Un symptôme d’une privatisation en devenir?

Selon les auteurs, la lutte actuelle des infirmières pour de meilleures conditions d’exercice est également une lutte pour la justice sociale en matière de santé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon les auteurs, la lutte actuelle des infirmières pour de meilleures conditions d’exercice est également une lutte pour la justice sociale en matière de santé.

Le sous-financement des services publics de santé, qui s’est traduit au fil des ans par des réductions substantielles de services, par des suppressions de postes et par des ratios infirmière/patients inacceptables, est une conséquence directe d’une réorganisation du travail. Cette dernière découle de politiques néolibérales mises en avant par une série de gouvernements, et de façon plus soutenue par le gouvernement en place, dont l’une des caractéristiques est de comprimer le financement du système public de santé tout en laissant de plus en plus de place à la privatisation.

Certains partisans de la privatisation croient que le privé et les modes de gestion qui s’en inspirent améliorent la santé des gens puisque ceux-ci sont mieux servis. Or, le contraire a été largement démontré, en ce sens que le recours au privé et à ses modes de gestion dans le domaine de la santé réduit l’accès et la qualité des soins et services en plus d’augmenter les coûts des services rendus, comme c’est le cas aux États-Unis où le privé est la norme.

Nos gouvernements accordent de plus en plus de place au secteur privé non seulement dans la prestation des services directs, mais également dans la gestion du travail. La mise en place d’outils de gestion « minceur » inspirés de l’entreprise privée est une pratique courante dans les milieux de soins.

Volonté obsessive

Le Lean Management, par exemple, vise essentiellement à éradiquer l’inefficacité des processus dans une volonté obsessive de développer une culture de la mesure, notamment en chronométrant les rendements de performance et de productivité des infirmières. Ces outils de gestion sont totalement déconnectés de la réalité infirmière et du travail terrain. Ils robotisent les interventions soignantes en pervertissant le caractère relationnel et humaniste du soin, tournant le dos à la complexité de l’être humain et à ses besoins. Les infirmières deviennent ainsi des exécutantes exploitées et aliénées par le système de gestion. On fait des économies d’échelle sur le dos des infirmières en leur faisant porter la lourde tâche de faire plus avec moins, toujours à partir d’effectifs minimaux, et en leur demandant paradoxalement de préserver l’image de l’organisation qui « performe ».

Au-delà des effets pervers sur les soins et les conditions de travail des infirmières, une telle logique de production les amène à être en compétition les unes avec les autres, à diriger le blâme des pressions organisationnelles contre leurs propres collègues et donc à se désolidariser. Sans compter les pressions d’ordre bureaucratique qu’exercent ces mesures quantitatives de contrôle sur la charge de travail déjà lourde des infirmières.

Fondamentalement, la privatisation s’appuie sur les notions de profit et de croissance économique pour enrichir les intérêts privés. En réduisant les structures, en les centralisant et en encourageant les partenariats publics-privés, toutes les conditions vers une privatisation sont mises en oeuvre. Dans de telles conditions, on s’occupe du patient/client de façon à ce qu’il y ait un profit ou des épargnes à en tirer, et on met en compétition des services de soins pour qu’ils deviennent « plus rentables ». On vide les CLSC de ses infirmières, de ses travailleurs sociaux et d’autres professionnels pour les envoyer dans les GMF et les supercliniques, établissements gérés par des médecins de manière privée, mais financés par le réseau public. Et une fois qu’on aura littéralement mis le réseau public à feu et à sang, que les infirmières et autres professionnels iront massivement et de leur propre chef exercer dans le privé, comme certains ont déjà entrepris de le faire, prétendre que le réseau public n’est plus viable parce que plus personne ne veut y travailler ira de soi. De son côté, la population en viendra à se laisser convaincre que le système public, avec ses listes d’attente et ses pénuries entretenues, est désuet et que la seule vraie solution à ces problèmes récurrents réside dans le recours au privé.

Idéologie néolibérale

Au fil des ans, des groupes de réflexion et des chercheurs se sont penchés sur la transformation du réseau de la santé au Québec. Le constat est unanime : l’effritement du secteur public de santé est à l’oeuvre au détriment d’un déploiement en douce du privé. Le modèle à la base du secteur public fondé sur des valeurs sociales de démocratie, d’universalité, de justice, de solidarité et de participation citoyenne, lesquelles valeurs formaient le socle de la grande réforme de la santé de la Révolution tranquille, a graduellement laissé la place à l’idéologie néolibérale et à la gouvernance entrepreneuriale.

Au-delà des hausses salariales révoltantes récemment accordées aux médecins alors que les infirmières doivent gober « admirablement » les compressions budgétaires du système public responsables de leur ras-le-bol, c’est surtout l’échec d’une vision égalitaire de la société qui est en jeu ici. Après avoir gangrené la qualité des services publics, voilà que, selon un accord à saveur corporatiste, on décide de soigner la cage dorée des médecins — professionnels de la santé les mieux payés au Canada. Des médecins libres entrepreneurs, branchés sur la castonguette, enrichissant leur portefeuille. Le filon économique prime comme dans une entreprise privée, mais financée par l’État. En agissant ainsi, l’État cherche à concentrer le pouvoir financier et décisionnel dans les mains d’une classe élitiste devenue si privilégiée qu’elle peut choisir qui elle veut soigner, selon son bon vouloir et sans égard à ses devoirs envers la population. Pendant ce temps, les infirmières et d’autres employés du public croulent sous les effets aliénants du régime d’austérité, qui dure depuis déjà trop longtemps.

[…] Il nous apparaît ainsi important de souligner que la lutte actuelle des infirmières pour de meilleures conditions d’exercice est également une lutte pour la justice sociale en matière de santé.

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4 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 24 février 2018 07 h 58

    Texte " coup de poing" qui décrit bien le système de santé actuel au Québec

    Merci aux auteurs de nous éclairer sur la faillite actuelle "organisée" de notre système de santé. Que le peuple vous entende afin d'éradiquer les profiteurs du système, qui fomentent une transformation de la gestion de la santé au Québec, au profit de quelques-uns, et cela bien sûr, grâce aux bons soins de nos " docteurs" élus!

  • Nicole Delisle - Abonné 24 février 2018 09 h 07

    Les dangers du néolibéralisme tels que proposés par des gouvernements comme le PLQ ou la CAQ!

    Le Québec s’en va à sa perte si la privatisation se met en marche de façon encore plus évidente tel qu’en font le récit les auteurs de ce texte. Les docteurs au pouvoir sont entrés en politique dans ce seul but pour ceux qui y voient clair. D’ailleurs, M. Couillard et M. Barrette ont déjà investi le privé et le font peut-être encore. Ils y retourneront probablement au sortir de la politique. Ils ne préparent qu’adroitement leurs
    sorties. Le système de santé qu’ils ont remanié à leur façon, en détournant tout le reste des postes du gouvernement, les structures démantelées de façon cavalière et non réfléchie, l’abandon des pouvoirs de
    regard critique sur l’évolution de la santé, la centralisation des pouvoirs entre les mains d’un seul ministre, tout cela est en ligne droite vers un processus de privatisation. Les erreurs de parcours, les lacunes évidentes, les situations intolérables sont vite balayées du revers de la main par ces médecins au pouvoir.
    Ils sont déjà en mode privatisation où le chef fait fonctionner tout le monde au doigt et à la baguette! Ils nous laisseront à l’aube de la prochaine élection avec un système malade et presque en ruines. Voilà pourquoi il est primordial que notre vote ne les remettent pas en état d’achever leurs basses œuvres!

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 février 2018 15 h 25

    Bravo !

    Mes félicitations vont autant aux auteurs qu’au Devoir pour la publication de ce texte d’une lucidité magistrale.

    En tant normal, je me serais contenté de cliquer sur le bouton ‘J’aime’. Mais puisqu’il a disparu, on me pardonnera ce trop long commentaire.

  • Marc Therrien - Abonné 25 février 2018 12 h 11

    Une stratégie d'implantation graduelle pour faciliter l'assentiment dans l'action


    Il est certes un peu risqué de parler (trop) simplement d’un sujet aussi complexe. Quand on sait que plusieurs pays de l’OCDE ont choisi de développer des systèmes mixtes public-privé, on se demande ce qui distingue le Québec et si cette distinction est encore viable. Pourquoi avoir peur du privé? Et comment pourrait-on surpasser cette peur? Une des stratégies est de passer à l’action en développant graduellement, tranquillement pas vite, sans trop en parler pour ne pas que les boucliers d’objection se lèvent, des services privés dont la population en appréciera graduellement la présence et les bienfaits en s’y habituant.

    En général, la pression que doit subir une entreprise privée dans un marché concurrentiel est d’attirer des clients et de les retenir en répondant à leurs besoins et exigences pour les satisfaire afin d’espérer faire des revenus qui se transformeront en profits. Du côté du service public, c’est abord la pression budgétaire de faire avec ce qu'on a en faisant le moins de déficit possible qui est la première préoccupation. La satisfaction du client, qui est de toute façon captif du système, passe en second après celle de savoir ce qu’il en coûte pour qu’il soit satisfait. On sait maintenant que l’on paie de plus en cher pour des services de moins en moins accessibles.

    Ainsi, partant du dernier exemple avec les salaires octroyés aux médecins spécialistes dont on n’aurait pas les moyens de se les payer, si on dit que le Québec est une province pauvre alors je me demande si elle a encore suffisamment de richesse pour avoir les moyens de ses ambitions de maintenir la gratuité des soins et services de santé? Il est possible que les pays de l’OCDE qui ont opté pour un système mixte public et privé aient conclu qu’il s’agit d’un moyen plus efficace de partager la richesse collective; la partager en offrant des choix de moyens plutôt que de la mettre dans un monopole comme la RAMQ afin qu’elle soit redistribuée par l'État.

    Marc Therrien