Les raisons du manque d’attrait du métier de préposée aux bénéficiaires

Même dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, la très grande majorité des préposées aux bénéficiaires obtiennent un emploi précaire, souligne l'auteur. 
Photo: iStock Même dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, la très grande majorité des préposées aux bénéficiaires obtiennent un emploi précaire, souligne l'auteur. 

Le Québec connaît actuellement un important besoin de main-d’oeuvre de préposées aux bénéficiaires dans le réseau de la santé et de services sociaux. Consécutivement au Forum sur les bonnes pratiques en CHSLD organisé par le ministère de la Santé et des Services sociaux en octobre 2016, le ministre Gaétan Barrette avait débloqué une enveloppe financière pour le recrutement de personnel, notamment préposé, pour travailler dans les CHSLD. Néanmoins, force est de constater la difficulté pour les gestionnaires des organisations CISSS et CIUSSS à attirer et retenir du personnel préposé.

Certains gestionnaires sont même incités à mettre en pratique des stratégies novatrices mais contestables : le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, par exemple, a choisi récemment de proposer à des préposées enceintes en retrait préventif de revenir travailler dans les installations de l’organisation.

Dans ce contexte, il est nécessaire de s’interroger sur les raisons du manque d’attrait actuel du métier de préposée. Le ministre Barrette a ciblé deux causes principales. La première ciblerait la « réussite économique » du Québec, qui conduirait une majorité d’éventuels employés à choisir d’autres voies professionnelles plus valorisantes. La seconde porterait sur « l’image négative du métier que les médias contribuent à maintenir » en mettant en lumière les faits de maltraitance voire de violence envers les aînés, ainsi que l’épuisement des préposées et infirmières travaillant dans ces organisations (comme le récent témoignage de l’infirmière Émilie Ricard).

De tels arguments économiques et médiatiques tendent à n’octroyer aucune responsabilité au ministère de la Santé et des Services sociaux concernant l’attraction et la rétention de ce personnel. La réalité du « plancher » est bien différente. Les préposées subissent de nombreuses difficultés organisationnelles et professionnelles qui contribuent à rendre ce métier peu attirant.

Forte précarité

Ainsi, les préposées, très majoritairement des femmes (à 80 % environ), subissent tout d’abord une forte précarité. Une très grande majorité des préposées sont recrutées en « temps partiel occasionnel », c’est-à-dire « sur appel », et doivent donc subir une disponibilité et flexibilité constante entre quarts de travail (jour, soir, nuit) et milieu de travail (centres hospitaliers, CHSLD, etc.). Les données du ministère précisent même que deux tiers des préposés n’ont pas de postes après leur première année d’embauche. Ainsi, même dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre, la très grande majorité des préposées obtiennent un emploi précaire. Les données statistiques prouvent qu’une telle situation de précarité peut avoir une incidence sur le choix de quitter le métier, puisque le taux de rétention est très faible : 38 % d’une cohorte annuelle demeureront préposées cinq ans après leur première intégration. La plupart des préposées démissionnaires auront choisi de devenir infirmière auxiliaire ou infirmière, donc de ne pas quitter le réseau.

Le salaire est aussi un enjeu significatif pour les préposées. Pour l’exercice 2017-2018, leur salaire oscille entre 19,47 $ et 21,37 $ l’heure. Au-delà de la relative faiblesse du salaire, l’enjeu concerne surtout la progression salariale. En effet les préposées ne cumulent que cinq échelons d’ancienneté, contrairement aux infirmières auxiliaires, par exemple, qui en comptent dix, et bientôt douze à compter de l’exercice 2018-2019. Les préposées forment aussi la catégorie professionnelle la plus fragilisée en matière de santé au travail. Dans le réseau de la santé et des services sociaux, ce sont principalement elles qui subissent des blessures. Globalement, les ratios d’assurance salaire et d’accident de travail des préposées sont les plus importants dans le réseau.

Notons aussi l’importance de certains critères relatifs à l’activité et l’organisation du travail. Au Québec, la très grande majorité des préposées travaillent en CHSLD. Les résidents sont intégrés sur la base d’une forte perte d’autonomie fonctionnelle. En ce sens, le métier de préposée, au-delà de l’image de métier « relationnel » qui demeure, est un métier physique : il faut réaliser un ensemble d’activités auprès des résidents (déplacement des résidents, bains, toilettes, etc.) à un rythme soutenu. Les rythmes de travail sont intenses, surtout durant les quarts de travail du jour et du soir. Il faut savoir gérer les crises et paniques de certains résidents qui souffrent de problèmes cognitifs ; certaines préposées sont même agressées (coups de poing, crachats, etc.) par des résidents violents ou confus. À ce titre, les ratios résidents/préposé sont contestables. Ceux-ci, certes variables d’une organisation à une autre, provoquent néanmoins une charge de travail conséquente pour ce personnel, et ce, surtout lorsque certains collègues absents ne sont pas remplacés.

Ainsi, l’attraction et la rétention du personnel préposé au Québec ne sont pas, selon nous, des enjeux uniquement médiatiques ou macroéconomiques. Le ministère a toute latitude pour décider de réduire la précarité des nouveaux employés, d’améliorer la progression salariale, ou encore de diminuer la charge de travail par un ratio raisonnable. Le ministre a rencontré la FIQ récemment pour développer des projets pilotes visant à réduire le ratio des infirmières. Les préposées, qui ne sont ni représentées ni défendues par un ordre professionnel, seront-elles les oubliées de la négociation ?

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