Déchéance ou dignité, espérance ou résignation

Quand le vieil homme ou la vieille dame entre dans un foyer d’une sorte ou d’une autre, n’est-ce pas le plus souvent ses proches qui en ont pris la décision? s'interroge l'auteure.
Photo: Sebastien Bozon Agence France-Presse Quand le vieil homme ou la vieille dame entre dans un foyer d’une sorte ou d’une autre, n’est-ce pas le plus souvent ses proches qui en ont pris la décision? s'interroge l'auteure.

J'aurai 73 ans cette semaine et je suis terrifiée à l’idée de mourir dans cette société indifférente aux autres, préoccupée de revenus et de rentes, incapable d’instruire ses enfants et de soigner ses malades. Me retrouver un jour incapable de veiller à mon propre bien-être, par manque de lucidité, d’autonomie physique ou financière, éloignée du monde des vivants, quelque part entre la salle d’attente bondée du médecin et le cimetière, seule et inapte à réclamer ma délivrance, je crois que j’aimerai mieux mourir de ma propre main et à mon heure.

Pessimisme ou lucidité ? Je voterais pour la lucidité, aiguisée par ce qu’on apprend tous les jours, ces horreurs qui méritent à peine un entrefilet, ces personnes proches de moi, mortes d’une manière tout à fait innommable, l’une par prolongement indu de sa déchéance, l’autre dans des souffrances terribles pourtant évitables, mais qu’on ne saurait interrompre sans passer en jugement.

Ce n’est pas en parlant des « aînés » plutôt que des « vieux » que la société prouve sa maturité, son évolution, son ouverture aux autres. Autrefois, les vieux demeuraient jusqu’à la fin dans leur maison, sous leur toit, entourés des leurs. Aujourd’hui parqués dans un secteur d’hôpital où les visites des médecins sont aussi rares que celles des proches, en « attendant » la joie suprême d’avoir une place dans un vrai mouroir où, du moins, on ne leur contestera pas le droit d’occuper un lit (et encore !), ces aînés servis à la moderne ont-ils le choix de vivre — si tant est que ça s’appelle vivre — ou de mourir ?

La mort cérébrale, on la connaît, du moins théoriquement. On sait que la personne peut sembler vivante, mais que le cerveau ne fonctionnera plus, et ce, sans rémission possible. Alors comment appelle-t-on la perte totale de toute lucidité comme dans la maladie d’Alzheimer ? Quand ma propre mère ne parle plus, ne me reconnaît plus, a désappris comment s’asseoir, comment manger, comment communiquer, comment se plaindre ? Moi, je prétends que c’est aussi une mort cérébrale et que la seule l’expression anticipée du désir de l’aide médicale à mourir doit suffire pour mettre fin à cette vie qui n’en est pas une.

Vivre dans la dignité

Avant de mourir dans la dignité, j’imagine qu’il serait normal de vivre dans la dignité. Or, que penser du bain hebdomadaire consenti à l’invalide soumis au bon vouloir des autres ? Est-ce traiter une personne âgée avec dignité que de ne pas lui donner au moins les mêmes soins qu’à un tout-petit ? Et qui oserait prétendre qu’un bain par semaine suffit à un jeune enfant ?

Quand je sais qu’une personne mourante s’est vu offrir, par son médecin, une maison où l’on offre les soins palliatifs, mais que son conjoint et ses trois enfants adultes s’y sont opposés pour la garder à la maison jusqu’à la fin, j’affirme qu’il s’agit d’une prise d’otage.

Quand le vieil homme ou la vieille dame entre dans un foyer d’une sorte ou d’une autre, n’est-ce pas le plus souvent ses proches qui en ont pris la décision ? De même, les quelques menus objets qui garniront désormais sa chambre, ce seul espace qui lui restera, par qui donc seront-ils choisis ? Que reste-t-il à celui ou celle dont la descendance n’a ni coeur ni entrailles ? Le mouroir le moins cher, le plus surpeuplé, surtout le plus éloigné, car l’éloignement est la meilleure des excuses pour abandonner le vieux.

Et pendant que le système de santé se contente d’enregistrer les statistiques sur le vieillissement de la population, qu’il n’y peut rien si la plupart des gens vieillissent en même temps, on décrète qu’il est légitime que l’État aide les personnes stériles à produire un enfant, que c’est un droit que d’engendrer, peu importe le coût.

Pessimiste, je le suis sans doute. Mais moi, je sais que je suis terrifiée. Peut-être y a-t-il quelqu’un qui serait apte à me rassurer ?

9 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 3 mars 2018 08 h 38

    Liberté de choix et dignité

    Geneviève, j'ai eu mes 73 il y a 1 mois.

    Avec mes 33 ans de promotion des droits, libertés et responsabilités de la personne en fin de vie et à la fin de SA vie, il m'arrive de croire de plus en plus que la digité passe par le libre-choix. Beaucoup.
    Pendant 14 années, j'ai accompagné mon frère aîné en Résidences/Aînés/VIEux.. Il a vécu toutes les déchéances, toutes/toutes, tout en demeurant joyeux, heureux vivant, président des résidents ( et non des Usagers, déjà usés assez, disait-il !) ...

    Le choix. Le libre-choix.. Mon VIEux frère et moi partagions ceci : le bonheur est un choix; et C'est plus facile d'être malheureux qu'heureux; vieillir demande du courage et de l'audace et de l'affirmation.

    Ce qui est rassurant (contraire de terrifiant), c'est de savoir que je peux prendre en main ma vie, et ma fin de vie. À moi d'affirmer qui je suis, mes valeurs, mes croyances, ma personnalité, mon identité, ma liberté. Les dire et les écrire. Faire mon mandat et désigner des mandataires éclairés et outillés. Remplir mon formulaire de directives médicales anticipées.

    Ce qui est rassurant, c'est le Jugement unanime de la Cour suprême du Canada de février 2015 : le droit à la vie n'oblige plus de vivre à tout prix.

    Ce qui devrait nous rassurés, Geneviève, prenant en main notre destin, nous pouvons être au coeur de l'information et des processus de décisions nous concernent, incluant le choix vs les soins de fin de vie.

    Merci d'avoir écrit.
    Yvon, VIEux.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 3 mars 2018 11 h 52

      LE GOÛT DE « VIVRE DANS LA DIGNITÉ »
      Doit-on s'étonner que nos éluEs soient plus intéressés par le « mourrir dans la dignité » que de pourvoir aux conditions du « vivre dans la diignité » ? Avec les déterminants sociaux du bien-être, nos éluEs ont toutes les infos pour prendre de sages décisions, mais ils ne le font pas.

      Malgré les apparences et toute l'agitation ambiante, la mort semble plus attrayante que la vie...

    • Marc Therrien - Abonné 3 mars 2018 20 h 06

      @ Mme Paradis,

      La mort semble plus attrayante que la vie...peut-être effectivement pour qui rêve du repos éternel après avoir bien éprouvé ce qui se devait de souffrir après avoir tant si bien vécu.

      L'être mortel conscient du fait qu'il va mourir éprouve en même temps la tristesse de réaliser que toute bonne chose a une fin et la joie de savoir que c'est la même chose pour la souffrance; malheureusement et heureusement que rien ne dure toujours, sauf l'éternité.

      Marc Therrien

  • Sylvain Auclair - Abonné 3 mars 2018 09 h 05

    Les vieux...

    Les vieux restaient peut-être à la maison... bien que certains mourussent aussi à l'hôpital. Mais il faut se souvenir de deux choses: les familles étaient plus grosses, et bien des gens mouraient avant de devenir vieux. Dans le monde actuel, mourir à la maison, c'est demander à toutes les personnes d'âge mûr de s'occuper de ses enfants ET de ses parents, et, dans le dernier cas, souvent pendant des décennies. Sans avoir les compétences médicales appropriées...

  • Carl Grenier - Abonné 3 mars 2018 09 h 14

    Que dire de plus et de mieux?

    Ce n'est pas un commentaire que vos propos méritent, mais un changement massif des mentalités, une réforme politique en profondeur, voire un manifeste révolutionnaire! Tout comme vous et comme bien d'autres citoyens, je n'ai pas grand espoir que la réalité que vous évoquez si bien n'évolue assez vite pour changer la vie, et son terme inévitable. Le choix que nous permet la loi pilotée par Véronique Hivon est un pas dans la bonne direction; la suite, et tout ce qui précède, seront plus ardus. Je suis votre contemporain, et le hasard des choses, l'âge et la maladie font que vos préoccupations sont aussi les miennes, sans réserves aucunes. Je souhaite ardemment que d'autres citoyens qui ont encore assez d'énergie, feront plus qu'être émus à vous lire ce matin, et agiront de concert pour faire advenir un avenir meilleur. Merci!

    • Geneviève Laplante - Abonnée 4 mars 2018 08 h 59

      Ce qu’il faut remarquer aussi, c’est que la loi québécoise sur la question de mourir dans la dignité a été adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale. Maintes voix ont admis que le procédé adopté par la Commission d’abord, par le Parlement québécois ensuite, était empreint de respect et de lucidité. Cependant, le Parlement fédéral, pour ajouter son grain de sel, est intervenu en spécifiant que la « mort doit être raisonnablement prévisible «, ce qui est absurde. Les fédéraux ont ainsi fermé la porte à tous ceux qui souffrent d’une maladie dégénérative qui les forcera à se voir décliner et mourir à petit feu. Pour ma part, je médite constamment sur la quête du « repos éternel ».

  • Ève Marie Langevin - Abonnée 3 mars 2018 11 h 53

    Relations humaines

    Merci pour votre voix mme Laplante. Depuis que j'accompagne ma mère à toutes sortes de rendez-vous médicaux et autres, j'ai commencé à me poser toutes ces questions. Tout cela est fort troublant et pose la question pratique de l'humanité au quotidien. Le seul espoir que j'ai est un espoir de masse : le nombre de personnes âgées augmente en flèche et tous ces enjeux et vécus appelleront de plus en plus des solutions concrètes dans les systèmes d'accompagnement, de guérison, de support, de diminution de la douleur, fiscal et même de l'aménagement architectural de nos maisons et appartements inadaptés, partout où les règles de société interfèrent directement sur les vies individuelles dans les politiques publiques... mais cela prendra du temps. En privé, cela pose aussi la question des relations parents-enfants de leur jeunesse à leur vieillesse.

  • Hélène Gervais - Abonnée 4 mars 2018 06 h 40

    Je comprends très bien vos appréhensions ....

    j'ai 68 ans maintenant et je n'ai plus d'avenir devant moi, par manque d'argent et non pas d'intérêt. Plein de choses intéressantes m'attirent, mais les moyens financiers ne suivant pas, car je ne travaille plus, je dois donc faire des deuils de beaucoup de choses. Alors que fait-on quand on arrive dans cette catégorie d'âge? Pourtant nous ne sommes pas si vieux n'est-ce pas?