Le malaise d’un médecin

«J’avais compris que le système de santé était malade et que nous y mettions trop d’argent au détriment d’autres secteurs», écrit l'auteur.
Photo: iStock «J’avais compris que le système de santé était malade et que nous y mettions trop d’argent au détriment d’autres secteurs», écrit l'auteur.

Dernièrement, je me suis surpris, en taxi, au restaurant, à ne plus oser dire que je suis médecin. Quand on m’a posé la question, je me suis entendu répondre que je travaillais dans le milieu de la santé. Pourtant, quand je suis devenu médecin, j’étais fier d’avoir rejoint ce groupe de professionnels. Je savais que nous bénéficions d’un statut à part, un statut mérité par les longues années d’études que je venais de finir, mais aussi par ce que j’apportais à la société comme médecin.

J’ai bien vu, pendant les 15 dernières années, plusieurs fois des situations dont j’étais moins fier. Je fermais les yeux. C’étaient les autres, je ne disais rien. Je savais que, pour les patients dont je m’occupais, je pouvais avoir un impact positif.

En 2013, j’ai décidé de m’engager avec l’AMQ. J’avais compris que le système de santé était malade et que nous y mettions trop d’argent au détriment d’autres secteurs, comme l’éducation, les infrastructures, l’économie et l’environnement. Il fallait revoir l’organisation du système, ou nous allions foncer dans le mur. Je suis devenu un leader pour faire avancer l’idée du professionnalisme, de la pertinence des soins de santé, de la collaboration interprofessionnelle et de la responsabilité des médecins d’être au coeur de la réorganisation.

Nous, médecins, ne nous investissons pas assez. Si nous nous décidions enfin à intervenir, tout pourrait changer.

Pendant toutes ces années, j’ai cru que nous avions les mains liées, pris dans un système complexe où les modes de rémunération, les négociations constantes autour d’incendies à éteindre et la politisation de la santé nous empêchaient de répondre au manque d’accès.

Nous, médecins, avions en main les atouts qui faisaient de nous les maîtres du jeu. Et pourtant, nous n’avons rien fait. Je fais partie de la majorité trop silencieuse. Je n’ai rien dit et j’ai laissé d’autres choisir pour moi, pour nous.

Alors que nous, médecins, avions les leviers qui auraient pu transformer notre système de santé. Nous avions tout ce qu’il faut pour forcer le gouvernement à aller de l’avant dans la bonne direction. Mais nous n’avons rien fait, préférant conserver ces atouts pour garantir nos conditions futures.

Si je n’ai pas accès à une salle d’opération, s’il n’y a pas assez de plateaux techniques, si je n’ai pas les outils informatiques pour avoir accès aux données ou aux images de mes patients, j’en suis un peu responsable.

Aujourd’hui, on aura beau me dire que j’ai fait économiser aux Québécois le prix d’une voiture qu’ils n’avaient jamais eu l’intention d’acheter de toute façon, je ne peux m’empêcher de me sentir mal à l’aise.

Demain, si l’enseignante de ma fille me parle du manque de services pour les élèves en difficulté de la classe, je ne pourrai m’empêcher de me dire que j’ai ma part de responsabilité.

Demain, si un inconnu me demande ce que je fais dans la vie, je serai incapable de lui répondre, plein de fierté, que je suis médecin.

Et surtout, même si demain je sais que je continuerai à avoir un impact positif pour mon patient, je sais aussi que je n’aurai pas tout fait pour lui !

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4 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 21 février 2018 12 h 43

    Les larmes de crocodile

    Avez-vous fini de rire du monde... Votre honte hypocrite n'est dûe qu'au fait des sorties de la population contre l'orgie monétaire que vous ne cessez de vous gargariser...

    Pire, se sont vos représentants - c'est vous autres qui les éliser à la tête de vos corporations - sont indignes et se comportent odieusement, c'est vous les médecins qui leur demander d'être ainsi...

    Au llieu de faire du pleurnichage hypocrite pour sauver la face devant le tollé d'indignation du peuple, vous avez juste à les mettre dehors.

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 21 février 2018 15 h 44

      J'ai eu le bonheur de lire la lettre écrite par ce médecin et je l'en remercie. Cette lettre est un cri du coeur, un appel à sa conscience: tout commence par une prise de conscience. Espérons que cet exercice « fasse boule de neige» dans la vie de ce médecin et de ceux qui le liront ou lui parleront. Toute ma vie, j'ai participé à des assemblées générales et voté selon ma conscience: elle n'est pas celle d'autrui et personne ne peut me l'imposer. Dans le régime actuel, les négocations des conditions de travail, par exemple celles régies par le Code du travail du Québec. sont souvent collectives. Pour y arriver, il faut que des assemblées élisent de représentants et leur donnent des mandats. La majorité décide de l'identité des mandataires et du contenu de leurs mandats. Elle me lie juridiquement. et ceci même si je suis en désaccord avec certaines revendications ou replis..

  • Olivier Marchildon - Inscrit 21 février 2018 16 h 45

    Vous mettriez dehors, vous M. Pelletier, ceux qui sont responsables de vos augmentations de salaires? Mais qui est hypocrite au juste? D'ailleurs, je ne vois pas comment le docteur Viens aurait à lui seul ce pouvoir. Comme toute personne normalement constituée, les médecins préfèrent avoir plus d'agent que d'en avoir moins (et je soupçonne que cette généralité s'applique aussi à vous). Maintenant, si le gouvernement leur octroi des augmentations indécentes, c'est peut-être lui qu'il faut blâmer en premier lieu. Taper sur la tête d'un médecin capable s'indigner contre les ratés de son corps professionnel en dépit du risque de subir les représailles de ses collègues, c'est non seulement manquer cruellement sa cible, mais c'est surtout faire preuve d'un manque de sensibilité patent envers une personne courageuse susceptible de changer les choses de façon favorable.

  • Marc Davignon - Abonné 22 février 2018 09 h 13

    Vous êtes le phénix ...

    Vous, président d'une association qui a comme «partenaire» un assureur. Vous, directeur général de la clinique médicale Dix30. Vous voulez faire pleurer le monde? Vous voulez sauver le monde?

    Non! Vous voulez privatiser ce monde. Avec vos complaintes comme quoi le curatif est une trop vieille approche. Il vaut mieux prévenir que guérir, n'est-ce pas? Surtout quand on sait que la loi ne couvre que le curatif. Par contre, cela dérange. Dérange les compagnies d'assurance qui n'aime pas que l'État détourne de l'argent vers une autre assurance que les leurs.

    Vous êtes celui qui avez écrit une autre lettre intitulée : La souffrance des infirmières est symptomatique de la maladie du système de santé.

    Une autre grande démonstration d'une empathie qui sonne faux. Car, ne l'oublions pas, nous sommes des consommateurs dans le préventif, pas dans le curatif. Mais bon, vous avez droit à votre opinion, mais est-ce vraiment une opinion que la vôtre?

    «[...] Que vous me semblez beau! Sans mentir, [...]. (Le Corbeau et le Renard, Jean de la Fontaine)»