Télé-Québec tourne le dos aux magazines scientifiques

Le mandat de Télé-Québec est d’offrir une «télédiffusion éducative et culturelle, […] de développer le goût du savoir, de favoriser l’acquisition de connaissances […] et de refléter […] la diversité de la société québécoise».
Photo: Khayman CC Le mandat de Télé-Québec est d’offrir une «télédiffusion éducative et culturelle, […] de développer le goût du savoir, de favoriser l’acquisition de connaissances […] et de refléter […] la diversité de la société québécoise».

En septembre 2018, pour la première fois depuis 10 ans, aucun magazine scientifique ne sera présenté à l’antenne de Télé-Québec. En effet, la télévision d’État ne reconduit ni ne remplace l’émission Électrons libres. Cette décision nous semble à contre-courant des efforts du gouvernement du Québec pour encourager l’intérêt pour les sciences et va à l’encontre de la mission même de Télé-Québec.

Le mandat de Télé-Québec est d’offrir une « télédiffusion éducative et culturelle, […] de développer le goût du savoir, de favoriser l’acquisition de connaissances […] et de refléter […] la diversité de la société québécoise ». Les émissions de science devraient donc y occuper une place importante et toute naturelle. Le concept dégourdi et accessible des Électrons libres complétait ainsi la programmation de façon originale, aux côtés du jeu-questionnaire Génial ! qui cible un public plus jeune, avide d’apprendre par le divertissement.

Depuis 2016, Électrons libres, sous la houlette de Pierre Chastenay et de ses complices Marianne Desautels-Marissal et Rabii Rammal, explore spécifiquement la science faite au Québec, d’une manière ludique et accessible tout en étant rigoureuse. L’émission souligne aussi les avancées scientifiques internationales et donne des réponses scientifiques aux questions du public. En cela, elle succède au Code Chastenay, le précédent rendez-vous hebdomadaire du mardi à 19 h (de 2008 à 2016), tout en misant sur une formule plus dynamique. Elle a su, en très peu de temps, séduire et fidéliser un public plus diversifié que sa prédécesseure, entre autres les familles et les jeunes adultes, très courtisés par la télévision.

Par ailleurs, apparu sur les ondes en 2009, le jeu-questionnaire Génial !, aux cotes d’écoute enviables, a été transformé en quotidienne à l’automne 2017. Dès lors, le rendez-vous scientifique du mardi soir des 10 dernières années qu’étaient Électrons libres et le Code Chastenay avant eux fut relégué au vendredi à 18 h 30, une case horaire ingrate mais surtout mal adaptée à l’écoute attentive que demande un magazine scientifique. Télé-Québec a procédé à ce changement sans tambour ni trompette et n’a pas fait la promotion de l’émission à la rentrée pour avertir son public de rester au rendez-vous. La suite des événements était prévisible : égarée dans la grille, Électrons libres a perdu contact avec ses téléspectateurs. En 2018, l’émission est retirée des ondes soudainement.

Nous estimons qu’un jeu questionnaire destiné au seul auditoire jeune, même bien ficelé comme Génial !, ne peut remplacer un magazine scientifique. Électrons libres est la seule émission de télévision québécoise conçue spécifiquement pour mettre en valeur les chercheurs et la recherche faite ici, avec une cinquantaine de projets vulgarisés chaque année. Alors que la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation 2017-2022 cite parmi ses objectifs principaux celui de « développer la capacité des citoyens et des institutions à appuyer leurs décisions sur des connaissances scientifiques », en passant entre autres par le « développement d’une culture scientifique dans la société », le télédiffuseur qu’elle finance se dégage de sa responsabilité en la matière.

Lors de leur forum annuel, les Fonds de recherche du Québec et le scientifique en chef du Québec ont largement insisté sur l’importance de voir les chercheurs dans la sphère publique, de les encourager à participer aux débats et à collaborer dans la diffusion de leur expertise de façon vulgarisée. Cette invitation lancée aux chercheurs est d’autant plus importante que le contexte dans lequel l’information circule est en profonde transformation : multiplication des plateformes, surabondance et « fausses nouvelles ». Il est aujourd’hui impératif d’accroître les lieux d’échange entre les scientifiques et le public en facilitant le décryptage et l’analyse critique.

En ce moment, avec à peine une trentaine de journalistes scientifiques en poste dans les médias sur les quelque 2000 journalistes que compte le Québec, on se demande bien à qui parleront nos chercheurs et quelle tribune leur sera accessible. Ils perdent aujourd’hui une tribune de grande qualité, qui leur permettait de faire connaître au public leurs travaux de recherche, très peu couverts par les grands médias.

Dans une société du savoir dans laquelle s’inscrit l’avenir du Québec, la direction de Télé-Québec doit se demander quel rôle elle entend y jouer. Quelle place veut-elle donner à la culture scientifique et à la diffusion des connaissances, toutes deux essentielles à la compréhension de la société et à la vie démocratique ? Nous estimons quant à nous que, plus que jamais, le contenu scientifique devrait occuper une place de choix dans la programmation de la télévision publique.

* Lettre signée par le conseil d’administration de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), Marie Lambert-Chan, rédactrice en chef du magazine Québec Science, Félix Maltais, fondateur du Mouvement éducatif Les Débrouillards, Isabelle Vaillancourt, éditrice des Débrouillards, des Explorateurs et de Curium, Josée-Nadia Drouin, directrice générale de l’Agence Science-Presse, Sophie Malavoy, directrice du Coeur des sciences de l’UQAM, Hervé Fischer, président de Science pour tous et Jean-Marc Fleury, titulaire de la Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia, Université Laval.

9 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 15 mars 2018 08 h 01

    Je trouve vraiment déplorable que la seule émission qui nous renseigne sur l'état de la sience au Québec ne soit plus diffusée. L'émission populaire Génial ne fait aucunement référence à ce qui se passe en science au Québec, elle est un jeu intelligent qui repose sur des faits si on peut dire, scientifiques, mais la perte d'informations sur nos recherches scientifiques est vraiment très décevante.

  • Denis Carrier - Abonné 15 mars 2018 09 h 10

    Quel dommage

    Quel dommage que cette excellente émision scientifique disparaisse de Télé-Québec. Par contre, Génial est conservé. Quand la science est rremplacée par un spectacle où l'ignorance des participants est mise en vedette.

    • Jean Richard - Abonné 15 mars 2018 10 h 04

      « Quand la science est rremplacée par un spectacle où l'ignorance des participants est mise en vedette. »

      On ne peut mieux résumer ce qu'est l'émission Génial : un spectacle. Pire, c'est un spectacle qui mène à la confusion avec ses prétentions scientifiques. Génial n'a rien de scientifique, n'a rien d'une émission de vulgarisation scientifique.
      La recette de Génial est simple : on pose une question et on écarte toute information susceptible d'amener les participants à réfléchir, de sorte que la question n'est rien de moins qu'une DEVINETTE et non pas une invitation à la réflexion.
      Bref, c'est un divertissement et non une émission éducative.
      Il y a longtemps que Radio-Canada a renoncé tant aux émissions culturelles qu'aux émissions scientifiques. Or, Télé-Québec marche dans les ornières de sa grande sœur fédérale. La question doit donc être posée : en tournant le dos à la science, qui est une partie importante de la mission éducative de la société, Télé-Québec est en train de nous dire qu'elle n'a plus sa raison d'être.

  • Daniel Ouellette - Abonné 15 mars 2018 10 h 40

    Une décision déplorable et irresponsable de la direction = une invitation aux partis politiques de réagir

    Je suis un fervent auditeur de cette excellente émission, elle a une formule et des présentateurs de qualité. À l'écoute, j'ai toujours l'impression d'être "intelligent" de pouvoir comprendre les topos et les nombreuses recherches scientifiques.

    Ce petit "bijou" est parmi les rares émissions à nous présenter des scientifiques d'ici, dans leurs environnements et leurs projets. Ils sont tous enthousiastes de nous expliquer leur environnement, leurs projets, leurs résultats, à l'écoute de l'émission nous partageons facilement leur fierté.
    Madame Thibault votre texte est clair et présente très bien le contexte et les enjeux. Maintenant, les politiciens, vous qui avez le pouvoir sur cet organisme public réagissez !

  • Carmen Langlois - Abonnée 15 mars 2018 13 h 09

    Pauvre

    Plus le peuple est ignorant plus il est facile à manipuler. :-(

  • Richard Ferland - Abonné 15 mars 2018 13 h 34

    Des émissions de variétés 'talk show' ...

    combien y-en-a-t'il à la télé au Québec! Des émissions scientifiques combien y en a t'il au Québec! La réponse est claire.
    Alors pour comprendre, pour vulgariser quantités de phénomènes qui nous touchent dans la vie de tous les jours qui se passe autour de nous lequel des 2 types d'émissions est le plus approprié! Y a t'il à Télé-Québec parmi ces décideurs des gens ayant une forme de formation scientifique, une compréhension scientifique! Cela explique peut-être ceci.