La philanthropie investit l’écosystème médiatique américain

Le président Donald Trump face aux journalistes. Les philanthro-journalistes estiment que le journalisme américain tel qu’il est actuellement pratiqué court à sa perte, rapporte l'auteur. 
Photo: Andrew Harnik Associated Press Le président Donald Trump face aux journalistes. Les philanthro-journalistes estiment que le journalisme américain tel qu’il est actuellement pratiqué court à sa perte, rapporte l'auteur. 

L'idée est simple. Elle est en train de devenir une force motrice de l’écosystème médiatique états-unien. Les philanthropes ont décidé de financer l’information à l’ère numérique. Longtemps, les médias ont échappé à l’attention des mécènes. Ils subventionnaient des projets sociaux, culturels, environnementaux et humanitaires, notamment. Ils ouvrent désormais leurs goussets pour venir en aide au « quatrième pouvoir » en pleine crise transformationnelle. Tous les ans, ils se délestent ainsi d’au moins 200 millions de dollars. Cela ne représente que 1 % de leurs dons annuels dans les autres secteurs, mais le non-profit journalism (NPJ) est encore un phénomène relativement nouveau, même s’il existe déjà une centaine de sites numériques financés par des organisations à but non lucratif.

Dans le cadre de notre recherche, nous avons visité les salles de rédaction de ProPublica et d’InsideClimateNews (New York), du Texas Tribune et du Texas Observer (Austin), ainsi que de Crosscut (Seattle). Tous ont la même mission — mot-clé dominant nos interviews qui ont eu lieu entre le 1er et le 9 juin 2015 : miser sur le « pourquoi » plutôt que sur le « comment » d’une information devenue un produit manufacturé comme un autre.

Les cinq sites visités insistent pour rappeler ceci : le soutien financier (et « désintéressé ») du monde philanthropique contribue à redonner ses lettres de noblesse au journalisme d’enquête américain en perte de vitesse depuis plusieurs années. Depuis sa création en 2008, ProPublica a déjà gagné trois Pulitzer (2010, 2011 et 2017). Cette grande distinction du journalisme a également été décernée en 2013 à Inside ClimateNews, site financé notamment par les fondations Ford et Rockefeller.

Le « bon journalisme » doit être subventionné, il ne peut être uniquement tributaire de la « religion du profit » et de la publicité qui assure encore les trois quarts des revenus des médias, insisteront les responsables des cinq sites visités.

Une information au long cours

Les philanthro-journalistes estiment que le journalisme américain tel qu’il est actuellement pratiqué court à sa perte. Il faut, dans un premier temps, limiter les dégâts pour sauver non pas la « presse d’industrie » (formule de Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde), mais le journalisme, « le plus beau métier du monde ». Ils cherchent à le faire avec l’argent de mécènes (le couple Herbert et Marion Sandler pour ProPublica) et des organisations philanthropiques pour être exempts de toute pression économique et offrir ainsi une information au long cours avec comme seul gouvernail la quête de sens.

De plus, le secteur des médias subit une restructuration fragilisant l’emploi et se traduisant par une précarisation de la profession. Entre 2006 et 2012, pas moins de 17 000 emplois à temps plein dans les salles de rédaction des quotidiens américains ont été perdus, selon les chiffres de l’American Society of News Editors (2013). Depuis leur création en 2007-2009, les cinq sites qui sont l’objet de cette recherche n’ont licencié aucun journaliste. ProPublica et le Texas Tribune en ont même engagé chacun une vingtaine ces trois dernières années, dont plusieurs de grands quotidiens, tels que le New York Times, le Wall Street Journal et le Dallas Morning News.

De manière générale, la direction rédactionnelle des cinq sites visités tient l’argumentaire suivant : en investissant dans les médias, secteur qui ne garantit guère de rentabilité, les organisations philanthropiques répondent à une certaine logique citoyenne.

Tous affirment avoir un « mur de feu » entre leur salle de rédaction et l’argent reçu sous la forme de dons. Leurs « bienfaiteurs » n’ont aucun droit de regard sur les articles. Doutez de cette imperméabilité rédactionnelle, et c’est aussitôt une levée de boucliers. Evan Smith, qui a fondé le Texas Tribune avec l’aide du millionnaire John Thornton, résume bien la position commune des sites ayant vu le jour grâce à la philanthropie : « Nous évitons d’être influencés par nos donateurs de la même manière que les médias traditionnels cherchent à ne pas l’être par leurs annonceurs publicitaires. Pourquoi serions-nous plus susceptibles de l’être ? C’est absurde ! »

En 2014, le Pew Research Center dénombrait 172 start-ups non lucratifs. À l’entrée de chaque site est affiché le même mot : « Donate ». La liste des gros donateurs est également énumérée. Les fondations richement dotées considèrent leur participation financière comme un investissement social. Comme le résume bien Herbert Sandler, un magnat de l’immobilier, contributeur généreux au Parti démocrate et grand mécène de ProPublica, où il a investi 35 millions de dollars depuis 2008, leur rôle se limiterait à dire : « Voici un chèque, embauchez des pointures et faites du bon journalisme. »

 

Balbutiements

L’expérience du journalisme philanthropique américain en est à ses balbutiements. Elle est trop neuve pour que soit tirée une quelconque conclusion. Il conviendrait donc d’observer son évolution sur une plus longue durée. Ce journalisme non lucratif, tournant le dos à l’événementiel pour mieux se centrer sur le conjoncturel et le structurel, éveille cependant un intérêt certain dans l’écosystème médiatique américain.

Le « philanthro-journalisme » veut incarner un idéal démocratique. Chose certaine, si l’idée « simple » de financer le journalisme était encore taboue il y a peu, aujourd’hui, elle gagne du terrain grâce à de preux chevaliers (mécènes et fondations) défenseurs du journalisme de qualité qui, le portefeuille bien garni, sèment à tous les vents sur la Toile, créant des sites d’information un peu partout aux États-Unis.

La version complète de ce texte est parue dans la revue Communication.