La force des fabulateurs

Selon le sociologue français Bruno Latour, la force des fabulateurs est de faire croire à leurs victimes qu’ils sont dans un régime de vérité alors qu’ils nagent en pleine fiction.
Illustration: Tiffet Selon le sociologue français Bruno Latour, la force des fabulateurs est de faire croire à leurs victimes qu’ils sont dans un régime de vérité alors qu’ils nagent en pleine fiction.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Nouvelle année, nouveau cas de fabulation débusqué par les médias québécois. Il s’agit cette fois d’Éliane Gamache Latourelle, dite « la jeune millionnaire », qui semblait autant croire elle-même en ses prétentions de gourou de la réussite entrepreneuriale et financière que ses associés et clients. Si ce dernier cas met au jour les manigances d’une personnalité moins connue que les Apollo, Bugingo ou Rapaille de ce monde, il n’en est pas moins fascinant en raison de son extravagance et de son côté fantasque. Comment expliquer que ces personnalités aient pu duper autant de gens avec une étonnante facilité ?

Photo: TELUQ Joëlle Basque et Nicolas Bencherki sont professeurs de communication à l’Université TELUQ.

Le sociologue français Bruno Latour distingue plusieurs « régimes d’énonciation » qui doivent être mobilisés selon la situation. La force des fabulateurs est de faire croire à leurs victimes qu’ils sont dans un régime de vérité, alors qu’ils nagent en pleine fiction.

Les fabulateurs font appel à une caractéristique de l’être humain dont nous avons parlé dans un précédent Devoir de philo : nous, humains, sommes des Homo narrans. Nous existons en tant que nous nous inscrivons dans des histoires, qui nous fournissent un rôle, un objectif, et nous permettent de donner du sens aux événements. Et pourtant, nous nous rendons régulièrement compte que nous ne pouvons pas dire n’importe quoi et que la fiction n’est pas appropriée en toutes circonstances.

S’inventer une vie

Rappelons qu’Apollo, propriétaire de nombreux restaurants au Québec, auteur de livres de cuisine et jouissant d’un large accès aux médias, racontait qu’il avait quitté l’Italie à 13 ans pour devenir apprenti du célèbre chef Paul Bocuse, qu’il avait cuisiné pour Mitterrand à l’Élysée, qu’il avait été un grand chef à Las Vegas. Si le cas d’Apollo peut paraître inoffensif, les fabulateurs chroniques ont parfois marqué le Québec avec des conséquences plus importantes, comme le journaliste François Bugingo ou encore le gourou du marketing Clotaire Rapaille. En inventant sans vergogne des reportages documentant des conflits en Afrique ou de prétendues entrevues exclusives, notamment avec le fils du dictateur libyen Mouammar Khadafi, Bugingo a jeté du discrédit sur la profession de journaliste. Rapaille, embauché grâce à un curriculum vitae truffé d’exagérations, a non seulement gaspillé des fonds publics en produisant une étude farfelue sur le « profil psychique » des résidants de la ville de Québec, qui seraient masochistes et auraient une essence « reptilienne », mais il a aussi insulté toute une population. Le cas d’Éliane Gamache Latourelle a certes moins affecté le grand public, mais il a eu un impact négatif important sur des milliers de personnes qui ont cru à son histoire, et surtout sur les personnes qui ont déboursé des sommes folles pour acheter ses services, investi dans ses mésaventures et chamboulé leur vie sous son emprise.

Gamache Latourelle avait inscrit dans un livre et martelé à qui voulait l’entendre l’histoire de son succès. Devenue millionnaire avant 30 ans grâce à ses cinq pharmacies, elle offrait des services de consultation à grands frais et menait un train de vie princier, vivant à crédit dans un penthouse du Vieux-Montréal et faisant la bringue au volant de sa BMW et dans les restos chics de la métropole.

Bref, tout comme Apollo avant elle, Gamache Latourelle s’était inventé une vie. Cette invention, Apollo la justifie d’une façon fort belle, à travers les mots de Thomas, le personnage de Des mets et des mots, le livre qu’il a coécrit avec Pierre Szalowski : « Ce n’est pas du mensonge, c’est de la décoration ! […] Si on n’ajoute pas un peu de crème autour, on n’est rien de plus qu’un vulgaire morceau de viande. »

Les régimes d’énonciation

Bruno Latour, dans son livre Enquête sur les différents modes d’existence (La Découverte, 2012), mais aussi dans son article « Petite philosophie de l’énonciation », publié en 1999, explique que le problème n’est pas la fiction à proprement parler. Seulement, chaque situation appelle à parler des choses d’une façon donnée, tandis que ces mêmes choses, ailleurs, dans d’autres circonstances, appellent d’autres façons de parler : c’est ce que Latour a appelé des régimes d’énonciation. Comme l’explique le sociologue, l’énonciation consiste en « l’ensemble des éléments absents dont la présence est néanmoins présupposée par le discours grâce à des marques qui aident le locuteur compétent à les rassembler afin de donner un sens à l’énoncé ». Autrement dit, un régime d’énonciation, c’est une façon particulière de marquer le lien entre ce que l’on dit ou écrit et le monde que l’on fait intervenir dans le discours.

Pour Latour, la rencontre de régimes d’énonciation différents permet de composer un monde commun, tout en conservant la diversité nécessaire à la richesse de ce monde. Si chaque domaine, chaque culture ou chaque profession peut avoir, pour ainsi dire, sa propre vérité, ce n’est pas en raison d’un désaccord sur le monde en soi, car chacun peut en parler à sa façon pour en souligner certains aspects ou révéler des liens entre les choses qui lui paraissent importantes.

Par exemple, un même événement — disons un accident de voiture — peut appeler un discours scientifique dans un rapport du coroner. Celui-ci mettra en scène des témoignages, des photographies, des citations d’articles académiques et moult tableaux récapitulant la preuve. C’est ainsi que le rapport fait intervenir le monde qu’il décrit. Un discours religieux (aux funérailles de l’une des victimes) rappellera la foi et la confiance que le locuteur et les croyants ont envers les affirmations qui sont faites. Un discours politique (le maire parlant de sécurité routière) mobilise pour sa part l’identité de ceux à qui s’adresse le discours : c’est en tant que citoyens préoccupés que nous souhaitons que des mesures soient prises. Un accident pourrait même impliquer, pourquoi pas, un discours fictionnel, lorsque la soeur de la victime écrit un roman pour exprimer sa tristesse ou faire réfléchir le public.

À chaque régime sa vérité

Mélangez les situations et vous comprendrez que les régimes d’énonciation appartiennent chacun à leur moment : si le prêtre parlait politiquement, le coroner « fictionnellement », le maire religieusement et la soeur scientifiquement, quelque chose clocherait, sonnerait faux. Plus encore, le public se sentirait trompé, voire insulté, par de tels propos. Le prêtre se mêlerait de ce qui ne le regarde pas, le coroner manquerait de rigueur, le maire ignorerait la séparation de l’Église et de l’État et la soeur paraîtrait ne pas avoir de coeur.

Dans chaque régime, la vérité n’a pas le même sens. Dans le rapport du coroner, qui emploie un régime d’énonciation scientifique, elle est cruciale. D’où l’importance pour l’auteur d’établir clairement comment son texte est lié au monde qu’il décrit. Le régime politique, en contraste, a un rapport différent avec la vérité. Comme l’explique Latour, le politicien ne cherche pas l’objectivité, mais vise à « faire émerger un groupe qui ait une unité, un but, une volonté et qui soit capable d’agir de façon autonome, c’est-à-dire libre ». Quant à la fiction, elle a un mode de « véridiction » — de dire la vérité — propre à elle. La fiction est « fabriquée », comme pourrait l’être une machine, mais avec le langage et les signes. Elle crée des êtres qui existent à leur façon, en ayant des effets bien réels : ils nous font rire (pensons à Sol et Gobelet), pleurer (en lisant Des souris et des hommes de Steinbeck) ou vivre des émotions fortes avec un film d’horreur (comme Ça, basé sur une oeuvre de Stephen King). La fiction permet de représenter les autres régimes et leur permet « de se figurer leur propre réalité » : ainsi, les romans nous ont permis de faire l’expérience de la politique, de la religion, de la science, et ainsi de suite. Ces réalités ne deviennent « illusions » que lorsqu’on les prend pour ce qu’elles ne sont pas, par exemple lorsque l’on prend le roman pour un pamphlet politique, pour une parole révélée ou pour un traité scientifique. Ou encore lorsqu’une jeune femme présente des récits embellis de ses soi-disant succès comme un gage de confiance ou une validation de ses compétences. Dans ce cas, le contrat n’est pas le même, la situation n’appelle pas la même façon de parler et on franchit une ligne.

Les problèmes débutent donc lorsque l’on fait passer un régime pour l’autre — et c’est précisément ce que les fabulateurs font. Ce qui aurait pu n’être qu’un embellissement convenu d’une réussite d’affaires, ou alors d’un parcours de vie d’un cuisinier autodidacte, est devenu un CV, une légitimité, une renommée, une entrevue dans les médias, une invitation à investir des sommes importantes… Autant de moments où le régime d’énonciation aurait dû être différent, pour être approprié aux circonstances et ainsi préserver la confiance du public.

 

Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 17 février 2018 11 h 07

    Pour raconter, il faut croire


    Ce texte nous ramène à la conscience que ce monde toujours déjà là dans lequel nous sommes projetés à la naissance n’est pas un donné, mais un construit auquel chacun participe en acquérant le langage qui deviendra discours. Face à l’immensité de cet univers incompréhensible, silencieux, indifférent et imprévisible, vivre sans savoir devient rapidement source de grande angoisse. Ainsi, naît le besoin de (et de) se raconter qui anime l’homo narrans qui coexiste solidairement avec celui de croire. Par exemple, se situant dans la ligne de pensée de la «théorie de l’esprit», dont les premiers fondements ont été développés par l’anthropologue Gregory Bateson et ses collaborateurs, le psychologue Paul Bloom, dans «Is God an accident?», explique que la croyance en l’existence des «âmes» est un fait universel qui apparaît très tôt dans l’enfance et qu’elle est un dérivé accidentel d’un mécanisme simple qui consiste à se percevoir soi-même comme un être doté d’un esprit qui possède une volonté, des désirs et des pensées indépendants du corps. Et on attribue volontiers à autrui cette même caractéristique. Depuis la théorie de l’esprit, on imagine que cette relation dialogique entre raconter et croire visant à se représenter le monde, s’exerce dans l’apprentissage des jeux d’esprits interactifs relevant de la cognition sociale où l’on comprend que l’on peut mutuellement se faire croire des choses que l’on sait fausses. En cette connaissance de cause, dans cette relation entre raconter et croire servant, entre autres à expliquer ou donner du sens au plus grand et plus puissant que soi qui nous échappe et nous dépasse, nous ne devrions pas être dupes du fait qu’on puisse se tromper mutuellement, involontairement ou volontairement. Ainsi, face à tout discours d’un interlocuteur qui peut lui sembler trop intéressé ou emphatique, le récepteur peut adopter une attitude de recul sceptique par cette simple question: «Qu’est-ce qu’il veut me faire croire?»

    Marc Therrien