Une critique à peine voilée de la réforme de l'éducation

Le ministre de l'Éducation, Sébastien Proulx, a fait paraître ces derniers jours son essai «Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire».
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre de l'Éducation, Sébastien Proulx, a fait paraître ces derniers jours son essai «Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire».

Comme plusieurs, j’attendais le livre du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, avec une brique et un fanal. Mais après une lecture attentive, je dois dire que j’ai été agréablement surpris par certaines de ses prises de position.

Évidemment, je n’appuie pas les idées du ministre au sujet de l’école privée, de l’évaluation des enseignants et sur la création d’un ordre professionnel. Mais je ne veux pas m’attarder à tout ceci ; d’autres en ont fait la critique jusqu’à maintenant.

Ce que j’ai eu le plaisir de constater dans ce livre, c’est l’importance que le ministre accorde à la transmission d’une culture générale qui s’appuie sur des connaissances solides et approfondies pour la formation de l’élève, de l’étudiant, du futur citoyen ; en somme, pour la formation d’un être humain éclairé et libre.

La culture générale, nous dit-il, est « essentielle pour rester connecté à l’humain », elle représente « cette clé qui nous donne accès au monde ». Loin d’être une chose inerte, la culture « est vivante et transforme profondément la personne qui la possède », en plus d’être « le seul contrepoids solide à l’intelligence artificielle ». Il va plus loin en affirmant que la formation générale est nécessaire si le système d’éducation se donne comme objectif de former non pas de simples « compétents », mais bien des « savants compétents » qui sauront voir plus loin que leurs champs de spécialisation.

Bien qu’il en appelle à la fin de cette opposition stérile entre connaissances et compétences, rapidement il précise que, pour mettre en oeuvre ces dernières, l’élève doit, a priori, avoir des connaissances, que celles-ci sont essentielles pour mobiliser ces fameuses compétences, d’où la nécessité d’une revalorisation de la culture générale.

Manque de rigueur

En fait, en insistant ainsi sur l’importance de transmettre des connaissances rigoureuses aux élèves tout en leur donnant une formation générale solide, le ministre en profite par la même occasion pour distribuer quelques taloches à son ministère, qui selon lui souffre depuis quelques années d’un déficit de crédibilité. Bien que d’une façon voilée, il suggère que la réforme de l’éducation entreprise dans les années 2000 est allée trop loin, qu’il faudra mettre un terme aux « effets collatéraux » qu’elle a engendrés et qu’il serait grand temps de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire aux fondamentaux : lire, écrire, connaître.

Voyez ce qu’il affirme : « À l’aube des années 2000, le système scolaire a connu un changement de cap avec la réforme du programme d’éducation. Cette réforme, en centrant ses approches pédagogiques sur l’élève et sur son rôle actif dans la construction des connaissances, a marqué une évolution dans la conception de l’éducation. Les limites de cette approche ont toutefois été soulignées par plusieurs qui ont en même temps appelé à une réhabilitation du rôle central de l’enseignant dans les apprentissages. » Il faut comprendre, et je m’en réjouis, que le ministre fait partie de ces derniers, de ceux qui pensent qu’il est temps de revenir au paradigme de l’enseignement axé sur la transmission structurée et explicite de connaissances solides.

« Je fais le pari que, si l’on renverse notre conception actuelle et qu’on valorise une formation générale commune forte, nous aurons des concitoyens plus instruits », affirme le ministre. Il faut, ici, le prendre au pied de la lettre. Il parle bien de « renverser » la conception actuelle de l’éducation, celle introduite par la réforme. Ailleurs et à plus d’une reprise, il écrit qu’il « faudra inévitablement s’engager dans une démarche de révision du régime pédagogique, notamment pour y revoir les contenus », et ce, en mettant l’accent sur la culture générale.

Un peu à la manière du ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qu’il dit d’ailleurs avoir rencontré, Sébastien Proulx propose dans ce livre un système d’éducation centré sur la transmission d’une culture générale et fondamentale qui fait appel à l’enseignement explicite de disciplines comme l’histoire et la littérature et qui s’appuie sur l’acquisition des fondamentaux incontournables que représente le fait de savoir bien lire et bien écrire. […]

Mais qu’adviendra-t-il de toutes ces belles intentions ? Probablement pas grand-chose. Étant donné que le gouvernement libéral a toutes les chances d’être défait aux prochaines élections, le livre du ministre Sébastien Proulx prendra alors rapidement les allures d’un simple testament politique. Ainsi, les fonctionnaires du ministère de l’Éducation pourront continuer de faire rouler la machine à leur manière, comme ils l’ont pas mal toujours fait dans le passé, et ce, peu importe les « effets collatéraux » que leurs lubies pédagogiques peuvent engendrer dans la tête des jeunes générations.

Il reste à espérer que les partis de l’opposition reprendront à leur compte cette conception humaniste que le ministre tente de ramener au-devant de la scène, bien que d’une manière prudente et encore trop timide. Voilà un enjeu sur lequel ils devront se prononcer aux prochaines élections.

7 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 5 mars 2018 06 h 42

    De l'«essence» en passant par la dérape pédagogique et la dérive philosophique.

    Sans commentaire.

    JHS Baril

  • Robert Bernier - Abonné 5 mars 2018 08 h 27

    Et maintenant ...

    Et maintenant, c'est au tour des cegeps d'être dans la mire des "fonctionnaires du ministère de l’Éducation" et de "leurs lubies pédagogiques". Les cegeps sont en effet confrontés à une tentative de réforme visant à introduire l'approche par "compétences" transversales -dont les ravages au secondaire sont bien connus- dont le résultat premier apparaît déjà devoir être de réduire la place des connaissances. Réduction des contenus en mathématiques, en chimie et en physique.

    Il semble bien que l'idée selon laquelle "mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine" soit mal comprise dans ces milieux. Car, en effet, une "tête vide" ne peut certainement pas être une tête bien faite. L'image que j'en donne à l'occasion est la suivante: si vous aviez à vous défendre devant un tribunal, quel avocat choisiriez-vous? Celui capable de grandes envolées sur le sens de la justice? Ou celui maîtrisant parfaitement le domaine des antécédents judiciaires pertinents à votre affaire?

    Nous comprenons tous bien, et adhérons tous à l'idée derrière cette grande phrase de Montaigne. Cependant, tant la philosophie (voir Normand Baillargeon pour un tour d'horizon) que les sciences cognitives nous le disent: le jugement s'édifie sur le socle de connaissances établies, éprouvées. Elles seules peuvent nous amener à juger les situations nouvelles auxquelles nous pouvons être confrontés, en les comparant à notre base de connaissances. Pas de "bon citoyen" sans une culture générale (et j'inclus évidemment une culture scientifique ici: voir, encore, Baillargeon: Liliane est au lycée), sans des connaissances affermies. Et celles-ci ne peuvent être correctement transmises que par des professeurs compétents. Et il appert de plus en plus que la meilleure méthode de transmission est composée de présentation explicite et d'échanges avec les pairs.

    Robert Bernier

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 mars 2018 07 h 59

      Parmi les connaissances établies et éprouvées dont on aurait besoin pour édifier notre jugement concernant les cégeps : l'approche par compétences y a été introduite il y a vingt cinq ans. Tout le monde ne le sait pas. Il y a même des profs de cégep qui l'ignorent, trop occupés sans doute à se demander comment diable la Victoire de Samothrace s'y est prise pour perdre la tête.

  • Gilles Théberge - Abonné 5 mars 2018 10 h 29

    Ça va bien avec l’autre manchette du devoir sur le faible taux de diplômation de Québécois de souche...!

  • Jean-Claude Petit - Abonné 5 mars 2018 17 h 50

    Et encore?

    Monsieur Bergeron,
    Les lecteurs du Devoir auront compris que vous êtes en faveur d'un système d'éducation "centré sur la transmission d'une culture générale" (plutôt que sur l'acquisition de compétences). Fort bien! Il serait utile maintenant, afin que ces mêmes lecteurs puissent comprendre ce que vous entendez par là, que dans un prochain texte, vous disiez clairement ce que vous entendez par "culture", que vous précisiez de quelle "culture' il s'agirait, comme aussi de montrer en quoi celle-ci serait "générale". Il serait bien aussi que vous montriez comment cette culture pourrait être "transmise", comme aussi en quoi le projet d'éducation de "la" réforme serait étranger à votre proposition.

    Jean-Claude Petit
    Abonné.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 mars 2018 19 h 35

    Bien sûr ! Bien sûr !

    « La culture générale, nous dit-il, est « essentielle pour rester connecté à l’humain », elle représente « cette clé qui nous donne accès au monde ». » (Réjean Bergeron, Professeur de philosophie, Cégep Gérald-Godin)

    Si, de cette culture générale à transmettre, d’humains à humains, il devient possible de savoir lire, écrire et comprendre, l’éduquer pourrait-il l’inspirer aux devoirs-droits du cœur entre le monde des étudiantEs, des maîtres et ceux des parents et de la Communauté ?

    Bien sûr ! Bien sûr ! - 5 mars 2018 -