Pour des états généraux de la santé

Dans le cadre d’un système public où tout le monde se fait traiter «sur le bras» de l’État par des entrepreneurs indépendants, le nombre d’actes explose, et l’on sait bien que tous ne sont pas essentiels, estime l'auteur. 
Photo: iStock Dans le cadre d’un système public où tout le monde se fait traiter «sur le bras» de l’État par des entrepreneurs indépendants, le nombre d’actes explose, et l’on sait bien que tous ne sont pas essentiels, estime l'auteur. 

Le système québécois de la santé est en réforme quasi permanente depuis un demi-siècle. Il est également vrai qu’il est en crise quasi permanente, chaque nouvelle réforme censée enrayer la crise précédente ayant au contraire pour effet de rendre les problèmes plus criants encore. De quel mal souffre donc notre système? Premier indice : il s’éloigne toujours un peu plus de la réforme initiale – des valeurs dont elle procédait, des orientations qui en découlaient, des structures qui devaient en assurer la bonne marche.

Cette réforme initiale voulait donner les moyens à chaque citoyen de parvenir à un état de bien-être par l’instauration d’une «médecine globale» misant sur la prévention, la participation et la décentralisation. Elle s’appuyait de plus sur une recherche scientifique répondant à un ordre de priorités et alimentant en continu la distribution des soins. Tous, depuis le patient jusqu’à l’hyper-spécialiste, étaient des acteurs de ce système, qui, selon les membres de la Commission Castonguay-Nepveu, formait un «tout cybernétique» cohérent, chacun de ses éléments étant lié aux autres de manière organique.

Dans ce système où les CLSC devaient constituer la «première ligne» et où les hôpitaux auraient été réservés aux services spécialisés, on aurait pratiqué un type de médecine incompatible avec le paiement à l’acte, associé à une approche curative. Les omnipraticiens avaient accepté, mais les spécialistes s’étaient mis en grève. En fin de compte le gouvernement a cédé. Et la «castonguette» s’est mise en branle. De 500 au début des années 1970, les codes de paiement atteignent aujourd’hui le nombre hallucinant de 11 000 et la RAMQ doit traiter 220 000 factures par jour, nous apprend Radio-Canada.

Paiement à l’acte

Le paiement à l’acte était la règle avant la réforme, dans le cadre d’un système privé où tous n’avaient pas les moyens de se faire traiter convenablement. Dans le cadre d’un système public où tout le monde se fait traiter «sur le bras» de l’État par des entrepreneurs indépendants, le nombre d’actes explose, et l’on sait bien que tous ne sont pas essentiels, que les technologies ont évolué et permettent souvent de faire en quelques minutes ce qui prenait une heure, sans qu’on envisage de réduire le tarif.

Or, ces entrepreneurs, dont la moitié sont maintenant incorporés, contrôlent les enveloppes budgétaires qui leur sont destinées… tout en se comportant comme des employés syndiqués! Ils réclament à la fois la parité avec des collègues vivant dans des provinces plus riches, et le même pourcentage d’augmentation de leurs émoluments que les fonctionnaires québécois ne gagnant qu’une fraction de ce qu’ils engrangent. Pour les gens ordinaires que nous sommes, pareil appât du gain chez ceux qui ont prononcé le serment d’Hippocrate a quelque chose de troublant.

Comment s’étonner que les fédérations médicales se soient constamment opposées au développement de la médecine préventive? Quant à la participation, elle a depuis longtemps été larguée comme reliquat d’une époque de hippies. Et la décentralisation? Alors que des hôpitaux en région n’ont même plus le droit de posséder une timbreuse, le système est en train d’imploser sous la pression d’un véritable délire centralisateur qui rend tout le monde malade dans le réseau et menace la sécurité des patients.

Dans le numéro d’octobre dernier de la revue de gestion publique Optimum Online, j’ai proposé, «bien naïvement», la tenue d’états généraux de la santé, «dont les résultats devront engager l’avenir – et l’État.» N’est-il pas temps que la société dans son ensemble se prononce enfin, et que les décisions soient prises à l’abri des pressions indues des groupes comptant parmi les plus favorisés?

13 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mars 2018 08 h 30

    Correction

    « Ils réclament (...) le même pourcentage d’augmentation de leurs émoluments que les fonctionnaires québécois ne gagnant qu’une fraction de ce qu’ils engrangent. »

    Avant de se mettre dans tous ses états généraux, l'auteur aurait dû s'informer d'un état de chose particulier qui semble lui avoir échappé. Les deux fédérations médicales ont renoncé à l'application de la clause remorque comme plancher de négociation en contrepartie des sommes que les médecins avaient accepté en 2014 de ne pas «engranger» tout de suite pour contribuer à l'effort de retour à l'équilibre budgétaire.

    • André Lemelin - Abonné 14 mars 2018 09 h 40

      Certes, ils y ont renoncé. Mais est-il normal que des entrepreneurs exigent les mêmes augmentations que celles accordées à des fonctionnaires, à des salariés? Il faut chosir, on est indépendant ou on ne l'est pas.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mars 2018 11 h 42

      Ils y ont renoncé. Ils ne les exigent donc pas.

    • Marc-André Laramée - Abonné 14 mars 2018 12 h 10

      "Ils y ont renoncé. Ils ne les exigent donc pas". Ils ont utilisé ce renoncement comme monnaie d'échange dans le cadre de négociations - ils ont obtenus une valeur en retour - donc oui, ils l'ont exigé...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mars 2018 15 h 04

      Il faudrait être bien naïf pour prétendre qu'ils y ont renoncé sans contrepartie. Mais là n'est pas la question : vous prétendez qu'ils ont maintenu cette exigence EN PLUS des autres bénéfices qu'ils ont réclamés, ce qui est faux à sa face même. Nul ne vous en tiendra rigueur.

    • Gilles Delisle - Abonné 14 mars 2018 17 h 52

      A RMD,

      Depuis des semaines que vous nous cassez les pieds, à défendre bec et ongles vos amis spécialistes! Etes-vous le négociateur en chef de la FMSQ ou l'avez-vous été? Peut-être avez-vous été vous-même un médecin spécialiste! Quoiqu'il en soit, on a hâte que vous puissiez analyser ce dossier avec un peu plus de doigté et un peu plus de transparence! Vos commentaires transpirent le parti pris , au mépris d'une saine argumentation et d'une saine analyse.

    • Diane Charest - Abonnée 14 mars 2018 18 h 21

      Notre correcteur va vous gronder.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mars 2018 22 h 24

      Monsieur Delisle, vous pouvez me prêter tous les motifs que vous voudrez. Puisque vous parlez au pluriel, je suppose que vous prenez plaisir à vous trouver en cela en nombreuse compagnie. Ne vous en privez pas. À défaut d'avoir des objections solides et documentées ou de pouvoir vous-même produire de si « saines » analyses, rien de tel qu'un procès d'intention bien costaud. Que votre bonne conscience vous dispense de me lire, je ne m'en plaindrai pas si cela me vaut, pour ce que j'en ai, de ne pas recevoir l'aveu de cette irritation qui vous tient ici tout à fait lieu d'argument.

  • Gilles Delisle - Abonné 14 mars 2018 11 h 06

    Un texte intéressant qui fait le point sur la situation du système de santé depuis les années 60

    Enfin, un point de vue intéressant sur l'état de notre système de santé par quelqu'un qui s'y connaît. Vous parlez du système de santé dans son ensemble, et non pas uniquement d'argent et de négociation avec les médecins. Merci, pour ce texte nécessaire.

    Gilles Delisle ( le vieil abonné)

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mars 2018 11 h 49

      Heureusement qu'il n'a pas la prétention de parler d'argent... Il se contente de dénoncer leur « appât du gain » en relayant sans examen des faussetés. Monsieur Lemelin est sans doute une personne très estimable, mais cela ne me suffit pas à trouver son point de vue « nécessaire ». Ce qui serait nécessaire, ce serait de prendre la juste mesure des choses, une tâche qui n'intéresse pas ceux à qui leur indignation suffit sans qu'il leur paraisse si « nécessaire » de départager le vrai du faux.

  • Raynald Goudreau - Abonné 14 mars 2018 14 h 45

    L'heure juste .

    Sept paragraphes criants de verite . Point .

    • Marc Therrien - Abonné 14 mars 2018 19 h 52

      Un petit bémol: pour ce qui est du 7ième paragraphe et du rêve de tenir des états généraux de la santé, on ne peut pas me semble-t-il présumer de la criante vérité qui sortirait de leur accouchement.

      Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mars 2018 22 h 48

      Monsieur Therrien, pour que ces états généraux aient quelque chance de succès, nous apprend l'auteur, ils devront être tenus à l'abri des conspirateurs... Quand on commence à réfléchir en posant en principes infrangibles des «vérités» aussi radicales et imparables, les résultats de l'exercice ne sont que le commentaire de ces certitudes initiales. C'est comme les gens qui appellent à un Rapport Parent 2.0 en mettant au programme comme première tâche de mettre un duck tape sur la bouche des fonctionnaires pour laisser toute la place aux vrais mondes...