Le REM et la privatisation des services publics

Est-il dans l’intérêt public de permettre la privatisation des transports publics sachant que ceux-ci sont essentiels à notre prospérité collective? C’est le cas du controversé projet de Réseau électrique métropolitain, soulignent les auteurs. 
Photo: Caisse de dépôt et placement du Québec Est-il dans l’intérêt public de permettre la privatisation des transports publics sachant que ceux-ci sont essentiels à notre prospérité collective? C’est le cas du controversé projet de Réseau électrique métropolitain, soulignent les auteurs. 

Lettre adressée à Suzanne Fortier, doyenne de l’Université McGill

Le magazine McGill News a annoncé dans son dernier numéro l’inauguration de la nouvelle École de politiques publiques Max Bell. Christopher Ragan, directeur inaugural de l’école, et Rona Ambrose, coprésidente du comité consultatif, ont rappelé les défis politiques importants que sont pour notre société les changements climatiques, l’environnement et l’étalement urbain.

Il est à espérer que les étudiants de la nouvelle école débattront des partenariats public-privé dont nous subissons tous les effets pervers.

Par exemple lorsque nous considérons que les compagnies privées n’ont que pour seul objectif le profit et sont redevables à leurs actionnaires plutôt qu’aux utilisateurs et électeurs, est-il dans l’intérêt public de permettre la privatisation des transports publics sachant que ceux-ci sont essentiels à notre prospérité collective et permettent de ralentir les changements climatiques et l’étalement urbain ?

C’est le cas du controversé projet de Réseau électrique métropolitain, un service public essentiel dont la propriété sera accordée à la CDPQ Infra. Cet immense transfert de notre richesse collective, de nous, les citoyens, à une entité quasi privée, a été orchestré par le gouvernement du Québec sans appel d’offres et sans transparence.

Bien que bénéficiant d’investissements massifs de fonds publics, la CDPQ Infra, en devenant propriétaire d’infrastructures tel le tunnel du Mont-Royal, et jouissant de l’utilisation du pont Champlain et des terrains où seront aménagés les stationnements, sera libre de vendre le REM à qui bon lui semblera.

Dans son article publié le 17 janvier 2018 dans L’actualité : « S’inspirer du privé ? Oui ! Privatiser ? Non merci ! », Marc-Nicolas Kobrynsky nous rappelle que la privatisation fait augmenter le coût des services. Frais imprévus (ni la technologie ni les coûts éventuels qui seront nécessaires pour adapter le tunnel du Mont-Royal ne sont connus), ressources illimitées (le gouvernement du Québec est prêt à éponger tout dépassement de coûts), pressions exercées pour faire avancer le projet à toute vitesse… bref, selon Jean Fortier (ex-président du comité exécutif de Montréal), Luc Gagnon et Jean-François Lefebvre (École des sciences de la gestion, UQAM), toutes les conditions sont réunies pour qu’il y ait dépassement de coûts.

Offrir un service performant

La privatisation peut porter atteinte à la démocratie. À la faveur de la loi sur le REM votée en 2017 par le Parti libéral du Québec, les dirigeants du REM ont le pouvoir d’exiger des autorités locales de transport public qu’elles modifient leurs projets pour favoriser l’utilisation du REM. Le REM pourra agir sans devoir rendre de comptes à l’Autorité régionale de transport métropolitain, dont la mission est de gérer les transports collectifs et qui doit se rapporter à un conseiller de la Ville de Montréal.

Le mandat des sociétés de transport payées par nos taxes, qui est d’offrir le service le plus performant possible, sera dilué par leurs obligations envers une compagnie à but lucratif. La CDPQ prétend qu’elle générera des profits considérables avec le REM principalement par le développement immobilier sur son parcours (5 milliards selon une estimation de Michael Sabia). Le prix des billets sera subventionné, tout comme les autres titres de transport en commun.

Personne dans la grande région montréalaise ne niera la nécessité d’investir dans les transports en commun. Bien qu’il y ait eu examen du REM par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, celui-ci a resserré son échéancier, réduisant le temps alloué aux présentations. Il n’y a pas eu de consultation publique sur les besoins des usagers des transports en commun ni sur la façon dont le REM s’intégrera au système existant. À cause d’un manque d’informations dans la documentation fournie par le promoteur, le BAPE n’a émis aucune recommandation : une situation exceptionnelle. Le premier ministre du Québec et le président de la Chambre de commerce de Montréal ont accusé les commissaires d’outrepasser leur mandat. Ignorant les conclusions du BAPE, ils ont exigé que le projet de REM soit mis en oeuvre le plus rapidement possible.

Le projet de REM a été décrié par des experts en transport, en planification urbaine, en développement durable et en économie de l’Université Concordia, de l’Université de Montréal, de l’Université du Québec à Montréal, de l’École de technologie supérieure et de l’Université McGill.

Michael Sabia, président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, dont CDPQ Infra est une filiale, est un promoteur passionné du REM et également coprésident du conseil consultatif de l’École de politiques publiques Max Bell.

Madame la Doyenne, comment pensez-vous que Michael Sabia aidera l’École de politiques publiques Max Bell à « repousser les limites et susciter des façons différentes de communiquer », ainsi que Rona Ambrose l’espère ?

Alison Hackney est biologiste à la retraite.

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4 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 23 février 2018 05 h 23

    Danger public!!

    Il est bien difficile d'imaginer comment l'entreprise privée peut servir, à long terme, l'intérêt public!!

    Même sur la question du financement, la question ne se pose pas! L'État peut emprunter tout comme doit le faire le privé! Et s'il est en mesure de couvrir tous les aléas et dégâts, il peut certainement mener seul les chantiers!!

    La popularité des partenariats et la privatisation des transports publics découlent essentiellement d'une opération de démolition de l'image de l'État et de la fonction publique qui a cours depuis des lustres. L'opinion a été contaminée de propagange constante et elle tend aujourd'hui à penser que l'État ne sait pas gérer! La population devra ainsi un peu plus payer pour des services qui risquent d'être de moins bonne qualité!

    Ainsi vont les sociétés qui se fient aux entrepreneurs privés et qui se méfient de ceux qui doivent les protéger.

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 février 2018 12 h 48

      Voici un autre exemple des dérapages de ces projets en partenariat public/privé. Malgré le fait que ces projets en PPP, tel que le CHUM, encouragent la corruption, la collusion et le dépassement des coûts, le gouvernement Couillard s'entête à utiliser cette formule qui a déjà démontré ses échecs.
      Les sociétés privées pensent que l'argent des contribuables est un puits sans fond, dans lequel elles puissent piger à leur guise. C'est un scandale. Un autre exemple d'un marché débridé et une idéologie néolibérale perverse.

  • Bernard Terreault - Abonné 23 février 2018 08 h 14

    De bonnes questions

    Dès l'annonce, tout à fait inattendue, du projet REM, je n'ai pas aimé le fait que ça ne vienne pas de l'organisme public supposément chargé de planifier le transport métroploitain, l'ATM, mais d'un promoteur quasi privé. Ça revient à dire que l'ATM est un organisme inutile et incompétent, incapable d'identifier les besoins prioritaires et de convaincre les pouvoirs publics de mettre en oeuvre les solutions. Cela, indépendamment des mérites et des défauts du projet. Pour ma part, il me semblait évident qu'il aurait été plus prioritaire de soulager les lignes orange et verte surchargées à l'heure de pointe et de servir l'Est de l'Île (ligne bleue, Pie IX, etc.) plutôt que le Dix-30 et la lointaine banlieue Nord-Ouest.

  • François Beaulé - Abonné 23 février 2018 09 h 29

    Tunnel du Mont-Royal

    En effet, pourquoi la Caisse veut-elle devenir propriétaire de ce tunnel sinon pour pouvoir vendre éventuellement à une entreprise privée ? Le tunnel devrait au contraire rester de propriété publique et le REM pourrait payer un droit de passage annuellement.