.

De faire cesser la culture de mépris et d’intimidation qui règne dans le réseau.

De faire des changements à échelle humaine qui tiennent compte des besoins de tous les acteurs du système et prioritairement de ceux des patients en se basant sur les données probantes. (Nous avons au Québec des chercheurs d’envergure dans la gestion des systèmes de santé, on devrait mieux les utiliser.)

De rétablir le rôle du commissaire à la santé en tant que chien de garde du réseau.

À tous les niveaux, nous avons un rôle à jouer pour rétablir un niveau de conversation qui dépasse l’argent comme seul enjeu du système. Le prochain gouvernement devra donner le ton, mais aussi nos fédérations professionnelles et nous tous sur le terrain.

6 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 15 mars 2018 08 h 46

    Quand on ne sait pas, on se tait ou on se renseigne

    "Gagnons-nous trop par rapport au travail que nous faisons, c’est possible, c’est probable, je n’en sais rien, je ne suis pas assez connaissant des tenants et aboutissants de ces questions."

    C'est ça le problème, M. Aubut.

    Votre lettre fait écho à de nombreuses autres. Toutes venant de médecins. Toutes clamant leur attachement au patient, leur dévouement, leur absence d'intéret pour les basses questions de sous.
    Je vous rappelle que l'Église du Québec aussi, quand elle était riche à milliards, se disait désintéressée et bien au dessus de ces basses contingences.

    Or, pour ne parler que de moi (vous multiplierez par 7 millions par la suite), j'ai le devoir une fois aux quatre ans de poser un X quelque part en guise de choix politique articulé et informé, pour élire une seule personne et ce, concernant des dizaines de sujets et enjeux divers.

    Sinon, j'ai ma parole­.

    Vous avez votre titre, la déférence de millliers de personnes, la FMSQ et probablement d'autres organismes spécifiques à votre spécialité, et l'écho de tous les médias comme vecteurs de votre opinion.
    Et vous n'avez réellement AUCUNE opinion sur la rémunération de vos collègues ???

    Au départ moi non plus, monsieur! Je suis o-bli-gé de me renseigner et discuter si je veux développer une opinion un tant soit peu acceptable sur le sujet.

    Faut avoir du front tout le tour de la tête pour soritr le couplet du désintéressement ci-tenté. Mais renseignez-vous et pensez un minimum , bon yeu, c'est bien le moins! Si ce n'est en tant que médecin, soyez un citoyen au moins.

    Des médecins "désintéressés" ont un revenu de 2 millions par année.

    Des nombreux spécialistes que je vois chaque mois (je suis un de ces "abonnés" du système), certains n'ont pas lu mon dossier et se fient à ce que je dis. D'autres ne me parlent même pas. Pas un traître mot.... et pourtant je vous passe un papier que je suis volubile.

    Et enfin, quelques rares sont géniaux, i.e. ressemblent à ce que vous décrivez. Rare

  • Raynald Goudreau - Abonné 15 mars 2018 13 h 53

    A mon sens , voila une reflection sensee et , avec en plus des propositions .

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 mars 2018 13 h 59

    "Que voulez-vous" disait un grand penseur ?

    Quand le chef du gouvernement est sans ame et sans coeur ,comment peut-il s'occuper du bien-etre de sa population ?Mission impossible.
    Et que dire de ceux qui votent pour lui ?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 mars 2018 06 h 54

      À dieu plaise que les abjectes personnes qui « votent pour lui » (dont je ne suis pas) n'aient jamais l'idée d'accorder leur suffrage au Parti ! La pureté de l'idéal qu'il défend n'en souffrirait pas tant mais, de toute façon, ces gens-là prennent un tel leur entre-soi qu'ils ont de moins en moins à craindre.

  • Réjean Martin - Abonné 15 mars 2018 14 h 49

    très apprécié

    J'ai bien aimé votre texte Monsieur. Vous n'y allez pas par quatre chemin.

  • Sylvain Lévesque - Abonné 15 mars 2018 23 h 53

    merci (et un commentaire)

    Bravo pour la lucidité et la justesse de votre commentaire. Il y a trop peu de gens, il me semble, qui prennent position dans ce débat et qui connaissent véritablement le proverbial "plancher des vaches", ça fait du bien d'entendre votre propos.
    Une remarque sur la première de vos propositions pour les aspirants premiers ministres : si on souhaitait rapprocher de manière significative les lieux décisionnels des patients, ce qui ferait le plus grand bien au système de soins, il faudra passer, qu'on le veuille ou non, par une énorme réforme de structures, puisque la lubie de la centralisation a fait son oeuvre depuis plus d'une décennie. Défaire cette tour des fous et ramener les institutions à une échelle humaine, ça commandera beaucoup de courage.