Les pesticides, là où l’Ordre des agronomes a failli

Les agronomes sont tous égaux en ce qui a trait à leur formation et à leur compétence, estime l’auteur, mais pas lorsqu’il est question de leurs intérêts.
Photo: iStock Les agronomes sont tous égaux en ce qui a trait à leur formation et à leur compétence, estime l’auteur, mais pas lorsqu’il est question de leurs intérêts.

Je suis agronome et je travaille en agroenvironnement. C’est-à-dire que j’essaie, en collaboration avec mes clients producteurs de grandes cultures, de faire l’équilibre entre une production agricole optimale et la préservation de l’environnement. Dans le cadre de ma pratique professionnelle, je recommande des pesticides au besoin et des engrais de synthèse de façon indépendante sans en faire la vente.

L’adoption récente du nouveau règlement régissant la gestion des pesticides au Québec génère plusieurs débats sur le travail des agronomes et leurs potentiels conflits d’intérêts. À la suite de la prise de position de mon ordre professionnel sur le sujet, je ne peux faire autrement que prendre la parole publiquement et me distancier des propos tenus par notre président.

L’Ordre des agronomes refuse, et ce, depuis très longtemps, de reconnaître qu’il y a un conflit d’intérêts dans le fait qu’un agronome puisse à la fois recommander un intrant agricole et tirer un profit de la vente de ce produit. L’ordre considère que tous les agronomes sont soumis au même code de déontologie et donc qu’il n’y a aucun problème quant à la protection du public. Par cette prise de position, l’Ordre des agronomes agit comme une corporation protégeant l’intérêt des agronomes et non comme un ordre professionnel qui a comme seul mandat de protéger le public. Les agissements de notre ordre stigmatisent l’ensemble de notre profession et, plus particulièrement, nos collègues de l’industrie de la vente d’intrants qui méritent que leur travail soit reconnu à sa juste valeur. Pour cela, il faut impérativement que l’acte agronomique du diagnostic et de la recommandation soit séparé de l’acte de vente des intrants agricoles.

Apparence de conflit d’intérêts

À mon avis, un agronome ne peut à la fois recommander un pesticide ou d’autres intrants agricoles et tirer un revenu de ceux-ci. Cela le place en situation d’apparence de conflit d’intérêts. Il faut le dire, les agronomes sont tous égaux en ce qui a trait à leur formation et à leur compétence, mais nous ne sommes pas égaux lorsqu’il est question de nos intérêts, particulièrement celui de nos employeurs. Et c’est là que le bât blesse. Les compagnies de ventes d’intrants qui emploient des agronomes n’ont qu’une seule raison d’être : vendre des intrants agricoles et maximiser leurs profits. De ce fait découlent des pratiques commerciales telles que l’ajout de primes au salaire des agronomes, voyages gratuits pour les meilleurs vendeurs et les meilleurs clients et objectifs de vente à atteindre. Dans ce cadre, il est difficile pour un agronome « vendeur » ayant le même code de déontologie que moi de respecter celui-ci et de laisser « partir » des ventes potentielles. Rappelons que ceci se produit dans un contexte ayant un impact sur la santé humaine et les écosystèmes naturels. Nous parlons ici d’applications de pesticides qui sont effectuées lorsque non nécessaire, des quantités d’engrais trop élevées qui finissent lessivées dans nos cours d’eau. Il est normal que la population ait le droit d’exiger la probité de notre profession, surtout quand nos actes professionnels ont une incidence sur sa santé et son bien-être.

Si je puis me permettre une analogie avec le secteur médical, est-ce que la population aurait toujours confiance dans le diagnostic médical des médecins si ces derniers offraient des consultations gratuites en se payant à même les profits des médicaments sous ordonnance ? C’est pourquoi les médecins sont payés à l’acte et les pharmaciens vendent les médicaments. Les deux professions ont leur raison d’être, mais chacune a un rôle distinct.

En agriculture, il serait préférable que les agronomes « vendeurs d’intrants » ne puissent recommander ces produits, et ce, pendant toute la durée du lien d’emploi avec cet employeur. Chose facile à faire et à suivre puisque chaque agronome doit s’inscrire annuellement auprès de l’ordre et y inscrire son type d’emploi ainsi que son employeur. Cela redonnerait confiance à la population en notre profession et permettrait à nos collègues vendeurs d’intrants de travailler en toute légitimité aux yeux de cette dernière.

Il est dommage que notre belle profession méconnue apparaisse dans l’oeil du public avec une si mauvaise perception. Au moment où le Québec a de plus en plus besoin de la compétence de tous les agronomes, il est dommage que l’attitude de notre ordre professionnel nuise au développement de notre profession. Je souhaite que les instances de l’Ordre des agronomes aient le courage d’agir avant que nous perdions complètement la confiance de la population.

9 commentaires
  • Pierre Bertrand - Abonné 7 mars 2018 06 h 22

    Et les fertilisants ?

    Je crois que le problème est tout aussu important concernant la problématique de la fertilisation. Le mauvais suivi des épandages de lisiers et de fumiers est une cause documentée de la dégradation de nos cours d'eau et de plusieurs lacs au Québec. On pourrait ajouter que la gestion des bandes riveraines en milieu agricole est risible comparativement à ce qui est imposé aux riverains dont la plupart ne fertilise pas leurs terrains. Imposer 10 m aux riverains mais seulement 1 m aux agriculteurs dénote un deux poids deux mesures. Je ne me souviens pas d'avoir lu ou entendu des agronomes soulever cette problématique qui crée une injustice flagrante.

    Pierre Bertrand
    Géographe-limnologue

    • Louis-Marie Poissant - Abonnée 8 mars 2018 08 h 33

      En réalité comme vous le savez probablement, la bande riveraine n'a pas grand chose à voir avec l'apport de phosphore dans un lac, c'est le type de fossé, la pente du fossé, la présence d'un delta avant le lac, etc. Dans un territoire plat comme les basses terres du saint Laurent, la rivière va se remplir de toute façon de cyanobactéries, etc.

  • Marc de Laval - Inscrit 7 mars 2018 06 h 29

    Les agronomes doivent être libérés

    il faut détruire vos liens avec tous les fournisseurs d’intrants ainsi que des monopoles/monocultures, n’est-ce pas? Les liens avec l’UPA et ses organisations ( par exemple Producteurs de Grains du Québec) sont aussi à être délestés.
    Longue vie aux agronomes libres au Québec.
    Marc Chénier, ex-agronome retraité

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 mars 2018 13 h 26

      Ne pas oublier qu'il est de tout premier intérêt pour l'environnement que l'argriculteur soit accompagné par un agronome dans ses pratiques. L'autre option c'est de laisser cet argriculteur avec un simple vendeur de produits, qui lui connait bien peu de chose a l'agriculture.

      Mais bien sûr un agronome d'entreprise va être biaisé quand il sera temps de signer un papier qui confirme que le pesticide de son employeur est nécessaire a la culture. Il faut trouver une solution ou l'agriculteur est accompagné tout au long du processus de cette transition. On ne peut pas juste dire "ne faite plus cela".

  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 7 mars 2018 06 h 59

    Tellement vrai, hélas!

    J'ai été membre de OAQ de 1980 a 2015 environ. J'ai toujours vu ce potentiel conflit, j'ai été surpris en fait qu'il y ait si peu d'abus entre ce "medecin-pharmacien" et l'environnement. Le cas des Neonic est différent, ca ressemble davantage aux pharmas qui "proposent" des substances aux médecins et interdisent tout ce qui n'est pas prouvé par des études coûteuses...

  • Geneviève Rajotte Sauriol - Abonnée 7 mars 2018 08 h 48

    Un point de vue rassurant

    Merci pour votre texte, il est vrai que les agronomes ont mauvaises presse par les temps qui courent et il est bon de rappeler le travail des agronomes indépendants qui ne sont pas d'accord avec la position de l'Ordre. Aussi, il semble qu'une part trop minime de la formation des agronome concerne l'agriculture biologique.

  • Charles Tanguay - Abonné 7 mars 2018 09 h 59

    Apparence ?

    "situation d’apparence de conflit d’intérêt"...

    Ce n'est pas seulement une apparence, c'est un conflit d'intérêt !!