Que deviendra le Bloc québécois?

Martine Ouellet lors de son arrivée à la direction du Bloc québécois
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Martine Ouellet lors de son arrivée à la direction du Bloc québécois

Comment expliquer qu’un parti qui vient de faire une des meilleures campagnes de financement des dernières années et qui maintient un haut niveau de soutien dans l’opinion publique vive une crise interne qui amène sept députés à s’en dissocier ? Certains se réfugient derrière l’argument facile du manque de leadership de sa chef. Mais de mon point de vue, cette crise s’enracine dans l’histoire du Bloc et reflète ses ambiguïtés idéologiques. Comme toutes les crises, celle-ci sera salutaire dans la mesure où elle clarifiera la mission du Bloc.

Fondé dans le contexte de l’échec du référendum de 1980 et de l’accord du lac Meech, ce parti s’était fixé pour mission de défendre les intérêts du Québec et de contester la légitimité du fédéralisme canadien. Il devait occuper la scène fédérale pour équilibrer le rapport de force entre le Québec et le Canada en empêchant les députés qui représentent le Canada au Québec de se servir de leur pouvoir pour combattre l’émancipation politique du Québec comme cela s’était produit au référendum de 1980. Les élus du Bloc devaient défendre les intérêts du Québec en attendant que les Québécois choisissent de se donner un pays.

Cette ambition n’étant plus à l’ordre du jour depuis le début du XXIe siècle, le Bloc a dû se redéfinir. Sous la direction de Gilles Duceppe, son action s’est éloignée de la logique de libération nationale et s’est recyclée dans le nationalisme minoritaire et la défense des intérêts à court terme de groupes particuliers de la société québécoise. Au lieu d’être une force politique au service de la promotion de l’indépendance, le Bloc est devenu une force de pression au service du changement social dans les limites imposées par le régime fédéral. En raison de ce positionnement, il n’est pas étonnant qu’en 2011, les Québécois aient cru que le NPD serait plus efficace dans la promotion des intérêts sectoriels puisqu’il pourrait exercer le pouvoir. Défendre les intérêts du Québec à Ottawa avait un sens tant et aussi longtemps que l’option de l’indépendance était à l’ordre du jour, mais à partir du moment où le parti frère provincial se limitait à vouloir gérer une province, l’utilité du Bloc perdait de son sens. C’est le message clair que les Québécois ont envoyé en 2011.

Une vocation

Depuis, le Bloc se cherche une vocation. Que veut dire défendre les intérêts du Québec alors que les fédéralistes canadiens dominent l’espace public et que les souverainistes ne veulent plus défendre leur option ? Cela condamne les députés du Bloc à se mettre à la remorque des événements, à n’avoir aucune initiative et à accepter les termes du débat posés par ses adversaires. Au lieu de continuer à faire comme avant et de jouer à l’autruche en pensant que la donne n’a pas changé, certains dirigeants du Bloc tentent de redéfinir sa mission pour le sortir des ornières du nationalisme et en faire une force active au service de l’accession à l’indépendance. L’arrivée de Martine Ouellet à la direction de ce parti a concrétisé cette réorientation et a cristallisé forcément les oppositions de ceux qui creusent les mêmes sillons jusqu’à l’épuisement final.

Le Bloc a besoin d’un nouveau souffle, d’un nouvel horizon, et ce nouveau carburant qui peut lui donner une erre d’aller, c’est de tenir un discours qui fait la critique du régime et qui explique aux Québécois ce que l’indépendance et la récupération de tous les pouvoirs permettra de faire. Le Bloc doit être combatif et non pas défensif. Il ne s’agit plus de servir de signal d’alarme aux politiciens canadiens pour leur dire qu’il ne faut pas aller trop loin, ou comment il faudrait faire pour satisfaire les intérêts du Québec ; cette stratégie est dépassée et néfaste parce qu’elle ne réussit qu’à légitimer le régime canadien aux yeux des Québécois. Servir les intérêts du Québec dans le contexte actuel ne peut signifier que le rôle du Bloc servira à minimiser les pertes, à proposer des accommodements, des réformes ou des ajustements aux politiques fédérales pour répondre aux intérêts des groupes d’intérêt. Cette logique d’action ne peut avoir comme effet que de faire accepter le Canada comme gestionnaire du bien-être des Québécois, et de ce fait nier la nécessité de l’indépendance.

Les tensions que vit le Bloc québécois en ce moment découlent de cette contradiction que représente la défense des intérêts du Québec à Ottawa alors qu’à Québec, il y absence de force politique active en faveur de l’indépendance. Le Bloc vit le conflit entre la logique nationaliste qui mène à l’intégration au système canadien et la logique de l’émancipation nationale. Le Bloc ne pourra survivre qu’en choisissant de se mettre au service de l’intérêt national, c’est-à-dire de la défense et de l’illustration du projet d’indépendance. Son programme doit servir à penser ce que sera le Québec indépendant, à montrer aux Québécois comment les fonctions régaliennes de l’État canadien seront exercées dans le Québec indépendant, ce qui n’empêche pas de prendre position sur les enjeux à court terme. Il s’agit de recalibrer le discours sur l’objectif fondamental pour mieux faire avancer le projet de pays.

12 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 1 mars 2018 05 h 32

    Le Bloc : une lutte entre Québécois et Canadiens-français

    Les États ayant en général la politique de leur géographie, les lignes de force géopolitiques dans l'Est du continent sont encore fondamentalement les mêmes que celles qui prévalaient au temps de la Nouvelle-France. Or, si les Gouverneurs français s'étaient désintéressés du Pays d'En-Haut et n'avaient pas investi le reste du continent de sorte à ce que la France y soit présente pour soutenir ses intérêts, ils n'auraient pas été en mesure de nouer des alliances avec la quasi-totalité des nations indiennes et, par conséquent, maîtrisé le jeu continental entre puissances européennes aussi longtemps que ce fut historiquement le cas.

    Avec le Bloc, les Québécois se sont donné un Corps Expéditionnaire en mesure de collaborer avec leurs voisins nord-américains et de définir les relations entre le Québec moderne et les nations environnantes. Ceci inclut la nation canadienne qu'il faut constamment rassurer sur la continuité et l’épanouissement de son existence s'il se produit un jour un changement fondamental dans le statut politique du Québec.

    À Ottawa, les fédéralistes canadiens-français représentent une minorité ethnique canadienne en voie de disparition, donc négligeable sinon digne de mépris, alors que les bloquistes proviennent d’une nation encore majoritaire sur un territoire délimité dans l’Est de l’Amérique. Ce n'est pas du tout la même chose et les anglophones du pays ne s’y trompent pas. Le reste du Canada attend patiemment que cette querelle fratricide se termine pour s’arranger avec ceux qui auront eu le dessus. En réalité, le Bloc rend les fédéralistes canadiens-français obsolètes en tant que représentants ethniques auprès de la majorité canadienne.

    C'est pourquoi les Québécois doivent de nouveau quitter leurs foyers près du grand fleuve et prendre la route du Pays d'En-Haut. Une fois sur place, il serait néanmoins préférable qu'ils évitent de s'y étriper seulement pour savoir qui a raison.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 mars 2018 08 h 42

    Que peut-on ajouter de plus au texte de M. Monière ?

    .

    • Claude Bariteau - Abonné 1 mars 2018 16 h 20

      M. Martel, ce que je comprends du texte de M. Monière est que le PQ, s'il préconise l'indépendance doit clarifier son approche. Et la clarifier implique de sortir de l'ambiguïté actuelle volontairement entretenue pour obtenir l'appui des Québécois et Québécoises d'ascendance française, canayenne et canadienne-française plutôt que celui d'une majorité de Québécois et de Québécoises qui ont fait du Québec leur patrie.

      Ça implique aussi que le PQ chemine vers l'indépendance et recrute des candidats et des candidates qui recherchent l'appui des indépendantistes sans distinction d'origine partageant le même objectif qui est de fonder un pays et d'instituer une nation de citoyens et de citoyennes.

      Ça implique enfin de revoir la démarche qu'est le référendum car, depuis 2000, elle est piégée de sorte qu'y recourir est un risque que seule une entente sur les règles avec le gouvernement canadien dans le respect des pratiques internationales peut atténuer, à défaut de quoi une élection plébliscitaire s'impose.

      Pourquoi ? Parce que l'indépendance n'est pas une affaire de négociation pour avantager un groupe de la population du Québec, mais une affaire qui a une portée majeure structurante, car, en créant un nouveau pays, elle crée une nouvelle nation.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 mars 2018 18 h 05

      À Claude Bariteau :

      L’indépendance du Québec n’est pas un but en soi. Ce n’est qu’un moyen.

      Le but est le bonheur et la prospérité de la nation puisqu’aucun peuple ne peut être heureux s’il est colonisé, déprécié par ses colonisateurs et incapable de réussir car saigné par ceux qui l’exploitent.

      Je ne crois pas opportun d’en faire la preuve puisque je prêcherais à un converti.

      Là où nous divergeons, c’est sur l’opportunité des référendums-suicide. Ces référendums qu’on sait perdus d’avance, qui contribuent à l’idée que nous sommes un peuple de perdants, mais qu’on tient pareil pour maintenir le moral des troupes.

      En gros, 40% des Québécois sont indépendantistes. Si on tient compte d’environ 20% d’angloQuébécois, cela signifie que de 80% restant, la moitié des francoQuébécois sont indépendantistes.

      Note : Pour ce qui est des néoQuébécois, les études montrent qu’ils sont indépendantistes ou non selon leur assimilation à la majorité francophone ou à la minorité anglophone. Lorsqu’ils s’assimilent au français, ils sont divisés comme nous le sommes.

      L’issue du prochain référendum est lié à la francisation de Montréal. Si le PQ réussit à faire cesser l’anglicisation de Montréal (tous les voyants du dernier recensement clignotent au rouge), et s’il l’inverse, il pourrait gagner ce 3e référendum. Autrement, c’est la déprime pour au moins une décennie.

      D’où la question : pourquoi se tirer dans le pied ?

    • Marc Therrien - Abonné 1 mars 2018 19 h 00

      Que peut-on ajouter de plus à ce texte?

      Une question: Le parlement d'Ottawa est-il le lieu le plus stratégique pour un parti indépendantiste pouvant lui permettre de mieux penser l'idée de l'indépendance du Québec et d'accompagner les électeurs québécois sur le chemin menant à sa réalisation?

      Marc Therrien

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 mars 2018 20 h 36

      Bref, la position de Lisée au sujet du référendum n’est pas de l’ambiguïté. C’est de la statégie.

      Et on rejoint ainsi la fable du Lièvre et de la tortue de Lafontaine.

      Chacun est libre de s’identifier à qui il veut…

  • Carol Vachon - Abonné 1 mars 2018 10 h 13

    Le piège de l'ambiguïté

    Juin 2011, dans son bureau à l'Assemblée nationale, je demande à un des plus importants officiers du PQ si les jeunes vont adhérer à la «gouvernance souverainiste» de Pauline Marois. Il me répond «non» tout de suite, à propos de cette vision très ambivalente de la mise en oeuvre de l'indépendance de la part du PQ. Car les jeunes sont dans l'action, pas pour ce projet de gouvernance provincialiste. C'est révélateur car on ne fait pas de nouveau pays sans les jeunes.
    20 juin 2016, dans sa 2e grande assemblée de course à la chefferie, au micro devant ses partisans, je reproche à Jean-François Lisée de sonner «la démobilisation» avec son programme provincialiste. Pris au dépourvu, il n'a pas su répondre et est tombé dans un argumentaire référendiste. 18 mois plus tard, les appuis au PQ sont tombés à leur plus bas historique au point que JFL s'est même demandé récemment s'il n'aurait pas dû s'engager plus pour l'indépendance.
    En 2011, la même ambiguïté par Gilles Duceppe a permis à la vague orange de submerger le Bloc à la faveur de l'engouement pour Jack Layton qui offrait aux Québécois l'illusion qu'un parti éventuellement majoritaire, le NPD, fasse avancer la cause du Québec. Même dans l'opposition, ces députés québécois du NPD ne défendront que très peu le Québec à Ottawa.
    Maintenant, le Bloc a réalisé sa presque meilleure campagne de financement depuis la venue de Martine Ouellet, épaulée par une nouvelle équipe jeune et militante de l'indépendance. La vieille garde n'aime pas, les médias non plus.
    Martine doit tenir son bout.
    Carol Vachon, abonné, Québec

  • Robert Morin - Abonné 1 mars 2018 12 h 21

    Le rôle d'un député et le rôle du Bloc...

    M. Monière pose la question que soulèvent ad nauseam depuis des lustres les divers médias et partisans fédéralistes : «Que veut dire défendre les intérêts du Québec alors que les fédéralistes canadiens dominent l’espace public et que les souverainistes ne veulent plus défendre leur option ? ». Et je crois que du côté fédéraliste, on vise depuis longtemps le principe de la fabrication du consensus (au sens de Chomsky) qui consiste à répéter sans cesse les mêmes questions et les mêmes affirmations, qui ne sont pas vraiment des constats factuels, mais plutôt des sortes de mentras conçus pour façonner l'opinion publique, du genre «La souveraineté n'intéresse plus personne» (alors que dès qu'il en est question, notamment dans les médias écrits, on assiste à une avalanche d'interventions de la part des lecteurs... Cherchez l'erreur!).

    Pour en revenir à cette classique question «Que veut dire défendre les intérêts du Québec», il me semble que la réponse est très claire. Il s'agit de dénoncer sur la place publique des enjeux que les autres partis fédéralistes refusent d'aborder de peur de «déplaire» à leur électorat du Rest of Canada. Des exemples? Il y en a une multitude. Hier, dans le budget Morneau, on a encore une fois ignoré le chantier naval de la Davie. Or, trouvez-moi des députés élus au Québec, qu'ils soient du Liberal Party of Canada ou du Conservative Party of Canada ou même du New Democratic Party, qui oseront dénoncer cette situation scandaleuse qui favorise systématiquement depuis des décennies les chantiers navals des Maritimes et de Vancouver aux dépens du chantier de Lévis au Québec? Ce n'est là qu'un exemple parmi tant d'autres qui prouve que seuls les députés du Bloc ont les coudées franches pour défendre les intérêts du Québec, car leur parti n'a pas à «courtiser» l'électorat du Rest of Canada. Il me semble pourtant que cela est d'une grande évidence! Et il est également évident que c'est ce que les électeurs québécois lucides attendent lorsqu'ils éli

    • Michel Blondin - Abonné 2 mars 2018 11 h 07


      Monsieur R. Morin,
      Un autre exemple.
      Le budget Morneau annonce encore une vendetta contre la langue et la culture du Québec. Silence radio du PQ! iI ne veut pas défendre son projet essentiellement de protection de la culture et la langue. Conséquence, inconfort du Bloc!

      Pendant que Justin Trudeau dépensera 42 millions $ pour promouvoir le multiculturalisme et une partie des 400 millions $ au Canada pour promouvoir évidemment l’anglais au Québec, le PQ prendra les fonds pour mettre à jour les études, mais pas pour protéger le Québec contre l’envahissement de Trudeau dans la culture et la langue.

      Ottawa ne fait pas que des études sur le fédéralisme dont la caractéristique principale est son multiculturalisme, il en fait la promotion avec nos taxes et de l’argent emprunté sur le dos des payeurs de taxes.

      Et ce n’est pas nouveau, les fonds d’Ottawa ont servi à contrer les intérêts du nationalisme québécois. Pas un parti fédéraliste ne s’en plaindra.

      Le fait que le PQ soit rendu autonomistepour les 4 prochaines années s’il prend le pouvoir a comme conséquence de ne pas remettre en question cette politique que du bout des lèvres et le Bloc voit son importance neutralisée. La défense que des intérêts du Québec prend sa limite dans les faits. Si le Bloc va plus loin, il braque les éclairages sur le manque d’action politique et met à découvert l’inaction du PQ.
      Alors que si le PQ est indépendantiste avant pendant et après son élection à la gouverne, il prendra des fonds pour promouvoir sa culture et sa langue pour contrer les visées des fédéralistes. Le Bloc va l’accompagner pour un effet de convergence. Gilles Duceppe a été un gentleman pour les fédéralistes et Parizeau a toujours été craint; utonomiste / indépendantiste.

      Les autonomistes sont des fédéralistes rebelles flous-mous. Ils sont confondus !
      Mais les cohérents dans l’action politique, qui veulent faire ce qu'ils disent concernant l’indépendance, ont besoin de tout le monde incluant ces

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 mars 2018 15 h 36

    On reconnaît bien là le jusqu'au-boutiste Denis Monière

    S'il estimait que seulement 10 % des Québécois voteraient OUI à un prochain référendum, il voudrait qu'il se tienne quand même.

    • Michel Blondin - Abonné 2 mars 2018 11 h 23

      Avec égard, votre commentaire déforme sa pensée. Le "si" se veut prudent mais la conclusion exagérée mal à propos. La cohérence fait peur. Je vous invite à réfléchir sur l'inaction de nos gouvernement sur les vraies affaires.

      N'êtes-vous pas tanné de vous faire dire une chose, et ne pas la mettre en pratique dans l'action? La désillusion politicienne habile à contourner les choses est la conséquence de l'incohérence et le propre de l'anarchie.