Les Québécois parlent aux Français

C’est grâce à la clairvoyance, à l’opiniâtreté et à l’extraordinaire volonté de (sur)vie des Canadiens francophones que la langue française a pu se maintenir et s’épanouir sur le continent nord-américain, souligne l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir C’est grâce à la clairvoyance, à l’opiniâtreté et à l’extraordinaire volonté de (sur)vie des Canadiens francophones que la langue française a pu se maintenir et s’épanouir sur le continent nord-américain, souligne l'auteur. 

En mars aura lieu, comme chaque année, la Semaine de la Francophonie. Le cru 2018 s’annonce prometteur. Après des décennies de silence relatif sur la question de la place et du rôle de la langue française dans le monde, l’État français semble accorder un intérêt inédit à la francophonie. Le 26 janvier dernier, une plateforme de consultation citoyenne internationale, « Mon idée pour le français », a été lancée par la France dans le but d’échafauder une stratégie de promotion francophone ambitieuse. Stratégie que le président Emmanuel Macron dévoilera publiquement le 20 mars 2018. Voilà une belle occasion de réfléchir, de partager, de mettre en lumière les potentiels gigantesques de la francophonie à l’aube du XXIe siècle, sans oublier bien sûr ses fragilités et les freins qui entravent son épanouissement.

En matière de défense et de promotion de la langue française, le Québec fait figure de phare pour l’ensemble du monde francophone. Cela fait maintenant un quart de millénaire, depuis le Traité de Paris (1763), que la langue et la culture francophones tiennent bon le long du Saint-Laurent. Non seulement les Québécois tiennent, mais ils sont même parvenus, sans renier leur langue, à s’imposer comme une puissance économique et culturelle de dimension mondiale. C’est grâce à la clairvoyance, à l’opiniâtreté et à l’extraordinaire volonté de (sur)vie des Canadiens francophones que la langue française a pu se maintenir et s’épanouir sur le continent nord-américain, enrayant un processus d’uniformisation linguistique qui semblait irrésistible.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Force est de constater que le combat pour la pérennisation et l’essor du français à l’ouest de l’Océan n’est pas gagné. La lutte recommence sans cesse sous des formes nouvelles. Les illustrations sont malheureusement légion. On a beaucoup parlé récemment de l’anglicisation orale des noms de joueurs francophones exigée par Hockey Canada aux Jeux olympiques de Pyeongchang. Simple anecdote ? Cas isolé ? Probablement pas. L’anglicisation croissante et rapide des commerces de Montréal, maintes fois relevée depuis (déjà !) un certain nombre d’années, soulève beaucoup d’inquiétude et suscite de vifs débats entre les partisans et les adversaires de la Charte de la langue française (ou loi 101). Certains songent même tout simplement à l’abolir, au nom de « l’ouverture » et de « l’adaptation » au monde « moderne ».

Couverture médiatique

Et pendant ce temps, que se passe-t-il de l’autre côté de l’Océan ? Les Français s’intéressent-ils aux querelles linguistiques qui secouent la Belle Province ? Apparemment assez peu, si l’on en croit la couverture médiatique quasi inexistante. Et pourtant, les Français seraient bien inspirés de s’y intéresser davantage, car ces débats mettent en lumière des problématiques et des enjeux qui désormais les concernent aussi. Depuis le tournant des années 1980-1990, le processus de mondialisation (et donc d’anglicisation) s’est subitement accéléré, dans un contexte où les États-Unis, bénéficiant notamment de l’effondrement de l’Union soviétique, s’érigeaient en hyperpuissance. C’est précisément à ce moment-là que l’anglais basique (ou globish) a commencé à pénétrer en Europe. La France n’a non seulement pas échappé à la règle, mais s’y est même pliée dans bien des domaines.

Aujourd’hui, la standardisation globalisante de la société française se poursuit et s’accélère. On le voit dans les médias, où il est de plus en plus question de news et autres talk-shows. On le voit sur les devantures des magasins, les vêtements pour enfants, à travers les opérations de communication des collectivités territoriales, sans oublier les nouvelles entreprises de plus en plus nombreuses à adopter des noms angloïdes. Ces pratiques sont communément admises, par indifférence, voire par souci, encore une fois, « d’ouverture » et « d’adaptabilité » au monde « moderne ». Soit. Mais de quelle modernité parle-t-on ? Celle de la fin du XXe siècle ? Ou celle du milieu du XXIe ? Et de quel monde parle-t-on ? Du meilleur des mondes d’Aldous Huxley, entièrement standardisé et aseptisé ? Ou d’un monde plus humain et équilibré, capable de transformer les spécificités culturelles et linguistiques en atouts majeurs d’intelligence territoriale et de développement durable ? En atouts majeurs d’un monde multiple, ouvert et apaisé ?

Solidarité renouvelée

Une véritable bataille psychologique est en cours, au Québec comme en France, entre les partisans de l’uniformisation et ceux de la diversité. Pour la remporter, les militants de la francophonie ne devront pas se contenter d’une position défensive, au risque de passer pour d’insupportables grincheux. Non, les francophones doivent se poser en bâtisseurs d’une nouvelle mondialisation, celle du XXIe siècle, respectueuse des identités et de la diversité culturelle. Elle est déjà sur les rails, mais elle est fragile. Il est vital d’accompagner cette évolution, c’est maintenant que tout se joue. Les francophones, de France, du Québec et d’ailleurs, s’engageront-ils dans cette construction éclairée et collective ?

Le chantier s’annonce long et difficile, mais il est nécessaire et enthousiasmant. Le moment est venu de prendre collectivement conscience des enjeux, qui dépassent largement les échelles nationales et même celle de la Francophonie. La construction du monde de demain appelle des efforts et une solidarité renouvelée. À la fin de son discours historique du 24 juillet 1967 sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le général de Gaulle évoquait l’aide que le Québec apportera un jour à la France. Nous y sommes. Des deux côtés de l’Océan, les francophones rencontrent des problèmes similaires. La France a besoin de l’expérience des Québécois et les Québécois ont besoin d’une France qui se réveille. Alors oui, en ce début d’année 2018, les Québécois parlent à la France. Les Québécois parlent au monde. En français.

13 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 3 mars 2018 06 h 28

    Ah, que oui !

    J'aime bien la photo qui accompagne cet article.
    En effet, même au Québec, les choses ne se passent pas toujours en français.
    Au Centre Bell, les arbitres rendent leurs décisions seulement en anglais et peu de spectateurs s'en offusquent.
    On dirait que la loi 101 ne franchit pas les barrières de la LNH qui règne en maître et impose ses propres règles.
    Même les arbitres francophones et francophiles ne peuvent s'exprimer dans leur langue sur la glace du Centre Bell. La LNH le leur défend. Le gouvernement du Québec demeure passif devant cet état de choses. Quel message cela envoit-il aux jeunes vous penser ?
    Gilles Marleau, Orléans, Ontario

    • Jean-François Trottier - Abonné 3 mars 2018 08 h 10

      Et que dire du charabia que Radio-Canada nous a servi tout au long des Jeux Olympiques?

      Les "back-flip", les "right side" et autres termes que personne ne prend la peine d'adapter le moindrement, indices soit d'une paresse rare, soit d'un snobisme mal placé qui veut parler la "langue sacrée" du sport...

      On a même entendu un commentateur dire quelque chose comme "un flip right side du côté droit"... Wow! Ou encore "Par l'arrière, autrement dit back side".

      Évidemment, dire "arrière" pourrait ne pas être compris, s'pas ?

      Je m'ennuie de Gilles Tremblay. En 6 mois il parlait mieux que beaucoup de nos supposés experts actuels.

    • Jean Richard - Abonné 3 mars 2018 10 h 12

      Le hockey en anglais ? Et si l'anglais était la langue du hockey ? Et celle du football américain ? Et celle du baseball ?
      Bien que la Ligue nationale de Hockey ait été créée à Montréal il y a plus de cent ans, cette association n'a rien de national. Elle est nord-américaine. Le français n'a probablement jamais été sa langue d'usage et son nom véritable pourrait être la National Hockey League.
      Il a suffi qu'au milieu du siècle dernier, quelques joueurs talentueux (le nom de Maurice Richard vient ici à l'esprit de tous ceux qui ont un certain âge) se démarquent pour qu'on les consacre héros et qu'on se mette à dire que le hockey était le sport national du Québec. Sport national quand la seule équipe québécoise s'appelle Canadien et que l'on chante Ô Canada en début de match ?
      Bien sûr, il y eut l'époque où dans les ruelles des quartiers francophones de Montréal, des gamins se lançaient tantôt des rondelles, ou, en l'absence de glace, des balles de caoutchouc bleu-blanc-rouge. Les gamins – et de très rares gamines – s'identifiaient aux idoles de leur père.
      Or, aujourd'hui, en 2018, les choses pourraient avoir changé. À Québec, un certain maire Labeaume s'obstine encore à croire que la vieille capitale va se réinscrire dans l'identitaire d'une patinoire et de bâtons. Or, malgré ce beau centre Vidéotron tout neuf, la sauce ne prend pas. Les Nordiques n'ont pas eu le temps de marquer l'imaginaire des gens, surtout que dans la très homogène capitale de l'époque, les vedettes n'étaient pas de Tremblay et des Bouchard, mais des gens avec de drôles de noms slaves.
      À Montréal, la situation est différente, mais les résultats se rejoignent. Le chandail rouge et blanc se voit de moins en moins dans les ruelles, remplacé par une diversité de maillots très colorés. Plus de bâtons, de rondelles ou de balles bleu-blanc-rouge, mais un ballon.
      Et le soccer, de son appellation nord-américaine, quelle langue parle-t-il ?

    • Jean Richard - Abonné 3 mars 2018 10 h 45

      Et le soccer (futbol, fútbol, futebol, fußball...), quelle langue parle-t-il ?
      Avec 211 associations nationales au sein de la fédération (FIFA), le soccer est nettement plus mondial et plus diversifié que le hockey de la LNH. Or, l'anglais ne s'est pas imposé comme langue unique. À ce jour, la fédération compte 5 langues officielles, l'espagnol, l'arabe, le français, l'allemand et l'anglais. Toutefois, si vous voyez des joueurs portant un maillot sur lequel est écrit en très gros caractères « Fly Emirates », vous aurez deviné qu'il s'agit de l'équipe française (Paris-Saint-Germain).
      À la National Hockey League, il n'y a pas de langues officielles, il n'y a que la langue d'usage, l'anglais.
      Alors, est-ce désolant que les gamins délaissent le hockey pour le soccer ? Pas du tout...

    • Josée Duplessis - Abonnée 4 mars 2018 09 h 46

      C"est une honte que les québécois acceptent le fait que les arbitres n'aient pas le droit de parler français.
      Je ne le savais pas. Il est temps que ça se sache
      Merci de l'information.

  • Jean-François Trottier - Abonné 3 mars 2018 08 h 33

    Pour les gens qui nous entourent

    M. Hurard, je ne puis que noter que vous citez le Québec en exemple à la francophonie européenne sur des débats qui ressemblent de plus en plus, ici, à des batailles d'arrière garde.

    Le Libéralisme et son enfant la multiculturalisme, tout empreints de libertés individuelles, créent l'effet contraire : à force de parler d'individus, on fait que chaque personne est seule devant les machines bien huilées des manipulateurs, des marketeux et de la masse écrasante de la majorité, extrêmement tolérante en autant que l'on a les mêmes référents culturels de base. Ouin...

    Ce qui mène forcément à la folklorisation de toiute culture non-dominante. Les Québécois sont le panache d'orignal d'Amérique du Nord et je ne vois pas comment en tirer une quelconque fierté.

    Ceci dit, c'et quoi la fierté ? Celle des Canadiens qui brandissent leur drapeau comme une panacée universelle à touts les différences ?
    Celle des suprématistes blancs ?
    Ou ces américains qui parlent sérieusement de leur pays comme la "terre des libertés" ? Y a des limites aux mauvaises blagues, non ?

    Je ne suis pas fier mais seulement heureux de vivre ici, avec les gens que j'aime selon des codes développés pour raisons d'adaptation à un milieu dur mais riche, qui rend les efforts qu'on lui fournit, pas toujours mais souvent.

    Parmi ces gens, beaucoup pensent mieux en français, puisque la pensée est discursive comme on sait. Je serai navré de les voir troquer le discernement français pour l'agglomérat anglais, deux façons de penser utiles et très différentes.

    Parmi ces gens, beaucoup sont carrément mal à l'aise en anglais malgré leur franglais quotidien. Des gens qui ont de la difficulté à apprendre plus d'une langue. Ceux-là, je me dois de les aider à se défendre contre l'anglais qui envahit tout. C'est pour eux que le Québec doit être unilingue français dans tout ce qui est public... et bien sûr chacun a le droit de parler une langue étrangère.

    La francophonie ? Les gens d'abord.

    • Jean Richard - Abonné 4 mars 2018 09 h 28

      « Le Libéralisme et son enfant la multiculturalisme, tout empreints de libertés individuelles, créent l'effet contraire »

      Associer le multiculturalisme au libéralisme, c'est un peu court. Multiculuralisme, on aime bien brandir ce mot comme un épouvantail et en faire la cause unique du déclin de la langue française. Or, la réalité pourrait être fort différente.

      Et si, justement, le multiculturalisme était plutôt associée à la diversité ? La diversité est indiscociable de la santé des écosystèmes, et s'il y a au moins une bonne raison pour que le français survive en Amérique, c'est bien la préservation de la diversité. Et comment pouvons-nous convaincre le reste de l'Amérique de l'importance de la diversité si nous la refusons pour nous-mêmes ?

      L'absence de diversité pourrait facilement mener à une polarisation dont la conséquence serait la disparition d'un des deux antagonistes. Or, l'anglais n'est pas menacé. La polarisation, elle se vivra dans toutes les sphères, y compris le banal quotidien. Ce sera le hot-dog contre la poutine, les merguèz et les empanadas n'étant pas admises dans l'arène.

      Et puis, ceux qui voudraient imposer une culture sans concession aux immigrants peuvent-ils se permettre d'ignorer que leurs plus ou moins lointains grands-parents ont été des immigrants. Se sont-ils intégrés aux cultures autochtones ?

      Comment également ignorer une des raisons pour lesquelles tant d'immigrants ont opté pour l'anglais alors que leur langue maternelle rendait pourtant l'apprentissage du français nettement plus facile. N'y aurait-il pas un petit fond d'intolérance ?

  • Jocelyne Olivier - Abonnée 3 mars 2018 08 h 56

    promotion et vigilance

    J'ai visité la France annuellement depuis plus de 50 ans, souvent pour des rencontres d'enseignants en médecine générale et aussi pour visiter les diverses régions de France et profiter de séjours grisants dans le alpes. Dans un premier temps, j'ai compris que, de longue date, les français avaient adopté des mots comme weekend, ferry et shoping et qu'ils avaient à réfléchir pour comprendre fin de semaine, traversier et magasiner. Je ne m'inquiétais pas de ces emprunts, d'autant plus que peu de français semblaient avoir une connaissance d'usage de l'anglais. Au cours des années, les emprunts sont très nombreux, surtout au niveau des commerces où l'emprunt de termes anglais est fréquent: MC drive, Leclerc Drive, au lieu de service à l'auto; mail au lieu de courriel,etc. Comme si personne ne s'intéressait à trouver le mot juste en français pour exprimer quelque chose de nouveau. Même le Président Macron me semble peu prudent dans l'utilisation de l'anglais quand il choisit d'inviter le monde à Paris pour les Olympiques. Je me réjouis d'apprendre que la francophonie sera célébré prochainement à Paris. Je vous propose d'ëtre vigilant et de faire la promotion du français...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 3 mars 2018 10 h 47

    Jovialisme...

    «La langue française a pu se maintenir et s’épanouir sur le continent nord-américain» (Florian Hurard)

    Le constat de l'auteur est pour le moins paradoxal, lorsque l'on sait que la langue française n'a eu de cesse de péricliter en Amérique du Nord depuis la Conquête, au Canada comme aux USA…

    Ainsi, au tournant du XIXe siècle, les francophones étaient majoritaires dans l'Ouest canadien, il y avait des Sociétés St-Jean-Baptiste dans de nombreuses villes américaines, on y avait des écoles francophones de la Louisiane jusqu'en Nouvelle-Angleterre…

    Par exemple, dans son «Histoire de la Presse Franco-américaine» parue en 1911, Alexandre Bélisle avait recensé dans les seuls États de la Nouvelle-Angleterre 195 journaux de langue française…

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 3 mars 2018 13 h 46

    Quand la fierté d'etre Québécois fout le camp.

    La langue,l'histoire,la culture,meme la curiosité de connaitre d'autres cultures,artistes etc disparait..
    Pour plusieurs parler anglais est le summum de la connaissance.Une deuxieme langue est pratique
    mais de là a la parler entre nous devient pénible et insignifiant