Les tueries de masse témoignent d’un dérèglement des structures sociales

Le sociologue Norbert Elias se refuserait à penser une tuerie de masse telle que celle de Las Vegas comme étant le fait d’un individu isolé dont la folie tiendrait uniquement à son histoire particulière. 
Illustration: Christian Tiffet Le sociologue Norbert Elias se refuserait à penser une tuerie de masse telle que celle de Las Vegas comme étant le fait d’un individu isolé dont la folie tiendrait uniquement à son histoire particulière. 

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Si les tueries de masse suscitent l’effroi en raison de leur caractère exceptionnel, elles sont pourtant de moins en moins rares. Le 14 février dernier, un jeune homme faisait irruption dans l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas en Floride, tuant au passage 17 personnes avant d’être arrêté par les autorités. Il s’agit de l’une des plus importantes tueries de masse aux États-Unis survenues dans un établissement scolaire.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le journaliste Julien Gauthier Mongeon

Qu’est-ce que de tels événements nous apprennent sur le rapport à la violence des Américains ? Une étude publiée récemment par le Harvard Injury Control Research Center montre que la fréquence des tueries de masse augmente au fil du temps. Les chercheurs ont mesuré cette augmentation en déterminant la durée qui s’écoule entre deux tueries de masse. Selon l’étude, cette durée est passée de 200 jours en moyenne sur la période de 1983 à 2011 à 64 jours depuis 2011. Aux États-Unis, le droit historique de posséder une arme a toujours été défendu par la Constitution, d’où un rapport particulier à la violence qui distingue la nation américaine d’autres pays occidentaux. Rappelons qu’en moyenne, 33 000 morts par armes à feu surviennent chaque année aux États-Unis, y compris le nombre de suicides et d’homicides.

Norbert Elias, philosophe et sociologue allemand né en 1897 et décédé en 1990, a consacré sa vie intellectuelle à l’étude du mouvement de pacification des sociétés occidentales du Moyen Âge à aujourd’hui. À mesure que l’individu apprend à refouler ses pulsions, à canaliser ses frustrations et à refréner son agressivité, le rapport à la violence physique et le regard posé sur cette dernière se transforment.

Une sociologie des affects

La pacification des comportements est le résultat d’un long processus de civilisation commencé au Moyen Âge et qui accompagne la formation lente de l’État moderne. Elias parle de l’imposition progressive d’un double monopole qui va transformer l’économie psychique des individus (le monopole fiscal et le monopole de la violence légitime). C’est la thèse centrale du sociologue telle que présentée dans son oeuvre maîtresse, La dynamique de l’Occident, écrite à la fin des années 1930 mais qui ne sera publiée en allemand qu’en 1969.

L’auteur cherche à voir comment les transformations des structures sociales s’accompagnent de changements décisifs sur les plans psychique et affectif. « Avec la restructuration de la société et des interactions humaines se transforme aussi l’économie émotionnelle de l’individu », écrit-il. C’est ce que permet de constater la sociogenèse de l’État moderne.

À l’époque des rivalités féodales, la violence brute fait partie des interactions courantes. L’homme est confronté à un monde hostile où la possibilité d’une agression violente fait partie de sa réalité quotidienne. Les gens vivent sur un territoire morcelé dont les frontières sont instables, changent au gré des aléas politiques et des jeux d’alliances entre les seigneurs. Les gens sont exposés à une insécurité qu’aucune instance ne régule, la violence des combats et les affrontements physiques déterminant le succès d’une entreprise. L’agressivité n’est pas maîtrisée par des mécanismes d’autocontrainte, mais se déploie librement entre des puissances dont aucune ne parvient à s’imposer durablement sur les autres. Il en est ainsi des puissances féodales comme de l’autorité du roi où « l’emploi de la violence physique est un moyen indispensable à la conquête des chances », souligne l’auteur.

Pour Elias, le concept de civilisation s’accompagne du processus de pacification où l’on passe de la contrainte extérieure à l’autocontrainte, de la violence extérieure au contrôle de soi. Progressivement, les relations entre les individus se resserrent et les actes de violences extrêmes quittent le terrain des interactions courantes pour être relayés à la périphérie. C’est ce qui caractérise la domestication de la noblesse qui accompagne le processus de modernisation de l’État et la mise en place d’une administration centralisée.

La domestication des guerriers

Sur le plan social, la domestication de la noblesse contribue à cette pacification qui va s’accélérer à compter du XVIe siècle, époque où se constitue une nouvelle étiquette que le roi impose aux nobles. C’est le développement de la société de cour. Il est désormais interdit de se battre, d’exercer un monopole fiscal ou encore de partir en guerre, ces fonctions devenant la prérogative du roi. Les moeurs sont progressivement intériorisées par une bourgeoisie montante qui influence à son tour d’autres couches sociales qui adoptent les comportements jugés civilisés. Les charges liées au monopole fiscal et juridique sont distribuées à une nouvelle classe d’administrateurs assurant la reddition des comptes et se partageant le pouvoir.

De privé qu’il était, le monopole devient progressivement quelque chose de public englobant un territoire de plus en plus étendu. Les habitudes se raffinent, les goûts changent, et l’interdépendance des individus exige désormais une plus grande maîtrise de soi, interdisant formellement les accès de rage, les gestes impulsifs ou irréfléchis.

À mesure que le seuil de sensibilité évolue, l’homme réfléchit davantage aux conséquences à long terme de ses actes, conscient du lien de dépendance étroit qui le lie à ses semblables et soucieux de préserver sa réputation. En effet, note Elias, « l’individu est invité à transformer son économie psychique dans le sens d’une régulation continue et uniforme de sa vie pulsionnelle et de son comportement sur tous les plans ».

Au lieu de se déployer librement, l’agressivité est désormais régie par des règles plus strictes, n’étant tolérée que dans certaines conditions très précises, comme lors de compétitions sportives.

Les tueries de masse aux États-Unis sont des phénomènes sociologiques qui puisent leur source dans l’histoire particulière de cette jeune nation. Le monopole de la violence a toujours été partagé entre les droits reconnus aux citoyens américains et l’État, dont l’autorité n’a jamais été totalement intériorisée dans les consciences.

Les tueries de masse : une violence inexpliquée ?

Lorsque la pression est telle qu’un individu en vient à tuer aveuglément des inconnus, c’est qu’une fissure s’est créée dans son identité psychique et qu’un relâchement des mécanismes d’autocontrainte s’est produit. Les tueries de masse sont donc bel et bien un phénomène sociologique.

Fidèle à sa sensibilité de sociologue, Elias y verrait en effet non pas le résultat d’une agressivité instinctive ou d’une violence innée, mais bien la conséquence d’un dysfonctionnement des structures sociales censées réguler les pulsions. Si, au contraire de ce que dirait Freud, la violence n’est pas pour Elias quelque chose d’inné, c’est qu’elle est le produit d’un contexte social bien déterminé qui rend possible son expression sous des formes diverses. De même, s’il existe des « structures biologiques capables de produire des impulsions de régulation pulsionnelle », elles n’en demeurent pas moins « modelées par l’expérience ». La maîtrise des pulsions et son envers, la violence brute, dépendent tous deux du degré de stabilité des structures sociales censées réguler les comportements. La transformation des structures sociales qui accompagne l’évolution des moeurs montre bien qu’il n’existe pas, d’un côté, le sujet isolé et, de l’autre, la société.

Pour Elias, c’est par l’influence des structures sociales que les liens d’interdépendance entre les individus sont susceptibles de se relâcher ou de se resserrer. Le sociologue se refuserait à penser une tuerie de masse telle que celle de Las Vegas comme étant le fait d’un individu isolé dont la folie tiendrait uniquement à son histoire particulière. C’est que la violence, même extrême, dont est capable un individu doit être pensée à l’aune de l’histoire sociale du monde dans lequel elle s’inscrit. C’est alors qu’on peut mieux comprendre comment s’articule le parcours biographique d’une personne avec une société dont l’histoire est fort différente de celle des autres pays occidentaux.

Dans le contexte américain, le monopole de la violence a toujours été partagé entre l’État fédéral et le droit constitutionnel reconnu aux individus de s’armer, de se protéger contre la tyrannie du nombre ou celle exercée par un gouvernement jugé despotique. N’est-ce pas de la lutte contre un pouvoir tyrannique qu’est née la nation américaine ?

Durant la guerre de Sécession, cette idée d’un peuple se rebellant contre un pouvoir autoritaire a refait surface à l’intérieur même d’une nation divisée. Les mécanismes d’autocontrainte nés d’un monopole d’État fort sont une réalité récente qui, aux États-Unis, a toujours fait l’objet de vives résistances. Dans un contexte où le droit de se défendre est avant tout un droit personnel inscrit dans la Constitution, le monopole de la violence légitime reste pour certains Américains une affaire privée. Il en résulte des excès de violence qui font partie des moeurs et des traditions d’une nation hantée par ses paradoxes et ses contradictions.

 

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