Une fonction publique moderne au-delà des espaces de travail

Les environnements physiques de travail sont en profonde mutation: bureaux ouverts, espace partagé, mise en disponibilité de services de divertissement ou délocalisation de la prestation de travail, soulignent les auteurs.
Photo: iStock Les environnements physiques de travail sont en profonde mutation: bureaux ouverts, espace partagé, mise en disponibilité de services de divertissement ou délocalisation de la prestation de travail, soulignent les auteurs.

Radio-Canada nous apprenait la semaine dernière que le gouvernement du Québec modernisera l’environnement de travail de ses fonctionnaires, caractérisé depuis plus de 30 ans par les bureaux à cloisons. Disant s’inspirer des nouvelles tendances en matière d’espace collaboratif, le Secrétariat du Conseil du trésor souhaite notamment par ce chantier améliorer la productivité et diminuer le taux d’absentéisme.

Nous le constatons depuis déjà quelques années, les environnements physiques de travail sont en profonde mutation : bureaux ouverts, espace partagé, mise en disponibilité de services de divertissement ou délocalisation de la prestation de travail. Simple effet de mode ou intentions nobles, cette approche pourrait ne pas être suffisante dans le cadre de la nouvelle économie du savoir.

Dématérialisée, l’économie du savoir se base sur au moins trois piliers qui sont : l’innovation, l’éducation et les technologies de l’information et de la communication. Les principales activités économiques des organisations qui opèrent dans ce paradigme sont la création, la gestion et la diffusion de l’information et de la connaissance. Ces activités suggèrent impérativement l’adoption d’un nouveau modèle économique et organisationnel.

Une fonction publique en quête d’identité

Le programme de modernisation et de transformation de la fonction publique souffre-t-il du « syndrome baby-foot » qu’on détecte dans certaines entreprises en démarrage ? Il s’agit d’une pratique qui consiste à mettre en place des meubles de jeux dans des espaces ouverts, revendiquant ainsi une attitude « décontractée » en milieu de travail. En matière d’innovation organisationnelle et de qualité de vie au travail, le défi dépasse l’aménagement des espaces de bureau, la responsabilisation du personnel et la participation des employés dans la prise de décision. Plus encore, la question des conditions de travail ou celle de la conciliation de la vie professionnelle et de la vie personnelle sont certes importantes, mais ne doivent pas constituer les fondements d’un programme de transformation des organisations du XXIe siècle.

La dernière grande vague de modernisation dans la fonction publique québécoise remonte au début des années 2000, alors que le nouveau management public, inspiré de l’espoir du modèle d’affaires de l’entreprise privée, influencera les bases de ce qui deviendra la Loi sur l’administration publique. À l’époque, le Québec souhaitait notamment renforcer la qualité des services aux citoyens et mettre en place un cadre de gestion axé sur les résultats. Pour réussir ce changement culturel, l’objectif était de miser sur la responsabilisation des fonctionnaires, afin qu’ils puissent mieux dénouer les situations dont le cadre normatif était flou ou inexistant. Les autorités souhaitaient alors susciter une participation stratégique de leur personnel afin de générer de l’innovation et de l’efficacité. Cette vision prometteuse a été mise de côté en 2003 par le déploiement d’une politique sur la réingénierie de l’État, dont la finalité fut davantage une réorganisation des structures. De manière contemporaine, mis à part des stratégies dites classiques de gestion des ressources humaines et la politique du gel des embauches en 2014, difficile pour les fonctionnaires d’observer des changements importants dans les façons de faire.

Les organisations du futur

Dans un contexte d’intelligence artificielle et de multiplication des savoirs, le plus grand défi des organisations demeure celui de la mise en valeur et de l’amélioration du potentiel intellectuel des collaborateurs. La convergence et la rencontre des disciplines, neurosciences et sciences de la gestion, ouvrent aujourd’hui des champs d’application immenses en milieu de travail. L’ergonomie ne se limite maintenant plus aux interrogations qui concernent les méthodes et les milieux de travail ou à celles en lien avec les interactions humain-machine. Elle s’étend aussi à l’utilisation optimale du cerveau humain. La neuro-ergonomie, c’est l’art de bien utiliser le cerveau humain.

Des organisations qui mettent en place de nouvelles pratiques managériales en s’inspirant des dernières avancées des neurosciences ne relèvent pourtant pas de la science-fiction. Imaginez des pratiques qui intègrent la préservation des statuts, la gestion de l’incertitude et la construction des relations. Imaginez des organisations qui prennent en considération le système motivationnel général et qui activent le circuit cérébral de la récompense à la place de celui de la menace en vue d’augmenter le taux de rétention des employés. Imaginez des organisations qui fondent leurs négociations sur les profils psychologiques des interlocuteurs, des organisations qui, pour réussir et impulser le changement, mettent en place des stratégies de gestion qui intègrent la dimension rationnelle et émotionnelle du cerveau.

Le milieu organisationnel tel que nous l’avons connu ces dernières années est en train de subir des changements profonds et d’ordre symbolique. Les aspirations ne sont plus les mêmes. D’un côté, les employés et les collaborateurs souhaitent un « réenchantement de leur univers de travail ». De l’autre, les employeurs sont en quête de talents et attendent une participation et un engagement de la part de leurs collaborateurs. Le tout sur un fond de mondialisation des échanges et de bouleversement technologique. À notre avis, cette révolution passe entre autres par une ergonomie des espaces et des cerveaux.

Les institutions et les organismes publics sont-ils prêts pour entrer dans cette nouvelle ère ? La fonction publique a-t-elle les outils pour suivre la cadence du changement ? Le vaste chantier de la productivité et de l’efficacité de nos services publics commande des transformations importantes de l’organisation du travail qui vont manifestement bien au-delà de l’aménagement des espaces de travail.

3 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 3 mars 2018 09 h 56

    Vision optimiste des choses. Mais il faudrait d’abord que cela commence par une sensibilisation des cadres.

    Je ne suis pas certain que « Dans un contexte d’intelligence artificielle et de multiplication des savoirs, le plus grand défi des organisations demeure celui de la mise en valeur et de l’amélioration du potentiel intellectuel des collaborateurs ». Malheureusement dans certains secteurs d’activité, c’est l’obéissance qui prime, et non la créativité.

    Mais j’encourage fortement le décloisonnement des espaces de travail. Ce qui à terme aura un effet sur l’état d’esprit individuel et collectif des fonctionnaires.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 3 mars 2018 12 h 00

    DES CAGES À POULES, DES CONDITIONS DE TRAVAIL À LA BAISSE

    A-t-on sérieusement pris en considération l'impact des aires ouvertes sur la capacité de concentration des travailleurEs ?

    Étonnamment, les cages à poules semblent juste « bonnes » pour le bas de la chaîne alimentaire dans l'organigramme organisationnel.

  • Serge Gravel - Inscrit 3 mars 2018 17 h 30

    déconnecté de sa base

    Je travaille pour l'état depuis presque 30 ans. La motivation au travail il faut soit meme l'entretenir. Avec toutes les multiples coupures de postes, de restructurations, de sous financement etc. l'environnement de travail n'est pas stimulant bien au contraire. Et que dire du salaire? A chacune des négociations de la convention collective c'est un recul par rapport au secteur privé et des entreprises de plus de 100 employés.

    Il est insultant pour les fonctionnaires en place de se faire dire que des espaces de travail plus moderne (sic) augmenteront la productivité et diminuera le taux d'absentéisme. Faut vraiment etre déconecté de sa base pour penser cela.